Isabelle Pleskoff : « Travailler le croquis littéraire de rue »

Isabelle Pleskoff a longtemps travaillé au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, où elle a aussi mené des ateliers d’écriture. Elle animera le stage « Écrire sur les lieux » à Paris en 5 matinées : du lundi 17 février 2020 au vendredi 21 février 2020 à Aleph Paris. Esprit des lieux.

L’Inventoire : Comment vous est venue l’idée de cet atelier ?

Isabelle Pleskoff : Étant une lectrice passionnée de Georges Perec, j’avais noté dans son oeuvre une insistance sur la question des lieux, vraiment transversale chez lui, et cela a constitué le départ de ma réflexion. Réflexion ou rêverie qui s’est poursuivie avec l’essai si inspiré de Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, puis avec l’ouvrage stimulant de Mona Chollet, Chez soi, dans lequel elle s’interroge sur le goût du foyer, le plaisir d’être casanier, réflexion qu’elle étire du côté des nouvelles technologies qui font entrer d’une façon inédite le monde extérieur dans nos maisons. Ce qui brouille les catégories classiques de sédentarité et de nomadisme.

Les lieux, villages, quartiers, jardins où nous avons passé notre enfance, sont un ancrage mémoriel puissant.

L’Inventoire : En quoi les lieux nous parlent-t-ils de nous ?

Isabelle Pleskoff : Les lieux, villages, quartiers, jardins où nous avons passé notre enfance, sont un ancrage mémoriel puissant. Et que dire des maisons, des espaces domestiques, des pièces où les souvenirs s’accrochent avec force. Et puis, le rapport que nous entretenons avec ces espaces intimes est assez mystérieux. Pour certains, ils sont une extension de soi-même, une ressource précieuse, un abri ; pour d’autres, un lieu qui permet surtout de se préparer à la vraie vie, celle du dehors. Et de cela, la littérature rend compte.

L’Inventoire : Au cours de l’atelier, est-t-on amené à sortir pour s’imprégner d’atmosphères qui déclencheraient un regard renouvelé sur ce qui nous entoure ?

Isabelle Pleskoff : Oui, on s’imprégnera des lieux urbains, des espaces publics, pour travailler le croquis littéraire de rue. 

L’Inventoire : Qu’est-on amené à écrire lors de ce stage ?

Isabelle Pleskoff : Des textes descriptifs, le stylo devenu caméra ; des textes sur un ailleurs, relevant du regard sur le monde, si l’on suit la typologie de Perec ; des textes qui illustrent une oeuvre d’art, qui n’auront pas pour objet de décrire mais plutôt d’évoquer, de dire le mystère ; des fragments poétiques ; des monologues intérieurs suivant le rythme du corps qui se déplace. Le tout en abordant la thématique par des angles très différents. 

Des textes qui illustrent une oeuvre d’art, qui n’auront pas pour objet de décrire mais plutôt d’évoquer, de dire le mystère

L’Inventoire : Balzac inscrivait ses personnages dans la toile de leur environnement. Aujourd’hui, quels auteurs inspirent votre approche des lieux ?

Isabelle Pleskoff : Par-delà ceux que j’ai cités, il y a aussi Virginia Woolf, Claude Simon, Claude Esteban, Pierre Michon, Paul Auster, Emmanuel Ruben, et d’autres.

L’Inventoire : Votre parcours professionnel au sein d’un lieu de mémoire (Musée d’art et d’histoire du Judaïsme) a t-il beaucoup influencé votre pratique de la biographie ?

Isabelle Pleskoff : Effectivement, car dans l’expérience juive, avec ses vicissitudes, tragédies, exils, mais aussi ses joies, la littérature autobiographique ou de témoignage occupe une place importante. En tant que corpus d’ouvrages ou films documentaires, ou bien sûr oeuvres de création artistique (plastique). Chez une artiste comme Charlotte Salomon, l’autobiographie croise la recherche esthétique et littéraire. Ou encore chez l’écrivain Marcel Cohen, dont j’admire l’oeuvre, une oeuvre qui témoigne de l’absence, parle des disparus (dans certains de ses ouvrages) sans aucune emphase, mais suscite une émotion incroyable.

Et puis, il y a une gamme de postures, d’identités si diverses dans les mondes juifs, qu’il y a de quoi faire. Ainsi, j’ai animé des entretiens biographiques, pendant des années, recevant témoins historiques, écrivains, artistes, scribes de la Torah, militants politiques, etc. 

L’Inventoire : Comment aimez-vous aborder l’histoire des personnes dont vous écrivez l’histoire ? Est-ce d’abord par le lieu ? Est-ce une piste finalement incontournable ?

Isabelle Pleskoff : Il y a des vecteurs variés pour tracer un récit de vie, mais il est vrai que dans certains cas, le lieu constitue tout naturellement la structure. Cela a été le cas pour évoquer dans le cadre d’une exposition biographique, le parcours d’un libraire d’avant-garde viennois qui s’est installé à Paris après-guerre, après avoir traversé avec son fils, durant la guerre, plusieurs pays dans une longue traque, pour rejoindre enfin Paris à la Libération. Ici, les lieux se sont imposés comme structure du récit.

L’Inventoire : Pourquoi avoir choisi de partir à Barcelone (si ce n’est pas indiscret) ?

Isabelle Pleskoff : J’ai suivi mon mari qui s’est vu offrir un poste. J’avais pris un congé sabbatique au MahJ. Mais après 6 mois, j’ai dit au directeur du Mahj que je ne reviendrais pas. Les catalans sont des gens généreux et accueillants. La ville recèle une abondance de propositions culturelles. Les librairies proposent notamment des cycles de conférences sur la littérature. Il y a la plage au bout de la rue, et le ciel est turquoise 10 mois par an.

L’Inventoire : Barcelone est-elle une ville inspirante ?

Isabelle Pleskoff : La ville est d’une grande beauté, avec une multitude de bâtiments modernistes, tout en courbes, en évocation de la nature. 

On a la montagne dans le dos, et la mer devant nous. D’ailleurs, pour se repérer, les barcelonais recourent à ces repères : on se retrouve au coin de telle et telle rue, côté montagne ou côté mer.

L’Inventoire : Le dépaysement est -il parfois nécessaire pour retrouver son propre pays (soi-même) ?

Isabelle Pleskoff : Se retrouver, je ne sais pas… mais ce dont je suis sûre, c’est qu’avec l’expérience de l’expatriation, on reconsidère l’héritage culturel que l’on a reçu. On en prend bien mieux la mesure, dans cette rencontre avec une altérité que l’on découvre de façon assez fine. Et cela, c’est tout à fait passionnant.

L’Inventoire

Isabelle Pleskoff a longtemps travaillé au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à la médiathèque dont elle était responsable, animant des entretiens publics, des ateliers d’écriture et des visites guidées dans l’exposition permanente. Aujourd’hui, elle vit à Barcelone, ou, à côté des ateliers d’écriture, elle donne des conférences sur des écrivains français et écrit des biographies.

© Photos D. Petres

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