Martine Régis répond à la proposition d’écriture d’Alain André issue du livre de Siri Husvedt « Vivre, penser, regarder » (Actes Sud, 2013), avec « La robe jaune ».

8e7b849b8cbcd53a2cb84987defd0641Quand j’étais enfant, je me sentais légère, presque aérienne. J’aimais être maigre à la manière d’une danseuse classique. Je portais des robes la plupart du temps. Avec une pointe de fantaisie. Couleurs ou formes. Je me souviens encore de ma robe jaune. Droite  et courte.  Elle n’était pas jaune mais bleue. Bleue marine. Une robe à l’air sage. Cependant une bande de tissu comme une ceinture, ainsi qu’une poche, par leur couleur jaune vif, en pimentait l’allure. Cela me ravissait et me permettait de me sentir tout à fait moi-même.

Mon corps habillé ou nu,  mon moi intérieur, tout me convenait.

Vers l’âge de treize ans tout bascula. Plus rien ne collait. L’extérieur et l’intérieur étaient désunis. Brutalement séparés. Irrémédiablement. Et  en état de catastrophe l’un et l’autre. Les vêtements amplifiaient gravement la situation.

Comment expliquer ce gouffre dans lequel je sombrais ? L’Impuissance. Sans aide vers laquelle me tourner. Mes parents se trouvaient alors dans des ennuis de premier ordre.  Financiers. Mes tourments leurs étaient donc secondaires.

L’habillement avait connu une place  d’importance, à la fois douce et légère, dans ma vie d’enfant. Leur importance devint pesante d’absence. Je devais me contenter de ce que ma cousine avait déjà porté. Mes cheveux frisés, révoltés, ne correspondaient absolument pas aux critères de la mode de cette époque. Mon corps poussé vite avait trop de fesses et pas encore de seins. Je me voulais héroïne romantique, d’une beauté désincarnée, longue chevelure plate… Désespoir total !

A l’intérieur de moi ? Je me rêvais brillante, future romancière ou comédienne de théâtre. Résultats scolaires subitement devenus médiocres. Cauchemar éveillé.

À Noël, ma grand-mère avait proposé de m’offrir une tenue neuve. J’avais choisi une robe-short beige. Des collants chair de femme. Chaussettes rouges assortis à un pull de lainage fin de la même couleur. J’aimais assez. Dans la mesure de ce que ma laideur incontrôlable m’autorisait.

Je n’avais pas de chaussures. Pas de chaussures adaptées à mon allure de jeune fille moderne. Je décidais de piquer une paire d’escarpins de ma mère.

En descendant du bus scolaire, devant toute une bande d’adolescents de ma classe, j’ai glissé en perdant un des escarpins. Trop hauts talons. Pointure trop grande pour moi. Et je suis tombée sur mon derrière rembourré. Sur le trottoir mouillé.

La suite ? Les complexes. Le harcèlement par toute une classe. Jusqu’en Juin. J’ai redoublé.

La  destruction était en  marche. Inexorablement. Destruction extérieure. Destruction intérieure. Destructions comme détachées l’une de l’autre. Aussi violentes l’une que l’autre.

Martine Régis

 

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