Journal ou Carnet ? Comment accompagner l’œuvre en cours ?

Par Catherine Stahly Mougin

Journal, cahier, carnet, beaucoup de fils les relient mais la posture et l’usage qu’on en fait les distinguent les uns des autres. Avoir un carnet sur soi, écrire en toute occasion, exerce l’attention, aiguise le regard, développe notre présence au monde. A travers cette expérience j’ai exploré, au cours de mes ateliers, les différents usages  de ce petit objet polymorphe, lieu de la création, du travail en cours. Le carnet ne se laisse pas cerner, il s’invente.

Dire en si peu de temps comment  « enseigner » l’usage du carnet est un exercice périlleux ! Car le carnet est tout sauf un objet dont on puisse enseigner l’usage. C’est le paradoxe auquel j’ai eu à faire face depuis une vingtaine d’années au cours desquelles nous avons exploré le champ de ce curieux petit outil de la création avec quelques centaines de participants : autant de personnes, autant de manières singulières et inventives de concevoir le carnet.

Journal ? Carnet ? Quelle différence ?

Cette question revient souvent autour de la table lorsque, à la première séance, on est à l’orée d’un atelier. « J’ai plein de carnets, mais je n’arrive pas à écrire dedans. Le format est trop petit. Le cadeau trop beau. Qu’écrire ? Le journal ? Mais alors je ne veux pas le partager avec d’autres. Et sinon, ce que j’écris dans mon carnet est sans intérêt ! Je viens pour voir ce que le carnet peut changer dans mes habitudes d’écriture. »

Pour entrer dans le vif du sujet, je m’empresse de plier une feuille en quatre et décline rapidement l’origine du mot : carnet du mot latin caier > quaterni lui-même dérivé de quatuor > quatre : une feuille pliée en quatre.

Un petit carnet relié ou une feuille de papier pliée en quatre, par son aspect informel et peu encombrant, peut se mettre n’importe où : dans une poche, un sac ou sur la table de chevet. Le seul fait de l’avoir disponible à tout moment permet de capter l’inattendu, de formuler une pensée qui apparaît au cours d’une promenade ou le matin à l’aube quand on est encore à moitié ensommeillé.

Mu par un élan, en réponse à une demande urgente, on se saisit du carnet pour noter pêle-mêle l’éphémère et l’essentiel.

On ne peut pas dire « Je l’écrirai plus tard ». Prendre les notes sur le vif est une tentative de capter l’instant dans les mailles du filet sans que rien ne s’interpose. On épingle un mot, une bribe de phrase faisant son chemin dans la pensée encore informulée, comme s’il fallait voir les mots pour qu’ils aient un sens.

Ecrire plus tard c’est déjà se souvenir de l’instant vécu,  transformé par ce qui lui a succédé, c’est raconter quelque chose qui est déjà du passé, une remémoration. On se rapprocherait là du journal, écrit après coup.

A ceux qui lui demandaient conseil, Jack London répondait : « Ayez un carnet de notes. Voyagez avec lui, dormez avec lui. Notez-y tout ce qui vous vient à l’esprit. Le papier bon marché est moins périssable que la matière grise, et les notes au crayon à mine de plomb durent plus longtemps que la mémoire. »

Le possesseur d’un carnet est un explorateur, un chercheur qui observe et expérimente la façon de dire les choses. Son carnet est un laboratoire : habitué à noter ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il sent, il s’essaye à trouver le mot juste. Listes, inventaires, constellations sont quelques-uns de ses outils, pratiques et suffisamment simples pour attraper une idée au vol, une pensée soudaine, une épiphanie, qu’il griffonne à la va-vite. Cette exploration exerce son regard, son attention, secoue les habitudes et défie les clichés embusqués dans le langage.

Un outil de liberté

On ne choisit pas ce qu’on va écrire, on écrit à l’aveugle, dans une forme d’urgence, on n’a pas besoin que tout soit clair, on se comprend, on fera le tri plus tard quand viendra le temps de l’écriture proprement dite. Il se peut qu’en définitive il y ait peu de choses qui passent du carnet au manuscrit. Ce qui est important c’est le chemin accompli au cours de ces tentatives successives.

C’est une écriture du suspens, dans l’inachevé. Ecrire au milieu de la rue, noter les événements sans attendre, est sans doute inconfortable. Il se peut qu’on vous regarde d’un drôle d’œil alors que vous marmonnez quelque chose que vous ne voulez pas oublier jusqu’à ce que vous ayez trouvé l’endroit où vous poser pour l’écrire.

Vous êtes en chemin quand quelque chose soudain vous apparaît : saisi par une émotion, vous devez l’écrire sans délais avant qu’elle ne s’envole dans les brumes du souvenir. Pour l’écrivain ou toute personne qui porte attention au sens des choses, l’écriture dans le carnet est une respiration : prendre ce qui nous vient du dehors et l’introduire dans le dedans de l’écriture, renouveler le regard qu’on a sur les choses, chercher le mot juste et se délester des automatismes du langage. Se libérer de ce qui se répète en nous, retrouver un regard neuf, naïf, nu…

Le format contraint au peu et ce que l’on épingle dans les plis du carnet est l’essentiel.

Pas besoin de s’installer devant une table pour écrire dans le carnet. On le prend quand on en a besoin. On s’exerce à formuler une pensée, on joue avec les mots, l’aspect de ce qui est écrit importe peu : c’est un outil, un atelier en soi. Picasso disait de ses carnets qu’ils étaient son « atelier portatif », son « atelier de poche » !

Ecrire dans le carnet est moins intimidant que la page blanche, on y jette les mots sans soucis de lisibilité, des phrases inachevées, on y laisse des fautes, on y écrit en style télégraphique ou en sténographie : quelques signes griffonnés à la va-vite sont suffisants pour se rappeler le contexte.

Marchant dans la campagne, le peintre Pierre Bonnard dessinait sur le vif dans son minuscule agenda et au milieu de listes de courses à faire, il notait quelques indications sur le temps qu’il fait : « Par temps beau mais frais, il y a du vermillon dans les ombres orangées et du violet dans les gris. » De retour dans son atelier, il regardait ses croquis annotés et disait à leur propos : « Cela me rappelle la lumière et me suffit pour évoquer tout le déroulement de la journée. »

Le choix du format est lui-même une forme de jeu : plus petit et impersonnel est-t-il, plus libre on se sent. Certains carnets sont si petits qu’ils tiennent dans le creux de la main !

On se souvient sans doute du célèbre film de François Truffaut : « Jules et Jim ». Deux amis aiment la même femme qui les aime tous les deux ! Par contre, ce qu’on connaît moins est le nom de l’auteur du livre qui est à l’origine du film. Henri-Pierre Roché était un amateur d’art, un ami des artistes, un mécène, un collectionneur. Vers l’âge de 76 ans, il reprend ses petits agendas où, trente ans plus tôt, il écrivait au jour le jour, le canevas de cette grande histoire d’amour. Il se met alors à transcrire l’histoire dans de plus grands carnets et finalement, à partir de ces phases successives, rédige son roman. Le style télégraphique du petit carnet attire l’attention de Truffaut par sa similitude avec le script d’un film : des phrases courtes organisées en séquences narratives – ce qui aujourd’hui serait très prisé dans le domaine littéraire ! Le livre cependant n’eut pas beaucoup de succès à sa sortie en 1956. Aujourd’hui, plus de cinquante ans se sont écoulés et le livre est un best-seller !

Juste pour dire que l’écriture dans le carnet peut être le début d’une longue histoire : on ne sait pas !

L’œuvre du temps

A ce que nous écrivons dans le carnet s’ajoute quelque chose que nous ne pouvons encore mesurer : la juxtaposition des notes, la multiplication des signes, leur insistance, leur similitude, leur variété, forment un tissage dont l’image ne se révèle que progressivement. Ce qui se trame dans les plis du carnet, on ne peut en juger sans le recul du temps.

On y glisse toutes sortes d’informations : un numéro de téléphone, le nom des personnes rencontrées dans la journée, une liste des choses à faire, une réflexion sur les propos entendus, toutes sortes de sujets prosaïques et de petits bouts de papiers mais ô combien précieux pour l’auteur comme pour le lecteur qui butine les carnets comme un papillon autour d’une fleur.

Quand une personne assise autour de la table demande : « Pourquoi écrire toutes ces choses insignifiantes, pour qui ? C’est si difficile de rendre tout cela intéressant… », je réponds : « Attendez ! Ecrivez et attendez. Si rien n’est écrit, rien ne se montrera. C’est seulement en écrivant que quelque chose se dessine. » C’est évident, me direz-vous ? Eh bien, cela doit devenir une expérience personnelle pour montrer son efficacité.

Et petit à petit, au fil des séances, chacun trouve sa façon personnelle d’utiliser ce drôle de petit objet !

Les carnets ne sont pas destinés à être publiés. Ce sont les outils du créateur, quelque chose comme un Vade me cum – Va avec moi. Et si certains d’entre eux sont publiés, l’auteur en aura retravaillé les notes, ne serait-ce que pour les rendre lisibles. Il semblerait que de revenir sur ce qui a été écrit dans le carnet procure un certain plaisir à l’auteur. Il en parcourt les pages et réalise le chemin parcouru. En relisant ses carnets Henri-Pierre Roché constate : «… je n’écrivais sur chaque journée que cinq lignes dans mon minuscule agenda de poche. J’y trouve néanmoins les faits et impressions essentielles. »

Malgré ce travail en vue de l’édition, les notes publiées montrent l’aspect « chantier » du carnet, « lieu où l’on dépose des matériaux » : les différentes approches autour d’un sujet, le style concis, l’attention portée aux mots et les retours fréquents sur l’exploration d’un sujet donne cette impression du travail en cours.

Vient finalement cette autre question : « J’ai toutes sortes de carnets » « Ces carnets sont très beaux », « La personne qui m’a offert ce carnet est une amie », « Je rature beaucoup : quel dommage ! » « Comment écrire dans ces carnets ? ». Les carnets en moleskine d’Hemingway ne font pas de nous des génies ! Une petite feuille de papier pliée en quatre est moins précieuse mais sans doute plus efficace !

 

Catherine STAHLY-MOUGIN

Elle a fait ses études aux « Beaux-Arts » de Paris et peu après à l’École Estienne, une école de graphisme. Elle a ensuite créé son entreprise de muséographie, comprenant une branche édition.

Elle organise par ailleurs des événements autour d’écrivains pour, entre autres, la “Salle d’actualité” du Centre Georges Pompidou et en 1990, une exposition européenne itinérante sur la journaliste tchèque Milena Jesenska ; ainsi que d’autres manifestations au cinéma l’Arlequin (créé par Jacques Tati), chez Aleph-Écriture, et à l’occasion de « Lire en fête », organisé chaque année par le ministère de la Culture.

Elle a commencé à travailler avec Aleph-Écriture en 1994 et y a créé l’atelier « Le carnet » ainsi que d’autres ateliers ponctuels. Elle a participé pendant dix ans aux lectures publiques données par Aleph-Écriture.

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