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« Mercy ». Photo Françoise Khoury

Cette semaine Françoise Khoury vous propose d’écrire à partir du livre de Perrine Le Querrec, Le prénom a été modifié (Les doigts dans la prose, 2014). Vous pouvez nous envoyer vos textes jusqu’au 15 janvier à atelierouvert@inventoire.com.Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

Extrait

«C’est tout noir et marche devant seule droite, avance en face debout.

Mes poings se serrent à l’approche de l’encadrement de la porte. Le gouffre. Le chemin de la cave. Ne cours pas. Marche.

Les premières fois les premiers mois je n’ai pas pu parler. En parler. Il y avait toujours une main sur ma bouche qui m’étrangle. Je suffoque j’essaie d’arracher la main. Je ne trouve plus ma bouche je ne peux plus parler.

Je n’ai rien dit à personne.

Lorsqu’ils partaient de la cave et me laissaient. Me relever le long des murs. Trouver dehors. Dehors des gens. Dehors des gens vivants la cité. On ne me voit pas on me fauche on m’accroche. Je dis pardon. La rue m’échappe les murs croulent je suis à découvert le sol fuit. Chercher l’angle le trou. Immeuble couloir escaliers

C’est où chez moi.

Je m’assois par terre étourdie.»

Suggestion

Tel un mantra scandant le texte, chaque page du livre de Perrine Le Querrec, Le prénom a été modifié (Les doigts dans la prose, 2014), débute par la même phrase. Une autre phrase ferme la page et se répète ainsi de page en page. Court récit narré d’une voix lancinante, celle d’une jeune femme violée dans une cave par une bande d’une dizaine de garçons de sa cité alors qu’elle n’avait que quinze ans et ce, durant six mois d’affilée. Commence pour elle une vie de honte. Se cacher du regard des autres est la seule issue possible. Ces autres doivent savoir, savent, ont su, ont fait comme s’ils ne savaient pas, ont détourné le regard. Ils ont beau le détourner ce regard, elle, la jeune femme, le sent sur elle en permanence. Elle va traîner son corps meurtri des années durant, un corps prison devenu obèse, déserté par la parole. Un corps qui ne renferme plus qu’un cri inaudible. Retour à l’inarticulé.

Écrivez quelques pages. Chacune d’entre elles débuterait par la même phrase et se terminerait par une autre phrase, ces deux phrases étant répétées de page en page. Comme une transe entêtante. Le retour du même incipit insuffle une scansion, un étourdissement, un rythme particulier au texte.

Mais attention : ne nous faites parvenir qu’un seul feuillet.

Lecture

Peu de romans abordent le thème du viol collectif ; on se souvient du livre témoignage de Samira Bellil paru il y a une douzaine d’années et qui avait fait grand bruit. La presse s’en était emparée, répondant ainsi à la curiosité pas toujours saine du voyeur qui dort en chacun de nous. Il avait été suivi d’une enquête sociologique de Laurent Mucchielli, qui démontait l’idée reçue selon laquelle cette violence était confinée dans les banlieues, ce qui stigmatisait particulièrement les jeunes d’origine immigrée. Le livre de Perrine Le Querrec est une fiction. Nous ne disposons que de la voix de la narratrice qui, de muette qu’elle est au début du récit, va parvenir après de nombreuses années à dire ce qu’elle a vécu. « On ne savait pas », cette exclamation des voisins, des innocents, on l’a déjà entendue à d’autres moments de l’histoire, dans d’autres circonstances. On sait ce qu’elle implique. « Dénonce et tu seras seule pour toujours. Seule et coupable. » Un spot télévisé qui dénonçait récemment la non-assistance à personne en danger dans le cas du viol a choqué. C’est bien la preuve que le sujet reste brûlant : il nous renvoie une image de nous-mêmes en train de détourner le regard afin de préserver notre confort. Il s’agit bien de regard dans ce texte ; la cave, lieu souterrain à l’abri des regards ; la rue, lieu public où l’on est sous le regard des autres et, enfin, le regard de la narratrice sur elle-même, ce qu’elle ne peut plus supporter de voir d’elle-même. « Le prénom a été modifié » est la formule consacrée dans les articles de presse qui rapportent un témoignage ; dans ce texte le prénom est effacé, le personnage l’a perdu, elle n’existe plus. Le monologue intérieur de la narratrice tente d’élucider ce que l’on ressent après avoir été ainsi jetée violemment dans une expérience traumatisante. Perrine Le Querrec a publié quelques romans.

Visitez aussi son site, il vaut le détour. http://entre-sort.blogspot.fr/

Françoise Khoury

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