« Les 10 amours de Nishino » de Kawakami Hiromi

Kawakami Hiroki les 10 amours Alain ANDRÉ

Cette semaine nous vous proposons d’écrire à partir du roman de Kawakami Hiromi « Les 10 amours de Nishino » (2003, traduit en 2013 aux éditions Picquier). Envoyez-nous vos textes jusqu’au 22 juin à atelierouvert@inventoire.com.

Extrait

«  Minami était âgée de sept ans à l’époque.

C’était une enfant réservée. Elle passait son temps à faire des origamis de ses doigts graciles : un orgue, une belle-de-jour, une perruche, un petit plateau monté sur pieds… Elle confectionnait sans se lasser toutes sortes d’objets, qu’elle rangeait ensuite délicatement dans une boîte en carton tapissée de papier gaufré. J’étais très jeune quand je l’avais mise au monde.

Minami avait sept ans, moi, je n’avais pas encore atteint la trentaine, et il m’arrivait de la trouver insupportable à certains moments. Quand mon énervement s’était dissipé, j’éprouvais comme une démangeaison au cœur et je serrais avec force l’enfant dans mes bras. Ma jeunesse se heurtait à la fragilité de Minami que j’imaginais aussi vulnérable q’un nourrisson, et peut-être était-ce cet amalgame subtil qui provoquait mon irritation. Quand je la serrais contre moi, elle se laissait faire sans un mot. Depuis son plus jeune âge, c’était une enfant qui avait l’habitude de rester silencieuse. À cette époque, j’étais amoureuse.

L’amour, qu’est-ce que c’est, au fond ? J’aimais quelqu’un qui avait au bas mot dix ans de plus que moi, un homme qui s’appelait Nishino. Il m’avait tenue dans ses bras un nombre incalculable de fois.

La première fois qu’il m’a enlacée, je suis restée sans rien dire, comme Minami. J’ai gardé le silence, sans penser que les choses pouvaient devenir de l’amour ou de la tendresse, que sais-je. À chacune de nos rencontres, mon attirance pour Nishino s’intensifiait, mais lui restait toujours le même.

Qu’est-ce que l’amour ? On a le droit d’aimer, on n’a pas celui d’être aimé. J’étais tombée amoureuse de Nishino mais ce n’était pas une raison pour que lui soit obligé de m’aimer en retour. Je le savais, il n’empêche, le fait qu’il ne m’aime pas avec la même intensité que moi était dur à supporter. Et comme je souffrais, mon sentiment gonflait jour après jour. »

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Ainsi commence le roman Les 10 amours de Nishino, de Kawakami Hiromi (2003 et éditions Picquier 2013 pour la traduction française, puis 2015 en Picquier poche), romancière phare de la littérature japonaise contemporaine. Natsumi, la mère de Minami, évoque l’homme avec qui elle a eu naguère une liaison. Cet homme, Nishino, est évoqué au cours du récit par 10 femmes différentes : Natsumi, Shiori, Manami, Kanoko, Reiko, Tama, Eriko, Sayuri, Ai et Misono. Elles éclairent ce personnage énigmatique sous autant de facettes différentes. Se dégage peu à peu le portrait flou de quelqu’un qui a plutôt bien réussi socialement et d’un séducteur, traînant après lui un lourd secret et incapable de s’engager émotionnellement. Seule Misono, qui lui ressemble, aura accès à ce secret, celui d’un enfant qui ne s’est jamais remis des malheurs de sa grande sœur (elle a mis au monde un bébé mort d’une crise cardiaque à six mois, son couple s’est disloqué, elle est revenue vivre chez ses parents avant de se donner la mort).

Il s’agit donc d’un récit polyphonique, rassemblant dix points de vue autour d’un personnage central et de l’énigme qu’il représente pour les femmes successives qu’il rencontre.

Et vous, s’il vous venait le désir de construire un récit polyphonique autour d’un personnage, quel personnage choisiriez-vous ? Vous-même ou bien quelqu’un d’autre ? Quelqu’un que vous connaissez vraiment, ou bien quelqu’un que vous imagineriez en combinant le physique d’untel, l’histoire de tel autre, le secret de tel-le autre encore, à la façon de Flaubert notant : « J’ai imaginé, je me suis ressouvenu et j’ai combiné » ?

Faites d’abord des listes :

  • de personnages susceptibles de figurer au centre de votre investigation ;
  • puis de secrets : le mot de secret peut être entendu au sens large, comme ce que quelqu’un dissimule à certaines personnes ou à tous, qu’il s’agisse du domaine professionnel (dans L’Adversaire, d’Emmanuel Carrière, un homme licencié dissimule son chômage à sa famille), ou relever du domaine intime comme c’est le cas de Nishino (auquel cas son « secret » s’apparente à une faille, phobie, traumatisme, obsession, remords, secret de famille, etc.) ;
  • puis de trois personnages susceptibles d’apporter leur « témoignage » sur votre personnage central et son énigme.

Prenez des notes. Repérez le parcours de chacun-e. Identifiez le moment et la nature de leurs « connexions ». Choisissez, pour chaque « témoin », un instant fort autour duquel s’est joué sa relation avec le personnage central.

Et proposez-nous une micro-fiction polyphonique : trois paragraphes, chacun de 500 signes au maximum, organisés autour de l’énigme de ce personnage central. L’énigme en question sera résolue in fine, ou pas… Puis envoyez-nous le résultat (d’un feuillet de 1500 signes au maximum).

Lecture

  • Le contexte

On ne peut présenter Les 10 amours de Nishino sans replacer le roman dans son contexte. La littérature japonaise, comme la nôtre, est confrontée depuis une trentaine d’années aux nouveaux défis que constituent la globalisation, Internet et la domination de la langue anglaise. Le déclin de la littérature japonsaise « pure » date sans doute de la crise provoquée par la publication de deux ouvrages novateurs au milieu des années 80, vendus l’un et l’autre à des millions d’exemplaires : le roman de Haruki Murakami La Ballade de l’impossible (Norway no mori), 1987 et Belfond, 2006, pour la traduction française ; et Kitchen de Yoshimoto Banana (1987 et Gallimard, 1994).

En 1987, un siècle s’était écoulé depuis l’instauration du style Genbun-itchi unifiant langue parlée et langue écrite de Meiji, dans lequel étaient écrits les premiers romans modernes japonais, comme Nuages flottants, de Futabatei Shimei (Ukigumo). Ces deux publications imposèrent un nouveau style parlé, annoncé un an plus tôt par l’attribution du prix Kadokawa, le plus prestigieux dans le domaine de la poésie tanka, à une jeune femme, Tawara Machi, pour L’Anniversaire de la salade (Salada kinenbi), Picquier 2008 pour la traduction française. Voici un de ses tankas : « — Deviens donc ma femme ! me dis-tu mais après deux cannettes d’alcool-soda est-ce vraiment raisonnable ? »

À l’autre bout de la chaîne, c’est-à-dire aujourd’hui,1Q84, de Haruki Murakami (Belfond, 2011), auteur entré profondément en résonance avec les évolutions de la société occidentale d’aujourd’hui, constitue sans doute la forme la plus accomplie, dans la littérature japonaise, de ce que la mondialisation littéraire veut dire. Elle conserve le souci de l’oralité, l’attention portée au rendu des sentiments et le souci « d’abaisser le seuil de la lisibilité », selon une formule de Murakami Haruki, pour atteindre une expression simple, universelle, recevable par tout le monde, dans toutes les cultures. Cependant, avec « la crise », entendue comme l’extension du système capitaliste à toutes les sphères de l’existence (à rebours des espoirs de la génération soixante-huitard), elle s’est infléchie vers la volonté de rendre compte des transformations de la vie réelle, y compris via le téléphone, les textos, la transformation de l’écriture par le numérique, les réseaux sociaux ou les formes de « dépersonnalisation schizophréniques » qui les accompagnent – sans oublier l’attentat au gaz sarin dans le métro tokyoïte et la catastrophe nucléaire de Fukushima.

  • L’ouvrage

Dans ce contexte, on peut lire les romans de Kawakami Hiromi (au Japon, on donne le patronyme, ici Kawakami, puis le prénom) comme une sorte de réaction à l’envahissement du roman contemporain par le réel et les nouvelles technologies. Son ouvrage le plus connu, Les Années douces, Picquier, 2003, et Casterman, 2010, pour l’adpatation en manga sous le même titre par Taniguchi Jirô, prix Tanizaki), se situe dans un univers paisible et nostalgique, qui récupère bien des signes de la belle japonité traditionnelle.

imageNée en 1958, Hiromi est de la génération d’après, comme Ogawa Yôko (née en 1962 et traduite chez Actes-Sud) ou Yoshimoto Banana (née en 1964 et traduite chez Gallimard et Rivages). Elle a commencé par publier des nouvelles dans une revue de science-fiction, alors qu’elle suivait encore ses études dans l’université pour femmes d’Ochanomizy. Sa toute première nouvelle, Kamisama (« Dieu »), lui a valu en 1994 le prix Pascal du jeune talent pour la nouvelle et elle a été récompensée en 1996 par le plus grand prix japonais, le prix Akutagawa, pour Marcher sur un serpent. On peut encore lire d’elle en traduction, chez Picquier, Cette lumière qui vient de la mer (2005), La Brocante Nakano (2007) et Le Temps qui va, le temps qui vient (2011), ainsi que Abandons (1999 et Actes-Sud, 2003).

C’est une littérature douce, un « clapotis » disent certains, c’est un regard attaché aux choses minuscules et ensorcelantes, qui préfère l’affleurement à l’effraction. On pourra aimer ou lui reprocher sa lenteur, son attention aux détails, une teinte bleutée à l’extrémité des doigts, un camélia rouge sur le sol, son goût pour les rituels japonais traditionnels, de la confection des sushis aux bars à saké.

Je suis sensible à la façon dont sa littérature est hantée par le thème de la disparition. Étudiante en biologie, déjà, elle était sensible au fait que l’homme n’est qu’une espèce parmi les autres, un passant à l’échelle de l’évolution. Elle est comme une nouvelle incarnation du sens japonais du caractère éphémère ou de l’impermanence des choses – le mono no aware. « Tant que la vie est là », écrit-elle à propos de la catastrophe de Fukushima, « on peut connaître des instants lumineux sans nombre… Ce scintillement est précieux, sans équivalent. J’éprouve de l’amour pour cet éclat qui s’éteint à peine né. Il me donne de la joie. Il m’attriste aussi. Je crois pouvoir dire que c’est ce bref éclat que je tente d’appréhender et d’introduire dans mes romans » (interview donnée au magazine Télérama).

Ni fadeur ni résignation, pour autant, chez elle qui sait dénoncer avec énergie « l’échec des hommes politiques qui n’ont pas fait preuve d’exigence lors de la construction [de la centrale] ». Je n’en ai que plus aimé la façon dont elle s’approche en douceur de son Nishino, cet homme un peu chat, qui s’immisce avec un certain talent dans la vie des femmes chez qui il fait naître de l’émoi, mais sans savoir véritablement qui il est lui-même. Chacune des femmes qui l’ont aimé aux différentes époques de sa vie dessinent à la fois le portrait en creux d’un séducteur insaisissable – sauf à la toute fin de l’histoire, par celle qui lui ressemble – et son auto-portrait. Les 10 récits qui composent le roman constituent de fines variations autour du mystère de l’amour : le sujet n’est pas neuf, mais peut-on vraiment s’en lasser ?

Pour la forme, polyphonique, elle est parfaitement maîtrisée. J’avais hésité à lire le roman pour deux raisons : parce que j’ai beaucoup aimé un texte qui reste pour moi le plus beau récit polyphonique japonais, Le fusil de chasse, d’Inoué Iasushi (1949 et Le Livre de poche biblio) ; et parce que vient de paraître en France, aussi, un roman sur le même thème et dans la même forme polyphonique : Pas exactement l’amour, d’Arnaud Cathrine (Verticales, 2015). Finalement, j’ai lu, vite, le roman de Kawakami Haruki, pour éviter d’être aspiré par celui d’Arnaud Cathrine, qu’il me reste à lire. Je ne l’ai pas regretté, pas une seule seconde…

 A.A.

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