On les a lus, on en a parlé; retour sur une saison de lecture de L’Inventoire !
Nouvelles : « Old Fashioned », Marie-Lise Musset (éd. Inédits)
Comment la confection d’un tailleur sur-mesure devient une leçon de sensualité et de séduction, jusqu’où aller dans la recherche de l’élégance en zibeline ? De Londres à Darjeeling, ces sept nouvelles ont le charme élégant d’un voyage en Orient-Express, avec un luxe de matières précieuses et une sensualité marquée. La première nouvelle du recueil est un condensé d’écriture délicatement ciselée ; on y suit une séance d’essayage qui se transforme en leçon de séduction de manière inattendue. A glisser dans la valise pour retrouver le plaisir des nouvelles au charme anglais.
Nouvelles : « Le Bon Mal », Samanta Schweblin (Grasset), recommandé par Pierre Ahnne
En exergue, une phrase de Silvina Ocampo : « L’étrange est toujours plus vrai ». L’étrange dont il s’agit répond-il à sa définition classique depuis Todorov – événements en apparence surnaturels trouvant en fin de compte une explication naturelle ? Pas sûr… Nous avons là des fantômes qui paraissent bel et bien authentiquement fantomatiques. Rien ne vient indiquer que l’héroïne de William à la fenêtre, écrivaine en résidence à Shanghaï, ne voit pas apparaître le chat défunt de sa consœur irlandaise et, plus curieux encore, la trace, sur les carreaux d’un mur, de la main de son mari resté en Argentine. Lire la suite
Nouvelles : Frédéric Beigbeder « Ibiza a beaucoup changé » (Albin Michel)
Frédéric Beigbéder a longtemps voulu écrire ses « Confessions d’un enfant du siècle », sur le mode J.D. Salinger, et on peut dire que c’est enfin le cas. L’Octave Parango des débuts égrène les boites de nuits et ses rencontres d’un soir qui pourraient durer toute une vie si celles-ci n’étaient pas faites en premier lieu pour lui fournir la possibilité d’écrire des nouvelles. Lire la suite
Roman : « Ou vif » d’Anne Terral (Verticales)
Composé sous forme de fragments ciselés dans une prose poétique où le retour à la ligne vise à mettre en lumière l’étincellement de chaque phrase, ce livre est un ravissement à plus d’un titre. Celui du ravissement du père à la vie, et celui de sa fille, qui quarante ans après, le retrouve et se retrouve. Alternant les préparatifs de ce rendez-vous avec le récit des éléments fondateurs de sa vie sans lui, l’autrice tend en 67 fragments le fil de cette rencontre tant attendue. Lire la suite
Carnets : « Rêve cette nuit, Carnets, 2002-2024 », Anne Serre (Verdier), conseillé par Pierre Ahnne
Ce n’est pas un journal, mais une suite de courtes notes classées par mois et par années. Qu’y trouve-t-on ? D’innombrables récits de rêves, annoncés chacun par la phrase nominale reprise en titre. Des commentaires, d’une subtilité et d’une singularité déconcertantes, portant sur de nombreux films et surtout d’incessantes lectures : Chamisso, Leiris, Bernhard, Jelinek, Maupassant, Losey ou, incompréhensible à mes yeux, Simenon… on n’en finirait pas d’énumérer les auteurs dont notre autrice se nourrit, de jour en jour, avec un appétit jamais rassasié. Lire la suite
Roman : Atelier 14, Hélène Gestern (Grasset, 2026), conseillé par Laetitia Moreni
Ce qui caractérise avant tout l’œuvre d’Hélène Gestern, c’est son travail sur la voix. Qu’il s’agisse de personnages fictifs ou de figures réelles, comme dans ses biographies, l’écrivaine cherche toujours à faire entendre une singularité. Car un personnage n’existe véritablement que lorsqu’il parle : sa voix porte une manière d’habiter le monde, un rythme, une mémoire. Le travail d’écriture consiste ainsi à rendre ces voix crédibles et le lecteur peut alors les entendre intérieurement. « À l’origine, j’avais envisagé de traiter ce sujet sous la forme d’un essai. Mais j’ai finalement choisi le roman. La fiction permet de déployer une pluralité de regards, de donner la parole à plusieurs personnages et de restituer la complexité des situations. » Lire la suite
Roman biographique : « Une année à Paris, avec Gertrude Stein », Déborah Lévy (éd. du sous-sol)
Dans Une année à Paris avec Gertrude Stein, Déborah Lévy loge dans un petit appartement pour rédiger la biographie de l’écrivaine, plus occupée par les repas pris avec ses deux voisines que par ses visites à la bibliothèque ou au cimetière du Montparnasse. Dès le départ, nous comprenons que nous ne lirons pas uniquement le résumé de la vie de cette figure culturelle de l’entre-deux guerres, mais aussi celui de la difficulté de la biographe à cerner son sujet. Car parler de Gertrude Stein, grande théoricienne du roman fragmenté, n’est-il pas en fait la même chose que de parler de sa propre quête d’une forme capable d’accueillir une vie et les réflexions qu’elle suscitent sous la forme d’un roman ? Lire la suite
Roman éco-féministe : « Bleue comme la rivière », Louise Browaeys (Phébus)
Bleue comme la rivière est un roman autobiographique où Louise Browaeys poursuit, après La Reverdie, son projet littéraire centré sur un écologisme subtil où la nature irrigue le roman, comme il irrigue sa vie et son inspiration. Comme dans le roman de Wendy Delorme, Le chant de la rivière (2024), ou celui de Pauline Peyrade, Les Habitantes (2025), la nature est ici omniprésente. L’autrice de quarante ans tombe amoureuse d’un écrivain qui ne veut pas d’elle, tandis qu’elle essaie d’écrire dans le jardin entre ses deux enfants et son mari. Lire la suite
Poésie : Laura Vazquez, « L’idiote du village » (IMEC)
On retrouve ce court texte versifié la ferveur ressentie à la lecture de chacun des livres de Laura Vazquez, des livres qui agissent, les rendant fascinants et imprévisibles. Les textes intercalent parfois prose poétique et citations de philosophes et d’écrivains, produisant des sens nouveaux, des affinités subtiles, sublimés par une écriture à la fois austère et drôle. Laura Vazquez est inclassable, mais si inspirante que lire chacun de ses livres est une leçon de composition littéraire. Lire la suite
Autobiographie : « De mère inconnue », Pascal Bruckner (Grasset)
Il est sans doute plus difficile de tracer le portrait d’une mère aimante que d’un père antipathique, c’est pourquoi l’auteur s’appuie sur les multiples lettres qu’elle lui a adressées toute sa vie. Elles parsèment un récit découpé en chapitres scindés d’intertitres, telle une mosaïque d’amour à travers laquelle l’auteur parle autant de sa vie – tant les frontières de l’intime sont poreuses – que de sa mère. Car en parler c’est parler de soi, surtout quand on est un auteur célébré et que la correspondance ponctue tout son trajet littéraire. Lire la suite