L’écriture peut-elle guérir ? Peut-elle aider à surmonter la maladie ou au contraire l’aggraver ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles se mesure Jean-Baptiste Del Amo dans son dernier livre « Une éclaircie ».
Alors en proie à des douleurs non diagnostiquées, Jean-Baptiste del Amo reçoit le coup de fil de l’éditrice Alina Gurdiel, qui lui propose de passer une nuit au musée (pour la collection éponyme de Stock). On sait que cette proposition de faire un pas de côté introspectif en compagnie d’une œuvre a souvent donné naissance aux meilleurs livres des auteurs qui y ont été conviés (parmi eux Christine Angot, ou Mazarine M. Pingeot). Dans un sursaut d’optimisme, Jean-Baptiste del Amo répond positivement. Les Peintures Noires de Goya s’imposent naturellement à lui, il lui faudra donc les contempler au Musée du Prado à Madrid. Entre deux crises, l’auteur espère que ce projet n’ait pas lieu, d’ailleurs le musée le refuse : « Tu n’es pas vraiment déçu, la perspective d’aller à Madrid et de passer une nuit dans un musée te semblait de toutes manière au-delà de tes forces ». L’historien d’art Carlos Alonso Pérez Fajardo suggère alors l’ermitage de San Antonio de la Florida dont Goya a peint la coupole et dans laquelle repose, depuis 1919, sa dépouille. Ainsi la messe est dite « Durant la journée tu iras au Prado pour passer le temps nécessaire dans la salle des Pinturas Negras et le soir venu, tu dormiras à l’ermitage. Tu acceptes, plus par acquit de conscience, pour remplir le contrat, que par conviction ».
Dans ce récit au « tu », l’auteur choisit de s’adresser à lui-même via un avatar (l’écrivain ?), plutôt que de parler à travers un « je » trop fragile : « En commençant à écrire à la deuxième personne, tu fais mine de t’adresser à un autre que toi, tu cherches la distance qui te permettra un semblant d’objectivité et, peut-être, te préservera du retour de flammes ». Dans une langue fluide et précise, Jean-Baptiste Del Amo débute sa nuit au musée par le récit de sa maladie et de ce qu’elle change dans sa vie, pour progressivement se fondre dans l’examen de l’oeuvre tardive de Goya.
Le peintre a connu deux épisodes de maladie quand il décide d’acquérir à l’âge de 70 ans, « la casa del sordo » (nommée ainsi plus tard en raison de la surdité de Goya). C’est dans cette maison qu’il peindra a fresco les célèbres Peintures noires, reflet de ses crises. Ainsi, création et maison n’ont fait qu’un pour Goya, de la même manière que lorsque Del Amo acquiert avec son conjoint La Maison des Cerfs, il espère qu’elle sera la maison de la guérison. Si les avis sont divisés sur la maladie de Goya (syphilis probable), une autre piste existe, celle de l’intoxication aux métaux lourds, présents dans les pigments dont il se servait pour peindre (et qui auraient tué presque tous ses enfants en bas âge). Un autre parallèle sous-jacent au récit, qui marque l’ambivalence de Del Amo dans sa façon de vivre l’art, à la fois baume et potentiel substrat toxique. L’auteur recherche en effet dans ses précédents livres, la trace du désastre à venir, un avertissement peut-être, sans les trouver. L’oeuvre n’est rien dans ces moments de souffrance extrême, et il s’interroge sur son utilité. L’écriture a-t-elle enclenché la maladie ? Rien ne le prouve pourtant.
Au retour de Madrid, Del Amo cherche d’autres médecines pour mettre à distance le corps, et en trouve par hasard la trace au Mexique. Il se passera un long moment avant qu’il ne tente l’expérience. Cependant, c’est après l’ingestion de ce champignon hallucinogène et un « trip » de vingt quatre heures, qu’il rencontre près de sa maison un grand cerf portant une balafre sur un des flancs. Celui-ci l’observe sans peur, immobile, l’auteur va échanger un long regard avec lui en une entente réciproque, avant que l’animal ne disparaisse dans la forêt. Comme le signe d’une éclaircie, ou comme l’acceptation de la place du fantastique dans sa vie.
Le livre ne sera écrit qu’un an après ce premier jour de rémission. Ou d’éclaircie.
Danièle Pétrès
L’éclaircie, Jean-Baptiste Del Amo, éditions Stock, août 2026
Extrait (p. 177)
« Il t’apparaît que l’expérience de la maladie est aussi celle d’une forme d’effraction et d’une fragmentation du regard. Elle te force à percevoir ton propre corps à travers les strates du ressouvenir, le passage du temps, l’éclatement de soi. Et ce soir-là, à l’ermitage, tandis que le sommeil t’emporte, une forme apparaît dont tu voudrais pouvoir te souvenir. Celle du texte que tu pourrais écrire, une autopathographie fractale te conduisant à réfléchir à ta propre écriture en même temps qu’elle s’accomplit. Une cartographie intime – la Maison des Cerfs, le Prado, la Quinta del Sordo, un voyage – où chaque lieu serait associé à un état du corps : un paysage éclaté, un corps-paysage. Goya et les Peintures noires, perçus à travers le prisme de l’histoire intime et collective, y deviendraient les figures d’une survivance partagée. Un texte en spirale, enfin, qui dévoilerait une transcendance non pas mystique mais viscérale : une conversion du regard sur la réalité. »