Pierre Ahnne est écrivain et tient un blog littéraire. Il réalise aussi des lectures-diagnostic pour Aleph, sur les manuscrits qui lui sont confiés. Cette semaine, il partage l’entretien qu’il a mené avec Polina Panassenko, qui vient de publier aux éditions de L’Olivier « À voix haute ».
En 2022, j’avais déjà beaucoup admiré Tenir sa langue (1), où elle racontait comment une enfant arrivée de Russie avec sa famille partait à la conquête de la langue française sans perdre son russe pour autant. On retrouve cette année dans À voix haute (2) la même héroïne-narratrice à présent étudiante à l’école du Théâtre national de Moscou, puis on la suit à travers l’ancienne Union soviétique sur les traces d’un trisaïeul mort au goulag.
La position particulière de Polina Panassenko entre deux cultures et deux langues explique-t-elle son attention extrême et décalée aux réalités qu’elle dépeint, le mélange de distance et d’empathie, l’art de l’étrangeté qui sont d’ores et déjà ses marques de fabrique ? Autant de qualités en tout cas qui me rendaient très désireux de lui proposer un entretien, qu’elle a bien voulu accepter.
Comment en êtes-vous venue à écrire ?
C’est plutôt l’écriture qui est venue à moi… Écriture et lecture ont toujours été pour moi les liens solitaires qui me raccordaient au monde extérieur.
Enfant, j’écrivais de courts textes, en russe, parce qu’ils étaient inspirés des contes en russe, enregistrés sur vinyles, que j’écoutais. Ensuite il y a eu de ces débuts de « romans » qui tournent souvent court au bout de quelques phrases… Je me suis mise à les lire à ma famille, et ce passage par la voix et par le jugement des autres a peut-être été un tournant décisif.
Plus tard, quand j’étais lycéenne, j’ai envoyé une nouvelle à un concours sous un faux nom et elle a été retenue. J’ai fait de même pour une pièce en russe, qui a été récompensée en Russie par une mise en espace. Dans les deux cas j’ai dû dire qui j’étais en fait. J’aimais beaucoup jouer avec cette logique du pseudonyme. C’était peut-être aussi pour ne pas me ridiculiser au lycée dans le cas où ça n’aurait pas marché !
Comment écrivez-vous ?
La porte fermée. D’abord il y a un long stade de prise de notes, puis, il y a obligatoirement une période « porte fermée ». Le troisième stade, c’est la lecture à haute voix : je me lis à moi-même, à haute voix, mon propre texte. J’ai besoin d’entendre comment ça sonne. C’est un critère dont je ne peux pas me passer.
Écrire, est-ce pour vous un travail ?
Oui. Léger ou pesant, une source de plaisir ou de souffrance, mais en tout cas un travail. En fait tout repose sur un délicat équilibre entre nécessité et désir, liberté et contrainte. C’est ce mélange indispensable qui appelle et suscite une forme de discipline, venue de l’intérieur et non pas imposée du dehors (c’est la seule que je supporte). Quand je sais qu’il « faut le faire », je le fais, alors je travaille du matin au soir pendant des jours. Et j’ai besoin d’un plan, mais pour ne pas le suivre…
La vie de votre narratrice présente des similarités indéniables avec la vôtre, vous racontez dans À voix haute ses recherches concernant l’histoire de sa famille… Faut-il parler de roman autobiographique ? d’autobiographie pure et simple ? d’autofiction ? ou encore de non-fiction créative ? Comment vous situez-vous par rapport à ces différents genres ?
Ce n’est pas mon travail de me situer dans les genres littéraires. Mon travail, c’est d’écrire le livre. Pour ce qui est d’À voix haute, j’en parle toujours comme d’un roman. Quand on me suggère d’autres genres j’ai l’impression qu’on me tend un contrat que je n’ai pas signé. Il y a dans ce livre une matière documentaire, des textes traduits et transcrits de documents officiels d’origine, fruit de dix ans de recherches que j’ai effectuées, dans les archives soviétiques, sur un membre de ma famille. Autour de ce matériau que je considérais comme non fictionnalisable, je me suis donné pleine liberté fictionnelle, pour ce qui est des personnages comme de la narration.
Mais au fond la question des genres littéraires est une question qui ne m’intéresse pas vraiment, ne m’importe pas vraiment.
(1) Prix Femina des lycéens 2022, L’Olivier, voir ici
(2) Toujours L’Olivier, voir ici
https://www.pierre-a.fr/