L’EACWP, association européenne des programmes d’écriture créative, réunit des représentants de seize différents programmes d’écriture créative en Europe ainsi que des universitaires et des écrivains. L’association organise des ateliers européens, des échanges académiques et  des manifestations autour de l’écriture créative (conférences, symposiums, colloques).

Dans ce cadre, s’est tenue en novembre 2012 à Paris la 1ère conférence pédagogique internationale dédiée à l’enseignement de l’écriture créative.
Nous publions ici l’intervention de Françoise Khoury, qui anime des ateliers « Texte et photographie » en français et en anglais pour Aleph-Écriture.

Françoise KHOURY (France)

Texte traduit de l’anglais par Brigitte François 

Origine

J’ai commencé à écrire des nouvelles lors de mon premier atelier d’écriture. Au bout d’un moment, j’ai trouvé que mes histoires étaient trop linéaires, mais, ce faisant, je les rendais de plus en plus énigmatiques, obscures, confuses (pas seulement pour le lecteur, pour moi aussi).

S’est alors posée la question suivante : comment pouvais-je représenter le monde, comment pouvais-je explorer des formes narratives nouvelles, avec une approche innovante de la relation au temps, à la chronologie ?

A cette époque, je faisais de la photo, et je trouvais cela plus proche de la réalité, alors que mon écriture m’entraînait vers des univers, des images fiévreuses, qui me semblaient moins réels. Et cela ne me plaisait pas.

Les travaux des écrivains et artistes qui avaient réussi à faire tomber les frontières entre différents supports ou catégories m’intéressaient. La photographie m’a alors semblé un bon médium à relier à l’écriture.

A la différence du langage (consensus) ou de la peinture (icône), la photographie a été définie comme un signe (l’« indexicalité » de Peirce), une relation à la réalité par la contiguïté physique, prouvant l’existence d’un sujet/objet. C’est une empreinte, une trace, comme l’a dit Roland Barthes: “Ça a été”.

J’ai donc décidé de lier écriture et photographie.

Certains critiques ont décrit la photographie comme un miroir ou une fenêtre. Je suis d’accord avec cette idée : mon écriture était le miroir (introspection : accent sur l’expression de soi) et j’avais envie que ma photo devienne la fenêtre, l’ouverture sur l’extérieur (observation).

Ces idées semblent peut-être un peu obsolètes de nos jours. La frontière entre documentaire, fiction et autobiographie est mouvante. Cependant, la question de la relation entre représentation et réalité n’a pas été résolue, et ne le sera jamais. Le monde réel demeure inaccessible.

Pour Hubert Damish, un critique d’art, si la photographie et l’écriture ont quelque chose en commun, c’est la relation à une temporalité non linéaire, un temps réversible. La photographie ébranle et déstabilise l’histoire, qu’elle soit personnelle ou collective.

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Duans Michals

Elle n’a pas de durée, c’est une fraction de réalité, une rupture dans la continuité du temps, un segment du flux temporel, qui suggère qu’il y a un avant et un après. Mais il n’y a pas de narration sans développement. Dans cette articulation entre texte et photographie, le texte rapproche l’image de la narration, en une relation complémentaire. L’écriture joue le rôle d’un lien entre ces cadres ou peut accentuer le sentiment de temps paradoxal qui se  retrouve morcelé à son tour.

Comparons ce dispositif au montage de film où deux images hétérogènes assemblées donnent un troisième objet. C’est l’essence même du montage. L’écriture et la photographie seraient ces deux objets premiers, le verbal et le visuel, qui, associés, en révèlent un troisième, l’assemblage.

On peut placer cet assemblage dans le champ de l’intermédialité, conjonction de différents systèmes des représentations qui provoque des expériences sensorielles et esthétiques. Il s’agit ici d’hétérogénéité, non la juxtaposition de systèmes fermés, mais leur interaction. La photographie n’est pas l’illustration de l’écriture, mais crée un choc entre les deux, qui amène le lecteur/spectateur à s’ouvrir à de nouvelles formes de réception.

Les  yeux ne se déplacent pas de la même manière lorsqu’on regarde une image ou lorsqu’on lit. Dans le cas de la lecture, les yeux se déplacent dans une seule direction (gauche à droite, droite à gauche ou haut en bas). Dans le cas où ils regardent une image, les yeux se déplacent dans tous les sens, en commençant par le centre de la zone la plus sombre.

Dans le cas d’un assemblage texte/photographie, l’intermédialité peut donner lieu à une identité plus complexe. Cette complexité est une réaction moderne à  l’ébranlement du sujet.

L’intermédialité est aussi une émancipation.

Il existe un type de photographie qui est muette et s’ouvre sur un monde de représentations. Un autre type nous réduit au silence, nous soumet à sa propre représentation : c’est l’image iconique, celle dont l’intermédialité nous libère.

La photo iconique interdit le commentaire. Elle est si connue qu’une seule interprétation est reconnue par tous. C’est la photo autoritaire telle que les médias l’imposent souvent.

L’intermédialité se ressent alors comme une liberté envers les images. Elle les découpe (comme dans le montage), les réorganise, elle écrit dessus, non pas des mots de description mais des mots qui jouent avec les représentations et le temps paradoxal.

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Denis Roche

Après lecture des livres de Denis Roche, Arnaud Claass, Hervé Guibert et Alix Chloé Roubaud, et après la découverte des travaux de Sophie Calle, Duane Michals et Christian Boltanski, j’ai décidé d’approfondir cette pratique du lien écriture/photographie.

J’ai abordé le sujet de manière très expérimentale. En lisant ces livres, j’ai relevé des idées pour des ateliers d’écriture et les ai expérimentées avec les participants.

Denis Roche m’a inspiré une des séances de l’atelier. Poète et photographe, Denis Roche évoque la « montée des circonstances » en ce qui concerne une série de six photos qu’il a prises et les textes qu’il y a associés. Il déclare qu’il n’y a plus rien après la photo. Pour lui, l’image est ce qui clôt, elle est la fin de l’histoire et le texte décrit les circonstances au cours desquelles elle a été prise et ce qui s’est produit avant la prise. Le texte s’interrompt à un moment et la photo arrive comme un point final. Le texte y gagne en tension, car il est limité dans un laps de temps très court.

J’ai demandé aux participants de faire la même chose, mais avec des photos existantes. Ils devaient imaginer ce qui avait rendu l’image possible.

Un autre auteur m’a inspirée. Georges Perec, dont les parents sont morts durant la seconde guerre mondiale, est allé à Ellis Island dans les années 60. Pendant des décennies, cet endroit de la baie de New York a été l’endroit où la plupart des immigrants se sont retrouvés enfermés, attendant leur droit d’entrer sur le territoire américain. Perec, bien qu’il n’ait eu aucun lien avec ces immigrants, s’est senti particulièrement concerné par cette page de l’Histoire. Il a pris des photos d’Ellis Island et les a combinées avec des  photos que Lewis Line avait prises au début du 20ème siècle. Puis il a rédigé un texte sur son voyage et interviewé des gens qui étaient passés par Ellis Island en leur temps. Tout ce matériau assemblé donne un livre hybride : Récit d’Ellis Island. Dans son livre, il parle d’ « autobiographie probable ». Que ce serait-il passé si sa famille était partie pour Ellis Island avant la guerre ? Son identité en aurait-elle été changée ?

Le livre de Perec a inspiré des consignes que j’ai données aux participants. Je leur ai demandé d’assembler des photos représentant des portraits, des paysages, des objets. De là, je leur ai demandé d’élaborer une autobiographie probable, pas une vie rêvée, mais un « documontage », un mélange d’éléments factuels et d’impression présenté comme un documentaire respectant le concept d’une certaine idée de  la vérité dans ce type de réalisation.

Cette consigne m’a fait avancer d’un pas. J’ai alors demandé aux participants de  travailler sur l’« autofiction » et d’utiliser les photos et le texte comme des documents à détourner. C’est un assemblage qui permet le mélange de documents réels et de documents fictifs.

J’ai étudié l’histoire et ai donc été influencée par le statut du document. Certains artistes ont à juste titre remis en cause ce statut, en jouant avec l’idée du vrai et du faux. Comme si la photographie, au lieu d’être l’archive de la réalité, était  utilisée comme une décision préétablie destinée à masquer cette réalité. Dans la mesure où on peut discuter la capacité de la photographie à représenter la réalité, on peut la détourner.

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Arnaud Claass

Sophie Calle et Christian Boltanski sont deux artistes français qui utilisent la photographie et le texte pour mettre la réalité en questions. Leur travail est en fait une performance, c’est-à-dire un acte préconçu destiné à fabriquer une image.

Ici, nous passons de la représentation d’un monde à un protocole expérimental. Il s’agit d’une action sur la réalité, ce qui s’éloigne du documentaire habituel.

Dans une de ses expositions, Sophie Calle présentait cent photos d’une chambre d’hôtel. Le texte placé sous chaque photo racontait une histoire d’amour malheureuse. Le texte se réduisait de photo en photo, supprimant une phrase après l’autre tout en conservant l’incipit. À la dernière photo, ne restait que cet incipit.

Ce genre de travail m’a inspiré une séance sur l’ « autofiction », et plus particulièrement sur la réécriture. Les participants ont été étonnés de leurs propres choix lorsqu’il s’est agi de réduire le texte à une seule phrase.

Dans les années 70, ces artistes, mais aussi Jean Le Gac et Duane Michals, ont fait partie d’un mouvement appelé  « art narratif ». L’idée était de procéder à une expansion du temps en utilisant la photographie de manière séquentielle. Les fragments obtenus étaient ensuite réorganisés en une temporalité paradoxale qui, assemblées à des textes, ouvrait sur la narrativité. C’était la réinvention du roman -photo.

Si on voulait délimiter les pratiques entre écrivains et photographes, on peut peut-être dire que pour les écrivains qui utilisent la photographie, l’image est une « image constat » (quelque chose comme une image reconnue), et pour le photographe qui utilise le langage, il agit sur la réalité dans le but de faire une « image performée ».

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Denis Roche

L’image est un puissant déclencheur d’écriture. Au début de l’atelier, l’objet (photo) crée une distance, une diversion, une atmosphère détendue. On s’amuse. J’encourage tout le monde à manipuler les images. Mais un cliché n’est pas seulement une image et, lorsque vient le moment de choisir, de regarder, d’observer puis d’écrire, certains ressentent une forme d’identification qui soulève des émotions.

J’apporte toujours une pile de cartes postales qui sont des reproductions de photos, en noir et blanc et en couleurs, contemporaines ou anciennes, mais je laisse les participants décider de travailler à partir des photos qu’ils ont apportées ou à partir de celles que je fournis. Le choix se fait sur la base des émotions que suscite une photo : d’abord une distance, puis une « appropriation ».

La pratique de l’écriture et de la photographie est une manière de découvrir des auteurs, bien sûr, mais aussi une façon d’aborder les choses différemment, de « cadrer » la réalité et de la recomposer en une configuration où les mots font naître une temporalité différente.

Dans mes ateliers, les participants bougent. Ils se lèvent pour regarder les photos épinglées au mur comme dans une exposition, regardent celles que j’ai éparpillées sur la table. Cela permet d’instaurer la discussion et les contacts entre eux.

Dans un de mes ateliers avec des adolescents migrants dont la langue maternelle n’était pas le français, et qui avaient des difficultés avec la syntaxe, la photographie s’est révélée libératrice. Ils ont été capables de raconter une histoire, en oubliant leurs difficultés. Je me souviens de deux jeunes de 18 ans dont l’écriture était si pleine de fautes que la lecture de leurs textes était quasi impossible. Je leur ai suggéré d’élaborer un roman-photo et ai observé comment ils s’y prenaient pour imaginer une fiction.

Avec des adultes pour qui l’écriture est plus une activité de loisir ou un projet à plus long terme, la photographie revisite les albums de famille, les carnets de bord, l’autobiographie, l’autofiction.

Mais pour tous, apprendre à regarder autrement est une découverte partagée. Nous vivons dans une société où l’image est invasive et nous sommes submergés d’information. Prendre le temps de trier ces images fait sens.

Ce type d’atelier aboutit généralement à la production d’une narration courte qui peut être comparée à la brièveté et l’instantanéité du moment de la prise de vue. La photographie est un segment d’espace et de temps, et les textes ont tendance à reproduire ces caractéristiques.

L’écrivain Claude Simon qui pratiquait aussi la photographie, affirmait que le cadrage était capital. Le cadrage, c’est la sélection dans un flux temporel, un fragment. Il intensifie notre regard. Pour Simon, la littérature réduit son champ visuel depuis le 19ème siècle. Aujourd’hui, la représentation est éclatée en détails qui la rapprochent de la nature même de la photographie. Claude Simon déclare que la cohérence en narration est dépassée: ce que nous visons, surtout dans les moments de crise où l’identité se trouve menacée, est fait d’images mentales fragmentaires, contradictoires et imprécises qui néanmoins ouvrent des portes sur une vérité nouvelle et inconnue.

 Conclusion

Comme je l’ai dit plus tôt, mon travail photographique était le lien avec le réel, la  fenêtre, et je peux dire maintenant, après toutes ces années, que même ma photographie est devenue un miroir. Aujourd’hui, on remet en cause les différences entre documentaire, fiction, art. Il existe une réalité psychique qui n’est pas moins réelle que celle du monde matériel. Et la notion de  « purement visuel » est une idée naïve, de même que la photographie n’est pas une « fenêtre ouverte sur le monde ».

Le philosophe Walter Benjamin parlait de la photographie comme étant « l’inconscient optique ». La photographie ne fait pas seulement partie de notre mémoire collective, elle joue un rôle important dans la psyché des individus, parfois comme une « image latente ».

J’ai remarqué que certaines photos que j’ai prises il y a longtemps et qui, à l’époque, n’avaient pas d’importance pour moi, ont lentement fait leur chemin vers un sens nouveau qui induit l’écriture.

Comme chacun, je suis faite d’images. Notre regard est plein d’images mêlées à celles des rêves, à des bribes de films, des photos, des souvenirs, des scènes réelles. Et les mots sont là pour accompagner cette idée d’un univers réel inaccessible, ce qui est devenu bien moins angoissant pour moi. Photographier et écrire s’assimilent à une promenade. C’est pourquoi, après toutes ces années d’exploration, ma sensibilité s’est rapprochée de celle d’Arnaud Claass (un écrivain photographe). Il pense que la photographie voit le monde et que l’écriture raconte ce que nous voyons. Aucun culte de la profondeur ici, ni de pensées tourmentées.

Françoise Khoury anime des ateliers d’écriture avec des adultes et des adolescents depuis douze ans ; ces ateliers s’appuient sur la relation entre les mots et les photographies, non pas dans un usage d’illustration d’un médium par l’autre mais comme une exploration de l’impact entre ces deux types de représentations, le verbal et le visuel, visant à créer des formes narratives nouvelles et à réexaminer la relation au temps et à la chronologie. Françoise Khoury a publié des nouvelles et un ouvrage de photographies associées à des fragments poétiques.

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