Elena Varvello : sur la narration, la mise en forme de l’expérience

Elena Varvello est née à Turin en 1971. Auteur de deux recueils de poèmes, ses nouvelles et interventions sont publiées dans des  journaux et magazines, dont Il Maltese, Ventiquattro, ou Ilsole24ore.
Elle anime des ateliers et des séminaires sur la Narration à la Scuola Holden à Turin, et a publié son premier roman, La luce perfetta del giorno aux éditions Fandango (2011). Á l’occasion du symposium de l’EACWP à Turin (Association des Écoles d’écriture d’Europe, dont fait partie Aleph-Écriture) en 2012, Elena Varvello avait partagé avec l’Inventoire son intervention dans laquelle elle développait ses réflexions sur la conduite d’un atelier d’écriture, et la narration littéraire. Nous republions cet article aujourd’hui en regard de l’interview de Franck Secka sur les techniques narratives, et à l’occasion de la sortie en français de son premier roman « Ce qu’il reste » aux Éditions Jean-Claude Lattès.
Elena Varvello: la mise en forme de l’expérience

Il y a quelques mois, j’ai lu un essai du grand auteur de nouvelles américain, Andre Dubus. Conçu comme une lettre (et effectivement intitulé Lettre à un atelier d’écrivains), c’est une merveilleuse méditation sur la manière d’enseigner l’écriture au mieux, sur ce qui est bon pour les étudiants et ce qui peut être dommageable.

Dubus écrit : Hemingway a dit jadis qu’il avait peu de talent naturel et que ce que les gens appelaient son style était en réalité le résultat de ses efforts pour vaincre son manque de talent. Il ne faut pas rire de cette remarque. Car qu’est-ce que l’art si ce n’est un effort constant et passionné de faire quelque chose avec le peu que nous possédons, le peu que nous voyons ?

Á ce moment-là,  j’ai pensé qu’un jour ces mots me seraient utiles. Et puis, il y a trois jours, en repensant à cette présentation, je feuilletais un magazine et j’y ai trouvé un entretien avec Philip Roth dans lequel il disait, en parlant de Joe Luise le boxeur : « Il a déclaré un jour qu’il avait fait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait », ce qui m’a automatiquement ramenée à la pensée de Dubus.

Car ces mots, je les comprends complètement, intimement, peut-être de manière irrationnelle. Je les comprends d’abord en tant qu’écrivain, et aussi en tant qu’enseignante, puisque je suis les deux. J’enseigne à la Scuola Holden, à Turin, depuis 1999. Cela fait donc pas mal de temps, et cela me rappelle que, pendant ce temps-là, j’ai vieilli, mais ceci est une affaire privée, comme dirait notre auteur Fenoglio. Dès le début en 1994, notre école s’est focalisée sur la narration, en quoi cela consiste, comment on peut enseigner à quelqu’un à devenir un raconteur, et non pas juste un auteur, ce que cela implique, ce qu’il faut faire pour cela. Et aussi comment on peut préparer quelqu’un à faire quelque chose de beau avec le peu qu’on a, le peu qu’on voit, comme le disait Dubus (car nous ne sommes que des humains, dotés d’instruments humains).

Á mon avis, le plus important c’est de comprendre que l’enseignement et l’apprentissage de la narration sont des processus sans fin (comme l’écriture). Après plus de douze années passées face à tant d’étudiants, je continue à réfléchir à ce qu’est cet enseignement, et cela évolue comme ma vision de ce qu’est l’écriture, livre après livre, histoire après histoire. Ce dont je suis certaine, c’est que la narration a fortement à voir avec l’expérience (ce que nous avons, ce que nous voyons) et que chacun a la sienne propre, son propre pays, son propre territoire imaginaire. En réalité, l’expérience est un de nos mots clés, et c’est toujours notre point de départ. Toute narration a aussi à voir avec ce que nous pensons de la vie, car chacun vit la sienne propre et a son point de vue dessus. Et pour finir, l’art de la narration est en lien direct avec la voix que nous utilisons quand nous racontons, et là aussi, chacun a la sienne propre, son propre langage, son propre rythme.

Il n’y a donc pas de règles générales : c’est la seule règle que j’ai découverte. Aucune règle générale en matière de manière de raconter ni en matière d’en enseigner les techniques. J’ai ma propre vision et ma propre méthode, et mes collègues ont les leurs, ce qui est une grande richesse, je pense.

Mais en même temps, nous sommes tous impliqués dans la même recherche, et nous partageons la même conviction : la narration est un geste ancien, primitif, qui précède à l’écriture et recouvre moult implications et significations, reste partiellement mystérieux et profondément lié à la vie et à l’expérience.

C’est la première chose sur laquelle un étudiant doit se pencher, en se souvenant qu’a priori, chacun est un raconteur d’histoires. Car nous le sommes tous. Rien n’est plus lié à la nature humaine que le fait de raconter des histoires sur nous-mêmes, notre monde et tout ce que nous en apprenons, tout ce que nous ressentons. Mais en quoi consiste l’enseignement de tout cela ?

Pour moi, cela commence par un effort pour libérer quelque chose de caché à l’intérieur de mes étudiants. C’est par cela que je commence, en tant qu’enseignante.

« Je n’ai pas d’idées, je ne sais pas quoi écrire »… j’entends cela tout le temps, de chaque étudiant (certains ne le disent pas mais cela se lit sur leur visage !). C’est un paradoxe car, comme je l’ai dit, je suis persuadée que nous sommes tous des raconteurs d’histoires, tout le temps, même si nous ne nous en apercevons pas. Alors la première chose que je fais, c’est d’essayer de libérer mes étudiants du poids de l’idée préconçue de ce que doit être la narration, et de les conduire, si possible, à un certain sens de la liberté qui est en eux.

Ne perdez pas de temps à tenter de capter une idée, revenez à votre expérience, votre propre vision, vos obsessions, votre monde. Ne pensez pas à l’idée comme une abstraction qui va un jour descendre du ciel si vous avez beaucoup, beaucoup de chance. En fait, le mot idée vient du verbe grec idein qui veut dire « voir ». Et c’est bien de cela que nous parlons ; nous parlons de ce que nous voyons, de nos visions. Alors, fermez les yeux et écrivez ce que vous voyez, car je suis certaine que vous voyez quelque chose. Écrivez une page sur cette femme qui parle à son fils, si c’est ce que vous voyez, ou sur cet homme au volant de sa voiture le soir, revenant chez lui. Votre mère, votre père, leur relation. Une robe que vous aviez enfant. Quelque chose qui vous a blessé. Un enfant qui a volé de l’argent dans le porte-monnaie de sa mère pour s’acheter quelque chose dont il a tellement envie. Vous, vous-même.

Elizabeth Strout a dit un jour : « Avant de commencer à écrire mon premier roman, Amy et Isabelle, j’ai eu cette vision : une mère qui coupe les cheveux de sa fille avec colère. Je ne savais pas alors jusqu’où cette vision allait m’entraîner ». Je dis donc à mes étudiants de creuser à l’intérieur d’eux-mêmes. Depuis quatre ans, par exemple, je suis obsédée par le feu et les champs de maïs, et par la peur de perdre quelqu’un que j’aime vraiment. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai écrit un roman qui rassemble toutes ces obsessions.

540b34936d46865b55a56989c615395dLes souvenirs, les visions, les obsessions : notre expérience. Tout est déjà là, en nous. C’est ce que je dis à mes étudiants. Je les encourage alors à travailler sur ces souvenirs, ces obsessions, à partir de leurs désirs, de leurs craintes, de ce dont ils se souviennent, de leurs besoins, de ce qu’ils cherchent à fuir. Je leur dis : Écrivez à partir de tout cela, sans trop réfléchir, pas encore. Vous n’êtes pas là pour montrer que vous avez un immense talent : vous êtes là pour amener vos histoires au grand jour. Alors, écrivez par exemple sur quelque chose qui vous fait envie. Décrivez la personne que vous aimez ou vos amis, écrivez un dialogue entre deux personnes sur un sujet qui vous tient à cœur. Réfléchissez bien : qu’est ce qui est réellement important pour vous ?

Et généralement, il en sort quelque chose de bien, drôle ou triste, mais plein de vie, et survient alors l’impression que nous sommes en train de partager nos secrets avec notre meilleur ami (ce qui est l’essence de la narration, après tout : Walter Benjamin appelait cela la capacité à partager les expériences). Je ne parle pas d’autobiographie au sens strict. Je parle plutôt d’une exploration du peu que nous avons, du peu que nous voyons. Je veux dire que, pour moi, la vieille expression : «  écrivez sur ce que vous savez » veut aussi dire : « écrivez sur ce que vous pensez, craignez ou imaginez ». Écrivez aussi sur ce que vous ignorez en partie, comme le dit Wislawa Szymborska à propos des poètes : « Les poètes, s’ils ne sont pas authentiques, doivent se répéter encore et encore : « Je ne sais pas ».

Dans un autre essai, Dubus a écrit : « J’ai appris, en m’écoutant parler moi-même, la source de mon discours en mystérieuse harmonie avec les vérités que nous connaissons, même si, bien souvent, cette connaissance reste cachée”. Remplacez le mot parler par écrire : ça marche. Il existe une mystérieuse harmonie dans les vérités que nous connaissons, même si, bien souvent, cette connaissance reste cachée.

Bien sûr, tout ceci n’est que la première étape. Une manière de se délivrer des préjugés sur ce qu’est censée être la narration (je parle ici des règles établies et des soi-disant commandements). C’est comme rentrer à la maison. Ou plutôt, comme creuser les fondations d’une nouvelle maison. Mais il faut ensuite la construire (l’histoire doit être dite) et cela va prendre du temps et nécessiter beaucoup de travail.

Vient alors le deuxième point : comment passer d’une vision personnelle, de sa propre expérience, à une histoire (une nouvelle ou un roman, qui sait ?)

C’est là qu’on se doit d’introduire les notions de lien, de structures, de formes  et d’édition. Par édition, j’entends l’art d’assembler, couper et rassembler des choses : c’est un autre de nos mots clés, un point sur lequel nous travaillons sans cesse.

Revenons à une des visions dont j’ai parlé plus haut (ce qui est bizarre, c’est que j’ignore pourquoi j’en ai parlé) : celle du garçon qui a volé de l’argent dans le porte-monnaie de sa mère. Elle ressemble un peu à un tableau d’Edward Hopper, à la fois statique et en mouvement. Qui est le garçon ? Qui est sa mère ? De quoi a-t-il tant envie ? Pourquoi ? Que fera-t-il ensuite ?

Utilisez vos visions, vos obsessions, votre expérience ne peut que susciter  nombre de questions : c’est alors qu’il faut établir des liens. Les étudiants comprennent qu’il leur faut établir ces liens, les mettre en lumière, s’ils veulent  déboucher sur une histoire. Après avoir creusé les fondations, il faut monter les murs, poser les fenêtres et les portes de la nouvelle maison. Plus la vision s’élargit, plus elle se complexifie, lien après lien.

En tant qu’enseignante, j’essaye de les aider tout au long de ce processus qui implique profondément leur monde propre. Je leur pose des questions sur ces visions personnelles, et cela les amène à voir plus de choses qu’ils ne pensaient. Je leur demande : « Êtes-vous sûr ? Pensez-vous que cela peut marcher ? Croyez-vous vraiment que la mère réagirait comme ça ? Où est la vérité ? Qu’avez-vous vraiment envie de dire ? »

On arrive alors à un des moments les plus forts d’un atelier : les étudiants touchent du doigt le sens de mots tels que résilience et détermination, car construire une maison est chose complexe et lente. Pendant ce travail de construction, l’enseignant est un guide, un aiguillon. Donnez-moi à voir ce que vous avez vu, rendez-le aussi clair que possible. Ouvrez vos visions, articulez-les, pierre après pierre. Comme le dit Walter Benjamin, l’écrivain est celui qui extrait son matériau de sa propre expérience et en fait une expérience universelle.

Arrivés à ce point, et alors que notre préoccupation est de donner forme à nos visions personnelles et parfois confuses, il faut aborder la question du langage, de la manière la plus appropriée de structurer une histoire compréhensible par tous. Car au final, il nous faut embarquer d’autres gens, nos lecteurs, vers notre propre contrée, et le langage est la seule carte dont nous disposons. Dans sa nouvelle Guy de Maupassant, Isaac Babel écrit: « Aucune épée ne peut pénétrer un cœur aussi profondément qu’un point placé au bon endroit ».

Et nous voilà arrivés à la troisième et dernière étape : le travail sur la langue (mots, phrases, paragraphes, la voix, le rythme) car le langage est notre manière de transformer des expériences personnelles en quelque chose de partageable, ouvert à tous.

Les étudiants doivent apprendre à faire attention aux mots qu’ils utilisent, à être précis et à assumer leurs choix de langage. Alors, ils testent leurs histoires, les lisent à voix haute dans l’atelier et laissent le public – les autres étudiants – réagir, comme des lecteurs vont, un jour, réagir à ce qu’ils ont écrit. Puis, d’autres questions apparaissent. Je leur dis toujours : « Il ne s’agit pas de savoir si vous aimez une histoire ou pas. Tâchez seulement de la comprendre : que ressentez-vous ? Cette histoire vous apporte-t-elle quelque chose ? »

Ce que j’ai appris au cours de mon travail d’enseignante, c’est qu’il n’existe qu’une manière d’aborder l’écriture, et c’est en partant de chaque individu, en le conduisant dans sa recherche personnelle, en l’aidant à lui donner une forme qui lui permettra de partager cette expérience grâce au langage. Mais surtout, j’ai appris qu’il n’existe aucun exercice qui puisse être plus efficace que le simple fait de les pousser à cette exploration de leur monde réel et imaginaire, en partant du peu qu’ils ont, du peu qu’ils voient, et en leur répétant encore et encore que c’est cela leur seule richesse.

Ce que je veux dire, c’est que les aspects techniques ne suffisent pas, comme l’apprentissage de la rédaction d’un incipit parfait ou d’un bon dialogue. Bien sûr, ces choses sont importantes si on veut écrire des beaux textes. Je le sais en tant qu’écrivain. Mais je sais aussi qu’il n’y pas qu’une seule manière d’écrire un bel incipit ou un bon dialogue, et que la manière parfaite n’existe sans doute pas. La réflexion sur ces aspects techniques viendra de ce qu’ils ont lu, vu, écrit.

Chacun doit trouver sa propre route dans le pays mystérieux des histoires, chacun doit trouver sa propre voix, en s’écoutant attentivement et en n’oubliant jamais la valeur du langage. Et chacun, comme l’écrit si justement Szymborska, doit se répéter : « Je ne sais pas ». C’est ce paradoxe qui nous pousse toujours plus loin. Dans ce voyage, l’enseignant est un guide, mais aussi un compagnon loyal qui s’est jadis posé ces mêmes questions et continue à chercher car, heureusement, la réflexion ne finira jamais. Avec chaque histoire, nous revenons à notre nature première, celle de conteurs.

E.V.

Née à Turin, où elle enseigne l’écriture créative, Elena Varvello est l’auteure de deux recueils de poésie, d’un recueil de nouvelles, L’Economia delle cose, sélectionné pour le prix Strega et d’un roman, La Luce perfetta del giorno. Ce qu’il reste est son premier roman traduit en français. Il est paru en janvier 2018 aux Éditions Jean-Claude Lattès.

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