La maîtrise d’une langue : une histoire sans fin

L’EACWP, association européenne des programmes d’écriture créative, réunit des représentants de seize différents programmes d’écriture créative en Europe ainsi que des universitaires et des écrivains. L’association organise des ateliers européens, des échanges académiques et  des manifestations autour de l’écriture créative (conférences, symposiums, colloques).

Dans ce cadre, s’est tenue en novembre 2012 à Paris la 1ère conférence pédagogique internationale dédiée à l’enseignement de l’écriture créative.
Nous publions ici l’intervention Dario Honnorat, qui anime des ateliers de création littéraire à la Scuola Holden, l’école d’écriture italienne fondée par Alessandro Baricco.

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crédits photographiques: Betweeners

Dario HONNORAT (Italie)

Ayant enseigné les langues étrangères et l’écriture créative, j’ai pu remarquer un certain nombre de similitudes entre les deux démarches : c’est ce que je souhaiterais vous exposer ici. Pour ce faire, je me concentrerai sur la part « enseignable » de l’écriture créative (car pour moi, dans l’écriture créative comme dans n’importe quelle matière, il existe une part « enseignable » et une part « non-enseignable ». Wittgenstein disait : « A un certain point, l’explication trouve sa limite »).

Bien des gens doutent de la part enseignable de l’écriture créative. Mais personne ne doute de celle qui existe dans l’enseignement d’une langue étrangère. On le voit comme une sorte de continuum qui partirait de zéro, comme un bébé qui apprend à parler, ou un étranger qui découvre une nouvelle langue et passe par tous les stades de l’apprentissage.

En choisissant des exemples dans ma propre vie, du jour de ma naissance à aujourd’hui, je vais tenter de démontrer et de souligner ce continuum dans l’apprentissage d’une langue, des premiers mots du bébé aux techniques complexes de la narration et aux figures rhétoriques.

Par exemple, j’ai remarqué que les niveaux de compétence en langue les plus élevés (niveaux C1 and C2) incluent des compétences subtiles d’expression, telles que la capacité à percevoir un sens implicite, un sous texte, à différencier des nuances fines de sens. Les exercices et activités que je proposais quand j’enseignais l’italien au plus haut niveau à des étrangers ne sont guère différents des activités que j’ai trouvé les plus profitables dans les ateliers d’écriture.

On retrouve l’importance de la pratique dans les deux matières, l’importance d’avoir un lecteur  pour les textes des étudiants, quelqu’un capable d’aller au fond du texte, de souligner les détails, de relever des exemples. Aussi, il m’a toujours semblé plus profitable de travailler en groupe d’un maximum de 15 personnes, que ce soit pour l’écriture créative ou une deuxième langue.

En appliquant la théorie du « continuum naturel de l’apprentissage » (qu’on trouve dans la didactique des deuxièmes langues) à l’écriture créative, j’ai fini par mettre en lumière quelques aspects fondamentaux de l’écriture créative de fiction, aspects que je nommerai « éléments ». Dans mes premiers cours d’écriture créative, je proposais des exercices sur ces éléments : descriptions, dialogues, intrigue, personnages. Et puis nous commencions à assembler ces éléments.

C’est ainsi que j’ai essayé de structurer mes cours, de constituer un chemin facile à suivre pour les étudiants, pour les amener à créer leurs propres nouvelles. Plus ils parcouraient ce chemin, plus ils progressaient, plus je leur demandais de maîtriser de nouveaux éléments. Et plus les exercices se complexifiaient, plus les textes devenaient des histoires élaborées.

Ce continuum de l’apprentissage démarre à un point précis, à savoir au jour de notre naissance, ou bien au jour où on décide d’apprendre une nouvelle langue. Mais le processus est sans fin : on peut continuer à s’exercer, à progresser, à pratiquer seul ou avec d’autres.

Et puis, l’apprentissage d’une langue est un chemin où les carrefours se multiplient au fil de l’apprentissage : plus on apprend, plus on a de choix d’expression, plus on peut décider de se spécialiser dans un domaine ou un autre, plus on peut opter pour un sous langage ou un autre. Il existe un nombre incalculable de manières plus ou moins créatives de pratiquer une langue. Le nombre de structures et de techniques à connaître est infini, de même que les nuances de sens de chaque mot et le nombre de mots qui restent à inventer.

Donner aux étudiants des conseils sur la manière de démarrer un projet de création, de se donner une voix, un univers, est quelque chose de très difficile. Comme enseignant d’écriture créative, il m’arrive très souvent de dire « peut-être » : « peut-être faut-il couper cette partie », « peut-être faut-il insister ici », « peut-être y a-t-il un mot plus adéquat »… car, en ce qui concerne la créativité, il n’y pas de règles, et même s’il y en avait, il y aurait beaucoup d’exceptions pour les accompagner.

Je pense que la partie « non enseignable » de la langue augmente au fur et à mesure que les étudiants progressent, et la partie « enseignable » diminue en même temps. Mais je reste convaincu que dans l’enseignement de l’écriture créative, il s’agit avant tout d’aider les étudiants à trouver le chemin de leur propre progression.

 

Dario Honnorat est enseignant et écrivain. Il est né à Florence, en Italie, en 1980. Une partie de sa thèse sur Thoreau a été publiée en anglais par les Presses universitaires de Florence et en italien par Clinamen. Il est spécialiste de la didactique de l’italien deuxième langue et diplômé de la Scuola Holden. Depuis 2007, il a enseigné l’italien dans différentes écoles et à l’IIC de Rio de Janeiro. Il exerce désormais surtout comme enseignant d’écriture créative. Il a aussi publié des nouvelles dans divers magazines, ou des recueils avec d’autres auteurs (pour Feltrinelli, Terre di Mezzo, Mostro, Semicerchio…), ainsi qu’un roman graphique (Memorie di mondi notturni, Éditions Lightbox).

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