Vos textes à partir de « La Succession » de Jean-Paul Dubois (1/2)

Il y a 15 jours, Sylvette Labat vous a proposé d’écrire à partir de La Succession de Jean-Paul Dubois (L’Olivier, 2016).  Voici la proposition d’écriture résumée en quelques mots: « Repensez à une période de bonheur et à un incident, un  événement qui a changé le cours des choses ».
Parmi les nombreux textes reçus, voici les 8 textes que nous avons sélectionnés (publiés en 2 parties). Merci à tous de votre belle participation !

Crédits photos: merci à browndresswithwhitedots (tumblr.com)

Habiter le temps
Sophie Taam

Du 1er au 30 novembre 2012, j’ai vécu dans une bulle. Dans un mas carré sur deux niveaux, au cœur de la Camargue, qui abritait une maison d’édition en bas et deux studios de résidence en haut. Une grande table pour écrire et manger, un coin cuisine, un lit confortable, une immense baie vitrée donnant sur les champs et les chevaux à perte de vue. Pas de télé, un internet fantasque. Le silence, troublé sporadiquement par l’impétueux mistral, qui faisait grincer et ricaner la girouette en forme de diable trônant sur le toit.

Se lever le matin avec le soleil. Dormir la nuit du sommeil du juste. Progressivement, je biffais des items de mes listes de course, comme si le dénuement de la garrigue camarguaise m’apprenait à tendre à l’essentiel. Ma solitude était habitée. Par la présence câline du petit chat roux qui se lovait sur mon lit. Par celle de mes voisins successifs ─ miracle des amis de résidence avec lesquels on partage confidences et vin rouge, et qu’on ne reverra plus jamais. Habitée, enfin, par l’écriture qui coulait fluide comme les jours.

Rétrospectivement, c’était la plénitude, le bonheur, ou ce qui s’en est le plus rapproché dans ma vie.

Le 30 novembre, je versai une larmette complaisante sur la mort de mon héroïne.

Le 6 décembre, je passai abruptement de l’ombre créatrice aux Lumières en Fête à Lyon. Ma bulle avait éclaté, et moi, j’éclatai en sanglots hystériques, hagarde, ballotée parmi la foule, les obligations retrouvées et la promiscuité.

S.T.

Gaëlle Leroy

 

Mes années fac furent les plus courtes en ressenti et les plus denses intellectuellement.

Les curiosités culturelles primaient alors sur l’enfermement défilant en séquences successives, distinctes et bipolaires.

Je rencontrai des personnes inoubliables, les copains avec des idéaux qui me semblaient insaisissables. Untel voulait devenir journaliste, l’autre scénariste à la Beckett, un autre encore idéalisait l’audiovisuel. Nous épluchions Télérama, zappant les pages théâtre pour rêver à l’essentiel, les pages emplois/formations, un monde de possibilités pour si peu de réel. Ressentir le basculement, l’appartenance à un monde peu familier, respirer l’ouverture et la tolérance.

Ç’a duré deux ans, trois ans, peut-être moins, peut-être plus : l’histoire d’amitiés insolubles, indélébiles, restées figées sur des photos abandonnées. Il ne nous reste aujourd’hui que les mots « on était là », tentant de nous persuader que ce moment a bien existé.

Nous construisions notre avenir, tel des équilibristes entre examens et peur du nuage chômage. Nous n’avions alors aucune responsabilité, pas d’enfants, pas d’emprunts à rembourser.

Tour à tour esthètes, musiciens, paroliers, notre futur était claquemuré derrière nos œillères de post-ado en devenir.

Nous jouions, parlions, buvions, refaisions le monde en fumant.

Nous cuisinions, dansions, nous nous bouleversions, réconfortions.

Nous litté-raturions, biffions, une histoire non encore écrite.

Nous, les Beauvoir, Sartre, Bost et Merleau-Ponty de province.

G.L.

Clotilde Ginestet

 

Ce fut lors de l’hiver de ma dernière année de piano que cette parenthèse atemporelle se déroula. J’avais cours le mercredi soir, et la recherche des couleurs nécessaires à mon jeu avait sur moi l’effet d’une reviviscence.

Aujourd’hui encore, je ne peux décrire ce moment singulier, seulement l’état dans lequel j’étais en sortant. Le tableau était toujours le même, toujours unique : la nuit noire, l’impossibilité de réfréner cet évident sourire, la contemplation de cette myriade de constellations. J’empruntais alors la ruelle qui court jusque chez mes parents, ma seule préoccupation étant de savourer la lénifiante sensation de me loger dans ce silence nocturne presque mystique.

Ce cours, qui ne durait qu’une heure, suffisait à sublimer l’intégralité de ma semaine. Les trois jours qui le suivaient étaient portés par l’enivrement qu’il m’avait provoqué, et l’expectative du prochain emplissaient les trois jours qui le précédaient d’une ivresse ravageuse. Je ne le comprenais pas à l’époque, mais je vois maintenant que cet évènement ponctuel me suffisait à éprouver un bonheur continuel, et ainsi vivre la meilleure époque de ma vie, prise dans ce fantastique cercle : attente euphorique – magie ponctuelle – satisfaction radieuse.

Si je ne peux dater précisément le début de cette époque céleste, sa fin, elle, restera ancrée dans ma mémoire. 4 juin 2014, 10h30, appel d’un numéro inconnu, je décroche : « Bonjour, hôpital *****, venez au plus vite, c’est au sujet de votre frère… ».

C.G.

Nelly Decroly

 

Amok

Ai-je été plus heureuse que pendant les quelques années où Maman n’eut d’autre enfant que moi ? Poser la question, c’est y répondre. Plus jamais, je n’ai connu un tel bonheur. La maison resplendissait, les fleurs du jardin répandaient des parfums enivrants qui transportaient l’âme, les arbres ployaient sous le poids de fruits inconnus, le pain cuisait dans le four, Maman chantait. J’étais au paradis.

Mon cœur chancelle au souvenir de tant d’amour.

Le bonheur est éphémère, je le sais maintenant.

Il est venu, ce jour maudit entre tous, le jour de la dévastation. Dans la chambre, Maman criait des cris plus terribles que la mort. Papa, affolé, courait dans tous les sens. Des femmes que je ne connaissais pas sont arrivées, transformant la maison en un champ de bataille indescriptible. Une voisine m’a sortie de l’enfer.

Plus tard, quand j’ai pu rentrer, il y avait un bébé dans les bras de Maman.

Je sais que c’est mal de détester son petit frère.

Mais je l’ai emporté, cet avorton braillard. Je l’ai posé sur la margelle du puits. Je voulais le pousser, qu’il disparaisse dans le gouffre sans fond.

Quelqu’un est arrivé dans mon dos. Sans un cri, il a sauvé l’enfant.

Je ne peux pas lui pardonner.

Dans ma cellule capitonnée, je tourne en rond. Je pense à Maman, seule, sans moi.

Je l’attends.

Elle viendra me chercher, c’est sûr.

Et nous serons ensemble dans le paradis blanc.

N.D.

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