Vos textes à partir de « La Douleur » de Marguerite Duras (3/3)

Il y a 15 jours, Delphine Tranier-Brard vous a proposé d’écrire à partir du classique de Marguerite Duras, La Douleur, paru chez P.O.L. en 1985. Sur les 32 textes que nous avons reçu, nous en avons sélectionné 14. Nous vous remercions de votre belle participation !

Véronique Guerville

Le téléphone toujours, partout. Même sous la douche, même dans les toilettes. Dans la poche, tout le temps, la nuit, le jour. La maison vide. Monter l’escalier. Ouvrir la porte de sa chambre. Pour le supplier, comme un cri, dans ce silence de mort faire éclater sa musique préférée. Fouiller, chercher un indice, quelque chose, ne rien trouver. Fermer la porte. Descendre. Tourner, aller-venir de la cuisine au salon, du salon à la cuisine, recommencer. Essayer de manger, de lire. Astiquer, frotter trois fois au même endroit. Et si il écrivait, vingt fois ouvrir la boîte aux lettres. Et si il faisait signe à ses copains, à sa sœur. L’estomac noué, les mains moites, la voix tremblante d’un indicible espoir, appeler encore.

Mon petit, mon tout petit fugueur. Deux jours, deux nuits. Il fait froid, il a plu. Où as-tu dormi ? Tu vas t’enrhumer.

Les gendarmes qui ratissent tous les alentours… Guetter leur voiture, s’accrocher à leurs mots. Les voir repartir. Fuir au fond du jardin, y chercher un peu d’apaisement. Dans mes larmes, sourire au ballon abandonné dans l’allée. Il faut que je sache attendre. Etre raisonnable, il va pousser la porte, il va revenir.

V.G.

Isabelle Huault

À la fenêtre   

Ça tombe à verse sur la cour boueuse de la ferme. Des grosses gouttes s’écrasent dans la flaque d’eau croupie, flop, flop, ainsi martèlent les secondes liquides.

Dans la maison, debout à la fenêtre de la cuisine, la petite fille, huit ans peut être neuf, égrène le chapelet de gouttes en priant en silence Mon Dieu Faîtes qu’ils reviennent   Faîtes qu’ils reviennent Parfois elle hallucine le bruit du moteur, sa poitrine se desserre puis s’oppresse aussitôt lorsqu’aucun pneu ne vient pulvériser la flaque en éclaboussures terreuses.

Je ne saurai dire comment le mouvement de la table à la fenêtre s’est produit. Juste que les jeux ne l’ont plus amusée, que les tartines beurrées chocolatées ne l’ont pas régalée et qu’un voile de brume l’a enveloppée et éloignée des frères et sœurs. Son petit corps fébrile échoué là, à la fenêtre, à les implorer eux, les parents, partis chez le notaire en début d’après-midi « pour se faire donation de son vivant » a précisé sa mère.

Les mots virevoltent dans sa cervelle de petite chouette. Elle ne sait rien de ces mots-là. Ce qu’elle sait, est que certaines fois ils partent tous les deux et seule sa mère revient et que le dimanche suivant, à l’hôpital, ils vont le voir.

Oh qu’ils reviennent   Oh ! vite

Un rideau sombre s’abat sur le dehors Mais qu’est-ce qu’ils font ? Et la traite ? c’est l’heure

Eh Chut ! Elle s’agace des cris des frères en fin de partie de petits chevaux quand tout doucement Oh ! Oui la quatre cent quatre bleue marine retrouve sa place sous le hangar.

I.H.

Christine Clamens

Otage

Après la brûlure du soleil sur mes yeux privés des lunettes noires arrachées pour devenir le trophée d’un de mes ravisseurs, celle sur mes paupières d’un bandeau sale serré comme un étau. À l’aveuglement a succédé la cécité.

On m’a projetée dans ce que j’ai deviné être un réduit en torchis : mes mains attachées dans le dos sentent les fibres du mur auquel je suis adossée, mes oreilles ne décèlent pas de réverbération du son lorsque mes geôliers déposent ou me jettent, c’est selon, ma pitance à intervalles irréguliers.

L’attente sombre a commencé, l’esprit affolé de questions et suppliques comme des oiseaux sourds se heurtant dans le noir de ma boite crânienne.

Il m’a fallu quelques jours, sans doute, pour sentir l’odeur verte, qui arrive avec l’aube je crois, à la fraicheur de laquelle succède le feu du soleil sur la tôle qui sert manifestement de toit à ma prison. Cela dure et cogne dans ma tête jusqu’à ce que la chaleur se résorbe en un vent coulis qui glace ma colonne vertébrale. Puis revient la senteur végétale. Le temps passe silencieux.

Mes pensées se sont diluées puis m’ont désertée.

À la façon dont la porte en mauvaises planches racle le sol inégal, je sais lequel me ‘rend visite’. Je redoute la poussée brutale du petit hargneux, j’espère l’entrée du plus grand qui annonce une gamelle un peu mieux garnie. Lorsque j’entends le pas du troisième, plus rare, mon être se liquéfie.

Le temps a dissout l’attente.

Je n’espère plus rien dans cette nuit sans fin.

C.C

Isabelle Vilain

Journal d’Éva (extraits)

Samedi 3 juin 1944

Ce matin, je me suis traînée hors du lit. Quand elle m’a vue au bas de l’escalier, Maman m’a regardée de travers. Je me suis tue. Sur la table, les tartines qu’elle avait préparées m’attendaient. J’ai été incapable de les avaler. Même le café n’est pas passé. « Déjà tes coquelicots, ma parole ! m’a-t-elle lancé. Mais, ne rêve pas ! Ça ne t’empêchera pas d’aller au travail ! Dépêche-toi ! »

Dimanche 4 juin 1944

J’attends, comme les convoyeurs et Grand Père avant la guerre. Aujourd’hui, Grand Père est mort et il n’y a plus de pigeons, nous les avons mangés.

 « Ne t’inquiète pas, m’a dit Annie tandis que nous patientions dans le narthex, parfois les choses se font désirer, et alors, le temps dure longtemps ».

Je deviens folle. Mon Dieu, ayez pitié de moi !

Je n’ai pas voulu communier.

Lundi 5 juin 1944

Depuis hier soir, Papa et Raymond ont les oreilles collées au poste de radio. Ils sont anxieux et croisent les doigts. Je n’écoute pas, je n’ai pas le cœur à ça.

Maman ne parle pas. Mais je vois bien qu’elle rumine, elle a sa tête des mauvais jours.

Raymond est resté très tard. Il m’a embrassée tendrement avant de partir.

Mardi 6 juin 1944

Les alliés sont là ! À l’aube, les Français, les Anglais, les Américains, les Canadiens, ont débarqué sur les plages de Normandie.

Papa fête la victoire avec ses copains.

Ici, les Russes sont enfin arrivés ! Je n’ai jamais été aussi heureuse. Raymond idem. Maman chante. Pas de poussin dans l’œuf…Ouf !

I.V.

Orane Chalvet-Parent

Je vais à la fenêtre. Je guette. Longtemps. 

Je quitte la fenêtre, opaque de ma buée. M’assieds en bord de chaise. Écoute. Des pas dans la cour, dans l’escalier de bois de l’immeuble. On sonne à côté…

Comme une chienne, je tends encore l’oreille et reste à l’affût. Pour un peu, je battrais de la queue si j’en étais pourvue en percevant son pas.

Ne jamais savoir, je devrais avoir l’habitude. Ne pas attendre. Sortir avec des amis. Arrêter d’attendre. Au lieu de quoi je passe ces soirées de pure mélancolie, lovée dans son cou, dans ses bras ; je suis en apnée, tendue de désir ; avide, je sens ses mains, sa peau, son ventre, son sexe. La sueur goutte. Je brûle dedans.

Assez !

Je plonge sur le lit où son odeur m’aspire. Bercée de mes larmes j’aimerais dormir… Et s’il avait eu un accident… et s’il était avec une autre… J’ai mal. J’ai froid.

Cet amour torture. Je voudrais mourir. Je devrais manger. Boire quelque chose. Sortir. Incapable, j’en suis incapable. Je dois arrêter tout ça. Je suis folle. Amoureuse consentante de l’amour impossible. Ridicule pantin de celui qui ne fait que passer. Mais il m’aime. Je le sais. Et si… il divorçait… Alors, toujours, je fléchis.

Nous sommes inséparables, rarement ensemble.

Coup de sonnette, je bondis de bonheur mon amour, je fonce sur la porte prête à me jet… j’ouvre… une inconnue… mon cœur explose… sa femme…. toute pâle.

O.CP