Vos textes à partir de l’Ajar – Ecrire à trois, la suite !

À lire vos réactions, la dernière consigne en a surpris certains, amusé d’autres. Il s’agissait d’aboutir à un seul texte à partir de trois rédacteurs, une vraie gageure pour un texte court ! Vous y êtes parvenus pour la plupart. Voici le fruit de ces échanges. Deuxième partie…

 

Delphine Duhoux : Bas les masques

Photo DP. Abbaye« A mon âge, on tue le temps avant de mourir ».

Bien que je la sorte régulièrement avec aplomb, cette formule n’est pas de moi. Mais comme personne dans ce mouroir ne semble décidé à être cultivé, je passe pour un type brillant.

Ce midi, alors que je venais de lâcher ma citation à Jeanne, j’ai tout de suite compris que je ne m’en sortirais pas avec les bravos cette fois-ci. Son regard contenait autre chose que l’admiration pour le poète que je suis censé être.

J’y ai vu une sorte d’ « irrévérence goguenarde », si je devais la nommer. Ça m’est tombé dessus avec une violence fulgurante, sans préavis. Avec ses yeux bleu lavande délavés, Jeanne a l’air si douce que je n’aurais jamais cru qu’elle serait celle qui me démasquerait.

Quand je pense que je voulais l’impressionner !

A mon âge ! Quelle honte.

D’habitude, c’est moi qui suis en position forte, caché derrière mes formules à deux balles.

La tête baissée, j’ai attendu la suite…

« Joseph, nous avons manifestement les mêmes goûts ! Vous adoreriez Arnaud Tsamère ou Stéphane Guillon », m’a-t-elle lâché avec douceur.

« Je vous prêterai mes DVD. »

« Il est vraiment temps que vous renouveliez votre vieux stock de citations », a-t-elle conclu dans un immense éclat de rire.

Ces prochains temps, je n’aurai plus trop la sensation de tuer celui-ci.

L’une des plus belles amitiés de ma vie vient de naître.

Je ne pensais pas que ce serait possible à 95 ans.

Il faudra juste que Jeanne m’explique ce qu’elle veut dévider.

D.D. 

Julie Briand

La réunion de famille avait mal tourné, encore à cause de politique.Elle avait adhéré au parti communiste à vingt ans et s’y était fortement investie, déjà dix ans de militantisme. Elle supportait mal mon indifférence, s’indignait de mon refus de voter. Ses propos sur le patronat m’agaçaient quand ils ne m’amusaient plus. Un mur s’était doucement élevé entre nous deux. Il était sans importance mais nous l’avions laissé faire, presque par jeu, nous avions toute la vie pour le dépasser.

Elle ne m’a pas dit qu’elle partait en vacances au Pérou, seule. Qu’elle avait quitté son compagnon.

Je n’ai pas prêté attention à l’alerte dans l’après-midi de l’accident d’avion Paris Lima.

Le téléphone a sonné tard dans la soirée. J’ai fini par comprendre ce que ma mère pouvait à peine articuler. Ma soeur Camille était dans l’avion et ne faisait pas partie des rescapés.

La lumière s’est éteinte pendant des semaines. Je ne me rappelle de rien sauf des images de Camille qui m’ont hantée, jour et nuit. Le monde s’est effacé face à elle. J’ai peut-être mangé, dormi, travaillé, en automate programmé par l’habitude dépourvue de sens.

Aujourd’hui une petite lumière s’allume, une envie éclaire la nuit. J’avais pourtant renoncé à cette possibilité. Envie de rencontrer ses camarades de section de Montrouge, découvrir cette partie de sa vie que je n’avais pas partagé, sentir cette chaleur vivante qui l’a entourée, partager cette tendresse dont je ne sais plus que faire.

J.B. 

Michel René Boisseau avec Marie Geneviève Picart, Nathalie Gay : A propos de croix

Je ne sais pas pourquoi mon ami Jean est attiré par les croix ; il en dessine, il en fabrique avec des bouts de bois. D’abord je ne lui ai pas fait part d’une certaine inquiétude à ce sujet ; je viens chez lui une fois par semaine car il est ébéniste et me donne des conseils. Tu fais des croix alors ? Je m’excuse, mais bon, explique-moi ce que signifient toutes ces croix sur l’étagère, un client maniaque ? En fait, dit Jean, tu ne regardes pas suffisamment, je les travaille en différents bois, je les tourne à la machine et certaines sont colorées. Tu vois je crois que l’on a besoin de croix aujourd’hui, non pas au sens religieux, c’est fini la religion, on a oublié, mais la croix c’est symbolique, elle fait le lien entre le temps présent si perfectionné, si « branché » comme on dit, et le passé, notre passé, différent et ponctué par la nécessité de planter une croix, de temps en temps, ici ou là, au gré d’un ami mort.

Aujourd’hui Jean est passé nous voir, moi et mon bras dans le plâtre. Il m’a taquiné en insinuant que j’avais traversé la rue sans trop regarder. Puis dans un éclat de rire il m’a lancé : « Heureusement que cette voiture t’a laissé la vie sauve, je n’aurais pas su quelle croix te choisir ! ». J’ai senti le voile froid de la consternation figer mon visage. Jean l’a senti aussi et comme pour me rassurer il m’a dit : « Hé Charles, tu es encore là, tout va bien ». Je me demande quel genre de croix m’attend. J’aimerais ne pas y penser. Il est fréquent d’entendre : « Chacun porte sa croix » ou « C’est un véritable chemin de croix ». La première boutade pour rassurer sur son malheur, la seconde pour expliquer les arrêts fréquents. De toute façon si le malheur devient pathologique, je sais que la croix est le seul ustensile de l’exorciseur.

Je me souviens d’avoir fabriqué une croix avec deux bâtons pour quelque chose que mon frère et moi enterrions. Ça aurait pu être un chat, mais je crois que c’était un insecte.

M.B.

Marie Saby : Derrière la porte

J’étais descendue du train. Mon imperméable s’était accroché dans la poignée de ma valise. Mon besoin de prendre l’air me conduisit sur le parvis brillant de pluie.

Là, je sentis son regard posé sur moi et mon besoin de faire route avec lui. Personne ne nous regardait, pas facile de savoir de quel côté aller pour trouver un café quand on ne connaît pas les lieux. Je fis celle qui savait. Il me suivit et, d’un air faussement détaché m’abrita sous son parapluie en fredonnant : « un p’tit coin d’parapluie… » jusqu’au « TERMINUS ». Si l’appellation n’était pas originale au moins portait-elle tout un monde de promesses à venir.

Il entra le premier, me tint la porte, défit son vêtement et me dit en désignant une table un peu à l’écart :

– On s’installe là ?

Il choisit un coin isolé. Les rideaux étaient tirés. On n’entendait plus la pluie. Je m’assis et pris le temps de le dévisager. Rien dans son visage ne me surprenait. Un visage que je n’aurais pas dû remarquer. Je n’hésitai pas à engager la conversation. Je me surpris de cette audace.

Il énonça des banalités. Je commençais à être inquiète. Le soir tombait, mon portable était déconnecté. Je pris conscience du ridicule de la situation et pourtant j’attendais.

La nuit fut obscure, comme prévu !

Mais pourquoi avais-je tellement tenu à le rencontrer ?

Cette question m’obsédait. Je comprenais que pour l’atteindre il me fallait obtempérer avec le « lâcher prise » libérateur.

Il me conduisit à l’endroit même où s’était déroulée la tragédie qui me hantait depuis tant d’années et dont l’inéluctable ressassement broyait le peu de vie qui m’animait. Brisée, désarticulée, je lui emboîtai le pas jusqu’à…

La porte s’ouvrit sur les débris de cette maison abandonnée dans la violence d’un geste ultime.

M.S.

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