Vos textes à partir de « La langue des oiseaux » de Claudie Hutzinger – Manon Drique

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Jacques-Henri Lartigue

Cette semaine nous avons sélectionné cinq textes en réponse à la proposition d’écriture à retrouver ici à partir du roman de Claudie Hunzinger « La langue des oiseaux » (Grasset, 2014). Voici celui de Manon Drique.

Il est 17H, heure néo-zélandaise, nous sommes toujours pour moi le 2 juillet. A l’endroit où je suis actuellement sur la Terre, il fait déjà nuit noire. Mes pensées n’en finissent pas de s’agiter et je ne tiens pas en place non plus. Je suis assise à côté du hublot et hésite à déranger mes voisins. Je me lève finalement et la vieille dame assise à côté de moi m’interpelle, elle non plus ne parvient pas à dormir, elle va en profiter pour se dégourdir les jambes. Dans ce si grand avion qu’est l’A380, nous faisons quelques pas côte à côte. Elle est australienne et a 89 ans. La discussion s’élance. Au fil des mots, j’oublie son âge. Sa fraîcheur et son émerveillement me désarçonnent. Nous sommes quelque part au-dessus de l’Afghanistan, au début de mon deuxième vol. De longues heures se sont déjà écoulées depuis que j’ai quitté « mon bout du monde ». Ma folie d’un an et les larmes n’en finissent plus de me surprendre. Alors que l’avion traverse la nuit en même temps qu’il enjambe les fuseaux horaires, elle secoue la jeune fille que je suis, empêtrée dans une mélancolie gluante. Cet espace-temps me semble échappé de la réalité, en périphérie. Il n’y a plus qu’une vieille dame et moi et le fil de toute cette vie qu’elle tente de me remettre entre les mains. Je suis perdue entre la géographie et les fuseaux horaires, écartelés entre deux pays. Grace, avec ses gestes lents, rassurants et ses mots justes me reconduira jusqu’en Europe. J’ai gardé son regard, ses yeux bleus un peu délavés, de la couleur du ciel certains jours d’hiver. J’ai gardé le souvenir de son réconfort.

Manon Drique

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