Vos textes à partir de « Ma reine » de Jean-Baptiste Andrea

Il y a 15 jours, Solange de Fréminville vous a proposé d’écrire à partir de Ma Reine, de Jean-Baptiste Andrea (L’Iconoclaste, 2017). Nous avons sélectionné 9 textes pour cette proposition d’écriture qui a su vous faire retrouver la poésie de l’enfance pour notre plus grand plaisir de lecture. Merci à tous de votre participation !
Sandrine Perron

 

«… à vous mon prince.». Le spectacle de Lily se terminait, c’était la dernière phrase de son texte, un texte qui lui avait paru bien ennuyeux, bien trop «rose-bonbon-prout-prout» comme disait Joé, son copain des bois.

Avec lui, elle avait imaginé le spectacle tel qu’elle l’aurait voulu. D’abord, elle n’y aurait pas mis de princesse, mais une fille-aigle qui pourrait s’élever bien au-delà des nuages, elle ne vivrait pas dans un château de conte de fées mais dans un gigantesque tipi construit sur la lune. Il y aurait aussi un terrain de basket avec des paniers mobiles pour attraper le ballon, le terrain basculerait sur lui-même pour devenir un terrain de tennis aux lignes adaptables, encore une bascule et il deviendrait un stade de foot dont les cages s’agrandiraient à la demande.

Joé avait insisté pour installer ses chers bois mais les arbres seraient accompagnés de champignons de toutes tailles et couleurs. A maturité, leur peau se déchirerait pour laisser apparaître de délicieuses friandises, des viandes rôties juteuses à souhait et des rivières de fromage. Pour manger, il suffirait d’aller courir dans les bois, bien plus agréable que de se faire servir par des domestiques !

Lily pencha la tête pour remercier le public qui les applaudissait. Elle vit sa mère, des perles d’eau salée au bord des yeux lui donnaient un regard brillant d’amour, elle se dit que la lune attendrait et que tous les tipis de l’univers ne vaudraient jamais le refuge de la douceur de ses bras.

S.P.

 

Isabelle Vigier

Mon frère

 

Ulysse c’est mon frère. Va faire tes devoirs. Je reste dans le salon j’ai rien entendu je prends Ulysse dans mes bras il est heureux Ulysse quand je le prends dans mes bras je vois bien. Je ne le répéterai pas deux fois. Laisse Ulysse tranquille. Va faire tes devoirs. J’aime pas l’école j’ai sept ans l’âge de raison ils disent je comprends rien à leurs histoires d’âge de raison ça veut dire quoi. Ulysse il me comprend les autres dans la cour ils me tapent ils disent que je suis trop grosse ils me traitent j’aime pas l’école la maîtresse elle voit rien je veux pas aller jouer à la récré parce qu’ils me tapent je le raconte à Ulysse le soir il me comprend il me console il dit rien mais il m’écoute Ulysse les grands ils parlent entre eux et ils écoutent rien. Mais bon sang tu as quoi dans la tête. Tu veux finir comme ton père. Tu seras au chômage plus tard si tu ne fais rien à l’école. Tu en penses quoi toi Ulysse de ce qu’elle dit tu me regardes avec tes grands yeux tu dis rien tu m’écoutes tu penses qu’elle raconte n’importe quoi c’est ça toi tu es sage tu comprends tout je vois dans tes yeux que tu comprends tout mon frère tu n’as pas besoin de mots les adultes ils savent que parler tu es comme moi Ulysse tu sais qu’ils mentent qu’ils cachent ce qu’ils pensent tu vois bien qu’ils ne disent jamais ce qu’ils sentent en fait tu es comme moi tu vois que quand ils font quelque chose il n’y a pas de vraie raison à ça. Bon Louise tu vas laisser ce clébard tranquille à la fin.

I.V.

 

 

Geneviève Lambert

La terrasse

 

C’était l’été, l’heure de la sieste, les adultes se reposaient. Nous étions censées en faire autant. Après avoir fait mine de rentrer dans nos chambres, elle me disait : « viens, on monte sur la terrasse ». Instant magique, en haut de l’immeuble où généralement il était d’usage de laver et d’étendre le linge,  on avait installé une tente et des tapis de soleil pour nous protéger de ses rayons ardents de début d’après-midi. Sur cette terrasse qui dominait la ville, nous étions reines. Les volets des maisons alentour se baissaient les uns après les autres pour éviter la chaleur, les bruits de la rue qui s’amenuisaient, avaient du mal à monter jusqu’à nous.

Quand on voit le monde d’en haut, on ne se reconnait pas, on n’est pas sûr d’y avoir été ni même d’en faire partie, on peut tout imaginer. On devient toute puissance. On peut le survoler, l’obliger à avancer ou à reculer. Nous imaginions les passants soumis à notre dévotion, l’un fermerait l’école, un autre nous vengerait des réflexions de Melle Demongeot sur nos arabesques ou nos déboulés. Un oiseau en forme d’avion viendrait nous chercher chaque jour à la même heure pour nous emmener à la plage où le marchand de glace et de beignets nous attendrait, son charriot plein. Je risquais un «  il faudrait prévenir les parents » « Pas la peine », disait-elle, « c’est pas pour de vrai ».

G.L.

 

Dorothée Chaoui-Derieux

Un vendredi soir sur la Terre

 

– Maman, on peut faire une soirée pyjama sur la Lune ce soir ? Y’a pas école demain !

Je regarde ma mère de mes grands yeux noirs, suppliant.

– S’il te plaît… avec Margot on a tout préparé, on a même mis de l’essence, tout est prêt pour décoller, pas vrai Margot ?

– Oh oui, m’man, s’il te plaît !

A son tour ma sœur lance un regard implorant à ma mère.

– D’accord les enfants, soyez prudents, mais n’oubliez pas de redescendre sur Terre pour le petit déjeuner demain !

Nous partons en courant dans notre chambre. La couverture dépliée sur la moquette disparaît sous les doudous et les jouets. J’ai disposé mes véhicules Playmobil tout autour, j’ai vu ça dans un livre : à chaque décollage la navette est entourée de plein de pompiers, de policiers et de journalistes. Ma collection de petits bonshommes en plastique fera bien l’affaire. Margot s’équipe de jumelles pour observer nos parents de là-haut, elle adore épier les adultes.

Il est temps d’enfiler nos combinaisons auto-homologuées : gilet et casque de chantier, cotte de maille et heaume de chevalier. Habileté manuelle et courage, ça peut toujours servir à ces hauteurs.

Le décollage approche. Un bisou d’adieu à Maman, les dernières recommandations, et fermeture de la porte de la chambre. Assis en tailleur sur la couverture, nous entamons de nos voix enfantines le compte à rebours.

– Les enfants, attendez moi !

Papa débarque dans la chambre, un Tintin à la main. La lecture d’Objectif Lune le vendredi soir est un rituel qu’il ne raterait pour rien au monde.

D.C.

 

Natacha Pincemaille-Neveu

 

Julien n’aurait jamais avouer son adoration pour le monde de Julia.

Il fallait dire qu’il était peuplé d’animaux mystiques et de goûts inconnus. Les pâtes au gruyère se transformaient en boules de glaces roulées par des escargots à la bave de caramel, les pets de leur père en nuages que Julia capturait pour ses potions.

Lorsqu’ils rencontraient Julia au village, les enfants se poussaient du coude et les adultes détournaient le regard. Julia, elle, déambulait fièrement dans sa robe de princesse en tulle violet. A sa ceinture était accrochés les bocaux à pets et un tas d’accessoires métalliques cliquetant à chacun de ses pas.

Grâce à Julia, Julien s’était fabriqué une armure en un acier impénétrable. D’apparence invisible, il lui fallait l’aide quotidienne de Julia pour l’enfiler. L’armure n’était pas commode, elle voulait être portée par un guerrier, pas un écolier. Mais Julia savait user de diplomatie pour la convaincre.

En l’aidant à l’enfiler ce matin-là, Julia lui avait dit avoir entendu le cri d’une bi-licorne. Cette licorne à deux têtes, l’une masculine et l’autre féminine, était rare. Il manquait à Julia deux poils pour finir la transformation tant voulue par Julien.

Julien se mit à rêver de cette potion qui lui permettrait de vivre sans armure, d’être celle qu’il était : Julia.

En effilant pour la dernière fois son armure, il regarda ses jambes couvertes de bleus, témoins des coups reçus de ses camarades et pensa que ce serait de ses jambes que naitrait l’arc-en-ciel.

N.P.

 

Déneb 

Les alphas du Centaure

 

Avant on se bagarrait, moi et mon frère. Parce qu’on avait tout juste un an d’écart et que Jerry supportait pas d’être le plus petit. Un jour qu’on était au bout de notre vie, on a regardé un truc à la télé où ça parlait de l’espace, et tout. Jerry m’a demandé : tu crois que dans l’espace on aurait le même âge ? Avec la vitesse de la lumière et tout. Alors j’ai fait des tas de recherches et des calculs hyper compliqués et j’ai trouvé que oui, mais à un seul endroit de la galaxie (ascension droite 14h39m37s | déclinaison -60°50′2″).

Après, comme dit papa, la théorie c’est bien mais faut la pratique. Sinon c’est que d’la rêverie et ça donne rien. D’où on va aller vérifier sur place. On construit un vaisseau génial, sur le toit, dans notre chantier orbito-stationnal. Avec des outils secrets qu’on a négocié un milliard de dollars à un contrebandier borgne hyper dangereux qui fait semblant d’être un clochard de la rue. On lui a dit qu’on le paierait plus tard. En spatio-bitecognes.

Ouais, le toit. L’espace, c’est risqué. Avant de passer la trappe, on ferme les yeux et on compte à l’envers jusqu’à 100. Pour se préparer à la pesante heure. Faut faire gaffe : les voisins, c’est des aliens. C’est papa qui l’a dit, maman l’a pas cru mais nous si. On cache le chantier avec un drap pour pas qu’ils nous espionnent.

Ça avance et on espère que bientôt on partira et qu’on va même sauver l’humanité. Ratatiner le Temps.

Les parents sont contents qu’on se dispute plus. L’âge de raison, ils disent.

D.

 

Nicaise Ludsor

Une journée à la rivière

 

Cocorico !  Les fenêtres s’ouvrent, le soleil s’invite, radieux. Aujourd’hui c’est jour de lessive.

Pieds nus, nattes défaites et bassine de linge sale sur la tête, je m’en vais en sifflotant, mon petit frère Éric sautillant autour de moi. En chemin, on se délecte de goyaves, on joue à cache-cache.

Tout en essayant d’attraper l’arc en ciel, nous arrivons devant le champ de canne à sucre. Aïe !  Les bœufs sont couchés en travers du chemin.

On ne peut pas passer. Mon petit frère, courageux, intrépide et téméraire  n’a peur de rien.

Nous ne pourrons pas les chasser me dit-il, mais donnons-leur à manger. On arrache  les feuilles de la canne à sucre, qu’on balance  devant eux.

Les bœufs se lèvent. Sur la pointe des pieds,  nous passons un puis deux puis trois. Vite j’attrape Éric, et je me mets à courir, les larmes aux yeux.

Nous voici devant la case de la vielle. Elle est là, vautrée dans son rocking-chair. On dit qu’il ne faut pas la regarder dans les yeux.

Je suis paralysée par la peur. On ne va pas se laisser impressionner me dit Éric.

Alors, cachés dans les halliers, on balance des pierres sur le toit de sa case. Péniblement elle se lève, jette un œil soupçonneux aux  alentours. La voie est libre, on fonce. Je l’entends vociférer, je la vois brandir sa canne mais nous sommes déjà loin.

On arrive à la rivière essoufflé mais heureux et fier d’avoir bravé tous les dangers ensemble. On peut enfin se baigner, pêcher et s’amuser. Mon petit frère veille sur moi.

N.L.

 

Pierre-Yves Bolus

L’ours

 

Dans la chambre du manoir, pour dormir comme une marmotte, il faut traiter les meubles avec égard et ne point les offenser.

Hé l’ours, tu m’écoutes? Plus bas l’ours, ils vont nous entendre. Tous les vieux meubles, tu sais qu’ils n’aiment pas quand on leur dit pas « bonne nuit » en dernier. Hein l’ours? Toi ça t’es égal, t’es bien protégé, tu sais que je suis là pour toi. Avec ta peau élimée, tes trois poils de soie qui y restent collés, t’as plus grand chose à craindre, l’ours. Moi je dois faire attention tu sais. Si je me trompe dans ma parole, ils vont se venger et venir dans mes rêves tout chambouler. T’es prêt l’ours? On y va.

Allez, on tourne la tête vers la garde-robe. Faut lui sourire!  « Bonne nuit la garde-robe! »

Vers la fenêtre et les rideaux maintenant. «  Bonne nuit la fenêtre et les rideaux! »

Faut se relever et bien regarder la commode et la glace au pied du lit. « Bonne nuit la commode et la glace! » Et pour terminer le lustre. « Bonne nuit le lustre! ».

On y est arrivé. Maintenant l’ours il faut tout recommencer en démarrant par la fin pour pas vexer le lustre. Tu te souviens quand ses branches de cuivre ont pris la forme de pattes velues et qu’il m’a poursuivi toute la nuit, qu’on était tout mouillé de sueur et qu’on pleurait. Il me reprendra plus. Je vais bien lui dire « au revoir » en premier maintenant. T’es prêt? L’ours, tu m’entends? Tu m’écoutes plus? Hé l’ours, fais pas l’autruche? Tu dors déjà? Bon tant pis alors. « Bonne nuit le… »

P.Y.B

 

Floriane Draguet

Là-bas

 

J’y allais souvent.

C’était une profusion de couleurs, une débauche d’odeurs, de senteurs, de parfums ; l’humidité était partout, les rayons du soleil n’arrivaient pas jusqu’au sol moelleux où je posais mes pieds nus avec une joie sans pareille.

Je me souviens de la douceur, de la chaleur de ce cocon où m’attendaient mes amis.

Il y avait un monstre gris qui se cachait derrière une barrière de lianes. Il essayait de m’effrayer, mais n’y arrivait pas. Je ne connaissais pas la peur. Il y avait un grand dinosaure. À califourchon sur son minuscule crâne sans oreille, je faisais le tour de la forêt en caressant le houppier des palmiers dont je gobais le lait des noix de coco. Il y avait aussi des fourmis grosses comme mon poing qui faisaient la course avec moi, et je les battais à chaque fois, et nous buvions, après, l’eau du ruisseau qui courrait là.

Ou bien c’était une grande plaine verte à perte de vue, il y avait des chevaliers en armure ou des milliers de soldats avec des mousquets, et c’était la guerre. On me donnait une arme et je menais les troupes à la victoire.

Ou bien, une fille m’attendait au bord d’un sentier interdit, je la prenais par la main et nous nous promenions sur la crête des montagnes, en équilibre au milieu du ciel ; elle fredonnait des airs nouveaux et sa voix, quand elle chantait, était le plus beau bijou du monde.

Ou bien…J’ai beaucoup oublié. Mais j’y allais souvent. Toujours seul.

C’était mon Inde. Ma merveilleuse Inde.

F.D.

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