Vos textes à partir de Marie Darrieussecq « Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker »

Il y a 15 jours, Alain André vous proposait d’écrire à partir du dernier ouvrage de Marie Darrieussecq, Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker (P.O.L., 2016). Cette consigne d’écriture a rencontré un grand succès et nous vous remercions des nombreux textes que nous avons reçus. Voici les 13 que nous avons sélectionnés !

5755565_1-0-219541364_1000x625Inès Dalery

Sur un drap blanc la femme est nue, couchée sur le côté, les jambes repliées, ses deux bras soutiennent et enveloppent le bébé qu’elle est en train d’allaiter. Deux corps emboités l’un dans l’autre, variations de rose et d’ocre. La scène baigne dans un érotisme paisible, l’après du désir entre l’homme et la femme, le sexe comblé, rassasié. Les poils du pubis à peine visibles s’effacent derrière le ventre rond et légèrement proéminent de la grossesse récente, le sein lourd que l’on devine gonflé de lait. Collée à ce corps détaché d’elle, à quoi songe la mère aux yeux clos ? A la fin d’une histoire et au début d’une autre, à la promesse de tous les possibles. Je rentre dans le tableau, je reconnais l’instant, celui d’une première rencontre dans la solitude d’une salle silencieuse après l’agitation de la naissance. Ces yeux clos sont les miens, concentrés sur la pure sensation, l’abandon à la chaleur d’une peau douce qui efface doucement le froid de pierre d’une autre peau, d’une vie coupée, à peine ébauchée. Je pense au dernier mot prononcé par Paula Modersohn- Becker morte à 31 ans des suites d’un accouchement difficile. « Dommage. » Brièveté tranchante de la formule pour exprimer le sentiment douloureux de l’inaccompli, une œuvre en gestation, le chemin de la peinture sur lequel elle avait décidé d’avancer coûte que coûte, c’était pour elle une évidence, elle fuyait les entraves, trop tôt pour un enfant, les enfants, elle les peignait, seuls ou dans les bras de leur mère. La femme et l’artiste écartelées. » Dommage.  »

I.D.

 

Sandrine Tenneroni

La scène est la suivante.

Je vois dans l’abandon mutuel des corps ou dans leur subreptice assoupissement, la perte de conscience de soi, l’absence aux autres, qui révèle l’intime et le secret. Je regarde le corps féminin, il nourrit le corps de l’enfant. Ce corps éprouvé sans doute, de femme accouchée. Il donne son sein, son bras, son corps entier à l’enfant juste né.

Femme arrondie, orangée, nue.

Enfant rose et nu aussi dans le creux de sa mère.

Corps à corps blotti, chaud.

Position miroir de l’enfant qui prend, de la mère qui s’offre.

Elle donne tout et s’assoupit épuisée, lasse, sans visage, mais entoure encore l’enfant dans le sommeil.

Tête brune renversée, les yeux clos tournés vers une autre vie, le corps contre le corps nouvellement obligé.

Corps de face qui s’oublient dans leur entrelacs profond, le temps d’une seconde, l’espace d’un rêve.

Couche claire de coton, petit carré bleuté sur le grand drap accentuant le relief des corps resserrés sur eux-mêmes, niant tout le reste, éludant l’espace du monde, de la maison, de la chambre, des autres.

Les courbes forment l’unité, les corps donnent la couleur du réel. Au creux des deux êtres repose la vie et l’abandon, le souffle et l’absence de respiration, le don et l’ambiguïté de tout legs, l’évidence du lien et les servitudes de l’attachement, la trêve-court repos- et l’éternité de la promesse.

S.T.

neumanPascale Numan

La scène est la suivante :

Son regard discret, incisif, observe subtilement celle qui vient d’entrer, son mari lui en a souvent parlé, mais elle a du mal à s’en faire une idée, elle aime voir.

Elle interroge des yeux sa voix, sa façon de se tourner, sa nuque, le bruissement des tissus quand elle s’assoit, la lumière sur le grain de sa peau.

Elle adore ce moment précis où son regard d’épervier scrute, avide et sans pudeur, toutes les couleurs crues de l’autre.

Capter l’essence de cette vision fugace et en garder jalousement la trace, pour le jour ou, peut-être elle acceptera de poser, de lui offrir son image sans réserve, mais avant il lui faudra l’aborder, lui parler, s’approcher au point de perdre ce point de vue unique.

Cependant, basculer dans la parole échangée, c’est risquer d’égarer la texture de quelques couleurs essentielles, qui, furtives, ne se révèlent qu’à la première impression.

Je sais qu’elle préfèrerait être muette, pour garder ces couleurs vives, pour que d’autres se chargent en son nom de s’engager dans la rencontre, que d’autres se chargent de lui demander de poser pour elle, sans qu’elle n’ait à sortir un mot, sans qu’elle n’ait à gaspiller son énergie en papotages, sans que les mots, n’érodent l’image par inadvertance.

Pourquoi faut-il toujours en passer par là, se présenter, échanger, se connaître, avant de sortir ses pinceaux, de peindre toute l’émotion que l’on a reçue quand la porte s’est ouverte, quand les regards se sont croisés, quand l’évidence de peindre est là !

P.N.


martialOlivier Martial

La scène est la suivante : au centre une enfant nue agenouillée sur un tapis bleu rond, entouré de deux grosses noix, une jaune, une rouge. Ses cheveux noir de jais coiffés vers l’arrière, poignets et tête ceints de perles blanches, ses mains jointes tiennent la tige d’une courte branche verte. Le sol est rouge foncé. Derrière elle, une cigogne blanche, les pattes dans l’eau, se dirige vers la rive d’un lac. Les yeux intenses, presque globuleux de l’enfant semblent distinguer une vie invisible au milieu de l’assemblée. En demi-cercle autour d’elle, des hommes se réunissent à la veille de la pleine lune. J’avais débarqué ici par hasard. Depuis deux semaines, je remontais le fleuve Congo à bord de pirogues de pêcheurs, de bateaux remplis de manioc et de caoutchouc, de péniches pleines de sable, de speed-boat…Je ne cherchais rien, parti seulement avec le souvenir de lointaines lectures. C’était bien suffisant pour décider d’un voyage. En pleine après-midi, le rafiot en bois sur lequel j’avais difficilement navigué depuis trois jours avait accosté le long d’un quai minuscule. A terre, pas même un petit baraquement comme il y en a souvent. Les trois membres de l’équipage me firent comprendre que le bateau s’arrêtait là pour un temps indéterminé, puis s’enfoncèrent dans la jungle sans plus d’explication. Je n’allais pas rester seul. Après deux heures de marche nous arrivâmes au bord d’un lac. Dans ce court moment où la nature se tait et l’eau devient sang, nous entendîmes les bruits provenant d’un village. A trois cents mètres, des feux brillaient au milieu de grandes huttes en terre cuite. Des dizaines d’hommes échappés de l’obscurité arrivaient en même temps que nous. Près de la rive, au milieu d’une foule scrutant l’enfant rose, la cérémonie commençait.

 

 

mourir-a-trente-ans-ou-l-oeuvre-empechee-de-paula-modersohn-beckerm324177Annette Coquet

Cantate
Ils te disent Ferme les yeux. Le mur bleu disparaît. Ils te disent Avance tes mains pour accueillir notre offrande. L’un d’eux dépose dans tes mains un objet. Froid. Dur. Rond. Du verre. Sous la rondeur, un pied. C’est un verre. Ils te disent Écoute. C’est un piano.Tu reconnais les phrases musicales du Clavecin bien tempéré de Bach. Un jour tu dansais sur cette oeuvre. Ils t’invitent à boire, les yeux toujours fermés. Tu portes le verre à tes lèvres. Ta bouche est surprise: elle attendait une boisson. Ce sont des fleurs. Tu détaches le verre de ta bouche. Ils disent Bois, ce sont des Fleurs de Bach. Ils rient. Bois, bois. Tu hésites. Bois l’élixir. Tu dis Allez…Yo!
Tu bois. Tu as obtempéré et tu avales deux gorgées tandis que leur ricanement couvre le piano. Étourdie tu as lâché le verre, trouvé un appui qui ralentit ta chute le long du mur dur et froid. Tu perds pied.

A.C., 26 septembre 2016

 

 

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Anouk Wortimmer

La scène est la suivante : assise sur un canapé recouvert d’un tissu épais brodé de fleurs de lys dorées, une femme, en robe de velours grenat, col rond, poignets en dentelles, cheveux attachés en chignon, m’observe. Elle a l’air sage. Un sourire timide illumine à peine son teint blême. Nous sommes à Brême. Les toiles accrochées au mur derrière elle ont de simples cadres en bois. Elles honorent le goût moderne. Nous sommes en 1905. Des portraits de femmes, jeunes, mûres, vieilles. Figures aux traits grossiers, peu flatteurs, couleurs sombres. Femmes à gros nez, mains dodues, corps peu harmonieux et de surcroît souvent nus. Je sais qu’on ne la comprend pas. Mais indifférente à tout jugement elle continue d’enfanter des images féminines. Elle me contemple encore. Je crois qu’elle se cherche en moi. Elle me scrute comme si j’étais le reflet de son âme, toujours à la conquête d’un interdit, comme si je pouvais lui donner la force de vaincre les non-dits, les aprioris. Sauvageonne éduquée, douce walkyrie. Une antinomie qui domine sa vie. Je la vois qui se lève enfin, ses bottines résonnent sur le parquet massif, d’un geste sûr elle s’empare du pinceau le plus fin, le trempe dans le noir cobalt de la palette posée sur la table à côte du chevalet qui occupe le centre de l’atelier là où je me tiens, puis s’approche de moi et sans hésiter retouche mes pupilles. L’émotion que provoque sa détermination est sur le point de me faire pleurer, mais mon mouchoir resterait figé.

A.W.

Marion Gourdin

Elle tient serré contre elle le linge blanc et propre, encore sec, de l’enfant. Elle cherche l’odeur fraiche et rassurante du garçon. Mais elle ne sent plus rien ; n’entend plus rien, assourdie par le silence écrasant qui règne depuis. Seulement peut-être le pouls dans ses tempes. Battements de vie dans ce corps figé, étendu à même le sol mauve, froid. L’atmosphère est mortifère, le temps comme suspendu.

Elle attend là, au bord du malaise. D’un mouvement d’épaule, elle pourrait basculer et se laisser couler, glisser dans l’eau désormais étale. Y noyer ses pensées. Oublier ce qui est là, juste à côté. Elle se sent specta(c)trice d’un tableau macabre. Revoit la chevelure blonde qui danse, ondule gracieusement en surface. Le reste est volatile. Ce corps frêle tel un tronc flottant… Elle se souvient du rire innocent. Les cris incessants. Ils se sont tus, ils ne sont plus. Plus jamais. Elle attend, comme suspendue.

Coupez ! L’équipe de tournage s’active sur le plateau. Paula range son appareil, satisfaite de son dernier cliché qui semble à lui seul capter toute la tension dramatique de cet acte final. Impatiente de reprendre en peinture le portrait saisissant de sa muse en activité.

M.G.

 

Cathy Fourne

La scène est la suivante, mon ami : Martha pose donc pour Frau Becker, notre voisine la peintre, que tu connais bien à Worpswede. C’était juste après la mort de notre petite fille. Tristes, tristes temps. Elle est vêtue de sa robe de deuil noire à petit col rond. Ses cheveux sont tirés en chignon. Elle se tient droit, comme il convient à une femme de pasteur. Elle serre dans sa main son mouchoir blanc de dentelle. Alors, j’ai regardé à nouveau son portrait. Martha n’esquisse-t-elle pas un soupçon de sourire ? A-t-elle vraiment des larmes dans les yeux ? Et pourquoi son beau regard semble-t-il tourné vers la droite, attiré par je-ne-sais-quoi ? D’ailleurs le mur que Paula Becker a peint derrière elle, qui était violet foncé, devient bleu, brusquement.

Dis-moi, ami, dis-moi… Penses-tu vraiment que Martha reviendra bientôt à la maison ? Le mois dernier encore, elle était assise dans la cuisine et elle m’a dit qu’elle ne voulait plus manger de harengs à la crème, elle parlait d’oeufs frits avec du chocolat chaud, et de Paris, des grisettes, ces femmes aux larges chapeaux avec des fruits et des légumes dessus. Crois-tu que Paula sache quelque chose et qu’elle puisse me le dire ? Elles étaient amies. Elles plantaient ensemble des rosiers et des oeillets qu’elles dessinaient ensuite, et puis elles se baignaient nues toutes les deux dans le soleil. L’imagines-tu, mon ami ?

Martha voulait prendre de l’air, devenir quelqu’un ? Paula peut-elle me parler ?

C.F.

 

Christophe

La scène est la suivante. Debout contre le mur sombre de la chambre, elle attend, figée dans la pénombre. La mâchoire contractée et le regard dans le vide, elle respire lentement pour tenter d’apaiser sa tension.

Elle a soigné chaque détail, revu mille fois la scène. Elle ne peut pas échouer. Elle n’aura qu’une seule chance.

Elle ne veut plus de ça. Plus jamais. Elle serre dans ses mains le mouchoir en soie blanche qu’il lui avait offert la première fois que c’est arrivé, comme pour s’excuser. Elle avait taché l’étoffe en essuyant le sang qui avait jailli de son nez après le coup, bref, mais assez appuyé pour lui briser quelques os et sa dignité. C’était le premier mais pas le plus violent. Les suivants ? Elle s’y était habituée. La routine domestique immuable qu’elle a longtemps acceptée et qui n’a fait qu’empirer. Elle lui a longtemps pardonné, cherché des bonnes raisons. Elle en a même trouvées.

Cette vie devait cesser. Deux mois qu’elle ruminait. Depuis ce triste jour où leur petite fille avait fait rempart pour s’épargner les pleurs de sa mère humiliée. La pauvre enfant n’avait pas 6 ans. Ils ne la reverraient pas.

Il vient de rentrer. Le claquement de la porte trahit son désarroi de ne pas voir sa femme l’attendant attablée. Il est déjà bu et chacun de ses gestes est un effort brouillon et bruyant.

Dans la chambre à l’étage elle est seule. Elle l’attend, tout est prêt.

Le bruit en bas devient bris de verre et meubles qu’on pousse.

– Madeleine !

Elle reste muette.

– Madeleine ! Réponds ! Fou de rage d’être ainsi ignoré, il regarde l’escalier.

Elle serre le carré de soie, l’approche de sa bouche et le mord de toutes ses forces, le regard dirigé vers l’arrière de la porte. Il approche, monte les marches, furieux d’être ainsi ignoré. Encore quelques secondes et elle sera libérée.

C.

 

Elise Vandel-Deschaseaux

La scène est la suivante : devant la fenêtre haute qui donne sur les Tuileries, Isaure fixe, de son regard de côté, profond, franc et décidé, le monde qui s’agite sous son balcon. Massive et musclée, Isaure remplit généreusement son corps, statue de marbre aux jambes pâles et harmonieuses, les hanches hautes articulées sur des cuisses charnues, prolongeant des mollets pleins eux aussi, des mollets qui apprennent à qui les regarde que de nombreux muscles les dessinent. Le buste fier, sanglé dans l’abdomen ferme, prolonge les pieds du tabouret en bois, son siège préféré, sur lequel elle pose pour mieux regarder. Une petite lueur crépusculaire, une aubépine dans la lumière de la matinée et un lapin chinchilla trônent à ses pieds. Isaure s’impose par son regard, deux conques ouvertes habillées de perles d’ébène, des yeux ronds comme des billes, galets mobiles à ramasser le long des plages balayées par l’écume. La bouche carmin aux lèvres pincées accompagne son nez sculptural, à lui seul un pan entier du paysage.

Est-ce une lavallière qui orne son col droit, seule fantaisie concédée à l’austérité par Isaure, vêtue d’une robe monastique couleur noir de fumée devant le mur parme et bleuté ? Il y a ce petit sfumato sur la droite, ce glacis ouaté qui trouble la netteté.
Une main amie ajoute un tissu blanc, Isaure voudrait sécher ses larmes, ces larmes qui ne coulent pas.

E.V-D.

 

Elodie Amour

La scène est la suivante, je suis là au centre du tableau, je prends toute la place, enfin juste mon buste. Je serre un mouchoir blanc contre moi qui tranche sur mon chemisier noir. Je regarde en biais, ailleurs, comme elle me l’a demandé. Elle m’a suggéré de penser à quelque chose qui me touchait, n’importe quoi. Ce qu’elle voulait c’était capter mon regard.

Le fond du tableau est si simple, mais contrasté, délimité par un trait vertical comme le font les enfants pour couper la terre du ciel. Je suis dans la zone sombre mais mon oeil cherche la lumière.

Elle insiste pour que je me regarde et que je lui dise ce que j’en pense. Je ne me reconnais pas et à la fois ça ne peut être que moi.

Tout ce que j’enferme, comment a elle vu?

Mon visage est asexué, mon nez est fort et grossier, masculin, il semble être posé lourdement sur des joues fines et délicates. Mes lèvres restent closes, mais les yeux qu’elle a agrandis comme sous l’effet d’une loupe, dévoilent tout ; ma fragilité, mes doutes, mes croyances. Ils parlent de courage et de détresse, d’insouciance brisée, de maturité, de féminité et d’asservissement, de quête de liberté, du poids du passé, de combats, de défaites, de victoires, d’acceptation et de révolte. Ils sont francs, défiants et méfiants.

Je suis bouleversée par son tableau. J’aimerais que ça ne soit pas moi. Ça me fait mal de regarder en face ce que j’essaie de fuir et en même temps je suis fière qu’elle m’ait capturée dans ses jeux de lumière.

C’est Paula qui appuie ce mouchoir immaculé contre mes blessures. C’est elle qui me dit que des pages de ma vie restent encore à écrire, que l’oppression de nos maris ne nous salit pas, que nous gardons encore toute cette force sauvage. Je veux faire mien ce regard, je veux le porter où que j’aille. Je veux être digne du pinceau et de l’âme de Paula.

E.A.

 

Martine Spetebroodt

La scène est la suivante : une femme est emprisonnée dans l’angle formé par deux murs nus. Du bleu de l’un, à gauche, fuse un étroit faisceau de lumière vertical. Le gris de l’autre s’étale largement derrière la femme, jusqu’au bord droit, et se confond presque avec le noir de son vêtement. Un mouchoir blanc, tenu entre deux doigts, perce d’une tache claire l’obscurité de la toile. La femme est figée, elle résiste. On ne voit rien de son corps mais on le devine raide, crispé. Son visage à la peau lisse, déterminé, émerge d’un petit col montant et fait face au peintre. Elle détourne ses immenses yeux sombres avec fermeté, fixe un point, loin sur sa droite, y voit peut-être une issue par où elle pourrait fuir. Ses lèvres, colorées, pincées, dessinent une fine ligne horizontale. Regard et bouche révèlent le mutisme du modèle : replié sur son silence, il s’abstrait de la scène.

Cette femme, c’est moi. Je le sais, je me souviens de ces jours de supplice où on m’avait contrainte à poser. Pourtant, je ne me reconnais pas dans ce visage fermé, ces cheveux sévèrement tirés en arrière, cette posture rigide.

Quarante ans nous séparent, la femme du tableau et moi. Mon père venait de mourir. On avait exigé que je porte le deuil de cet homme que je n’avais pas connu. Pour témoigner d’un chagrin qu’il voulait rendre, le peintre m’avait tendu ce mouchoir blanc que je tenais serré contre mon cou. Pour remplacer, peut-être, les larmes qu’on aurait vainement cherchées au bord de mes yeux.

Si je m’étais prêtée si docilement à cette imposture, c’était par pitié pour la femme âgée, meurtrie, qu’était devenue ma mère. Elle dont le destin s’était brisé le jour où cet homme l’avait abandonnée. Cette scène reconstruisait une histoire qui n’avait jamais été, à laquelle, pourtant, elle voulait croire encore.

 

M.S

 

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Hannah

La scène est la suivante : Hannah est immobile, pour permettre à la peintre d’immortaliser son visage. Je lui ai demandé de prendre l’air mélancolique qui refléterait un état dépressif. Le mouchoir qu’elle serre dans sa main est le symbole des larmes qu’elle se refuse à laisser couler, malgré mon injonction.

Durant le temps de la pose, elle me regarde en affichant un air narquois, comme si elle voulait me signifier, une nouvelle fois, sa volonté de bafouer mon autorité d’époux.

Je suis adossé au chambranle de la porte, une cigarette éteinte à la main, et je la regarde. Hier, j’ai envoyé nos deux enfants chez ma mère, à Brême. La nécessité d’être seul avec elle est devenue une évidence.

Depuis que notre fils aîné s’est tué dans un accident de cheval, elle s’est enfermée dans un carcan aussi sombre que les cheveux qu’elle ne déploie plus sur ses épaules. L’austérité et le mépris se sont emparés d’elle. Le peu de mots qu’elle m’adresse désormais sont ceux de la violence qu’elle ressent à mon égard. Avoir accompagné notre fils dans cette balade équestre, ce jour-là, a fait de moi un coupable. Elle me le fera payer aussi longtemps que sa peine l’emportera. Je la hais, désormais.

J’allume ma cigarette. Je suis déterminé. L’ancien puisard fera l’affaire. Elle aura disparu, rongée par le chagrin qui aura eu raison de son équilibre mental. Le portrait l’attestera. Ce soir, je tuerai Hannah.

V.G.

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