Vos textes à partir de « Pas vu Maurice » de Laurence Hugues

Ce mois-ci, Renée Combal-Weiss vous a proposé d’écrire à partir de « Pas vu Maurice » de Laurence Hugues (Éd. Créaphis 2019). Nous avons sélectionné 9 textes parmi tous ceux que nous avons reçus. Merci de votre participation ! et à vos carnets pour continuer…

Gilles Brunn

Je les ai bien connues, bien connues… toutes ces aspirations portées d’un pas nonchalant ou pressé dans ces lieux peuplés d’insolites manières.

Je les ai croisées ces drôles d’envies avec leur air de déjà vu, de vantardise latine, de bouillonnement cosmopolite, de quête d’absolu, de rêves alambiqués, d’ébullition des âmes.

Oui, les gares transpirent le voyage intérieur au long cours, le quotidien pesant, l’urgence de l’ailleurs, l’humanité écorchée.

Trop souvent en partance pour le trop connu, pour le trop convenable ou le jamais-vu.

Connaître n’est pas reconnaître… Sont-ce mes semblables ? Suis-je différent ou prétentieux de croire en une singularité ?

Voyager, c’est déjà regarder l’autre ; n’ai-je plus d’empathie ? De saine curiosité ? Le syndrome du vieux blasé m’engloutit – déjà.

J’étais ainsi engoncé dans mes pensées, titillé par ce hall de transit qui remontait mon temps…

Il y a longtemps, dans cette même gare romaine, du haut de ma deuxième décennie, questionnant ma mélancolie, j’écrivais sur un banc…

« Termini – voyage sans joie – parfum d’Orient – échos hellénistiques. Sous tes pins entre baratin romain et indonésien, le square respire la phonétique musicale ».

J’étalais alors mes candides états d’âme, tourmenté par un singulier retour d’expérience. Du temps à tuer, j’en avais, allant de frustrations en observations.

Rome, ta gare fourmillait de volubilité comme de désirs…

Que subsiste-t-il à l’automne de ma vie ?

Je suis à quai : il me faut prendre le bon train…

GB

Odile Estival

Absence, silence dans le noir de mon impatience à te retrouver, Marie, qu’as-tu fait aujourd’hui ?

Frisson. Tes mains encore humides m’ont saisi. Tu sens le savon et la prairie où tu as étendu tes draps. J’étale ma page vierge du blanc vibrant de toi, Marie.

Ton écriture ronde et appliquée me caresse et je sais que tu as les joues roses et l’humeur joyeuse. Maurice t’a sûrement fait rire. J’en suis un peu jaloux.

Nuit, vivement demain.

Quels sont ces nuages sombres dans tes yeux myosotis ? Tu griffonnes nerveusement des mots rageurs. Tes doigts sentent la terre et l’oignon frais. Le jardinage t’a épuisée et consolée. C’est ton Julien de mari qui te met dans cet état ?

Maurice a cueilli pour toi les premiers coquelicots et tu les as glissés entre mes pages. Tu lui as cuisiné la blanquette de veau dont il raffole et le clou de girofle poivre tes doigts meurtris par le bois que tu as rentré avec Julien. Tu t’inquiètes pour lui et tu voudrais l’empêcher de vieillir trop vite ; tu n’aimes pas le voir trainer dans son bleu de travail.

Je te retrouve et tu es bien jolie. La pluie incessante multiplie pour moi nos heures de complicité. Je connais tous les rêves trahis qui ont plissé ton front et ta bouche. Tu n’en as rien dit. Tes doigts fripés ont déposé sur moi une dentelle de jours soigneusement brodés en creux.

Et il y a eu ces larmes que j’ai bues quand tu m’as offert ta fragilité : tu es malheureuse de n’avoir pu donner cet enfant à Julien. Tu es restée et tu es courageuse, Marie.

OE

Hélène Belbas

            Je les ai bien connus, tous. L’ouvrage sur les genoux, Marie me les contait dévidant leurs secrets, tissant sur mon grain la trame de leur labeur quotidien. Les amours vagabondes du cousin Lucien au charme insolent. La chute mortelle de l’oncle Paul, à tout jamais espiègle. Les chicanes  avec la Fine, vieille bique sèche comme un coup de trique, douairière à l’apanage déchu.

            Ah, ma vaillante Marie ! Tes doigts calleux brodent la dentelle de ta solitude qui s’accroît au fil des années entre les bocaux de haricots, la corvée de patates, le lilas d’avril, la lessive de blanc, les tournées au cimetière, la purée de pois cassés, le vent dans les nuages.

            Où es-tu ma petite Marie dans ce train-train qui déroule son ennui comme une traînée de poudre de feu d’artifice un soir de quatorze juillet juste avant le bal ? Le bal. Ta robe que j’ai d’abord cru tâchée de myrtilles chapardées sur le chemin du retour. Tes larmes m’ont alarmé, le tremblement de ta main sur mes pages m’a meurtri. Il t’a murmuré que tu étais jolie. Tu as souri. On ne te l’avait jamais vraiment dit. Vous avez dansé, tu as senti son souffle chaud dans ton cou, chatouillis, tu as ri. La porte d’un cabanon, à l’écart de la foule, ses baisers. Impression de voler. Soudain l’étreinte serre, se fait violence, tu cries « non ! non ! » pas comme ça, arrête! Laisse-moi encore m’éblouir… Le neveu « vu, pas vu » est son fils. L’enfant que tu n’as jamais eu, ma petite Marie, amputée que tu as été depuis lors de toi-même.

HB

Françoise Vergnaud

Je les ai bien connus. Je les ai bien connus, tous ceux du village. Jean, Simon, Nanou, Solange…  Ils sont en vie. Leur existence emplit mes feuillets, ceux de l’agenda que le Crédit Agricole offre à Marie tous les ans. Elle n’a pas de planning à organiser. Elle quitte rarement la ferme. Ses gestes sont toujours les mêmes. Alors elle les note. Elle inscrit dans le secret de mes pages l’ordinaire des jours. Elle garde une trace.

Marie ne se souvient pas des mots rédigés l’année dernière. Elle pourrait les retrouver en filigrane dans sa mémoire ou sur la feuille fine qu’elle noircit avec son stylo bic épais. Évènements minuscules, répétés souvent, neufs à chaque fois.

Elle griffonne : « porté dahlias cimetière ». Elle se voit marchant sur la route gravillonnée. Le soleil tapait fort, elle transpirait dans la côte des Picadis. L’année dernière, il ventait, les sensations étaient différentes.  Seuls les mots sont identiques.

Marie écrit pour elle. Pas besoin d’être aussi bavarde que lorsqu’on parle avec quelqu’un.  

Maurice est venu aujourd’hui. Il lui a dit : « Jeannette, la fille du maquignon, elle attend un petit ».

Une ombre passe derrière ses pupilles, sous la peau de son visage. Ses lèvres tressaillent à peine, accompagnent le mouvement du stylo. Elle se souvient de sa grossesse. Elle espérait un garçon.

Je tends la douceur de ma feuille à sa confidence, à cette perte cloîtrée en elle. Marie se ressaisit, appuie fort sur le stylo bille :« Maurice casser bois » écrit-elle.

FV

Elisabeth Leman

Je les ai bien connus. Je les ai bien connus tous les jours de Marie.

Les jours gris de la monotonie domestique. Le dé bosselé sur l’index, à ourler des torchons découpés dans les draps usés. Le crachat sur la semelle chaude du fer à repasser, pschitt !

Les jours rouges des sacrifices alimentaires. Dans la grange, le cul-noir pendu par les pattes arrière, au-dessus de la bassine, gorge béante. L’œil exorbité du lapin a roulé dans l’herbe. Ce soir, ce sera du civet.

Les jours blancs de silence et de neige. Nanou glacé, enfoui sous la terre, une terre trop loin de la maison, étrangère. La présence taiseuse de Maurice, ou son absence, c’est pareil. Il faut achever le chat qui a pris un coup de fusil. Une larme sur la fonte du poêle, encore pschitt !

Les jours verts du printemps urticant. Où est l’Opinel pour couper les pissenlits ? Ce sera salade ce midi. Faire pipi accroupie derrière les fougères, comme du temps de l’enfance d’avant. Le renard erre du côté du poulailler. Où est le fusil ?

Les jours jaunes de paille et de soleil. Les seins trempés de sueur, le ventre fourmillant. Tiens des fourmis justement ! Elles pérégrinent dans la cuisine.

Tous ces jours poussés en tribu devant elle, certains plus hargneux qu’un troupeau d’oies, toujours prêts à mordre au cœur. D’autres charnus et sucrés ; c’est elle qui mordait dedans, jamais assez pourtant.

Les jours morts ? Elle en balayait quelques miettes jusqu’à moi. Pour quoi faire ? C’était son mystère.

EL

Christiane Clamens

« Je les ai bien connus. Je les ai bien connus, tous ceux dont jour après jour, année après année, Marie avait consigné le nom (avec celui de quelques bêtes de ferme, Bruno le veau, le coq Jules…) : tous les soirs après dîner, elle m’ouvrait aux pages entre lesquelles elle avait la veille laissé le prochain bon de réduction à utiliser au supermarché et notait de son écriture bleue bic serrée les événements du jour finissant. Je sentais battre contre mon papier les veines de son poignet, parfois encore gonflées quand certains travaux des champs lui avaient demandé des efforts soutenus. Oui, je les ai connus, Jean son mari, son frère Simon, Joseph l’ouvrier de ferme, les proches et les permanents, désignés par leur seul prénom ou juste leur initiale : pas de perte de temps ni d’espace, Marie savait que le Dr B. c’était le docteur Baraudes qui faisait ses visites jusqu’à pas d’heure. Il y avait le vétérinaire M. (Monteil) venant « faire vêler la Rousse », Mme H., la voisine d’en face et sa fille Laurence « passer prendre le café», la boulangère itinérante « ce matin rater l’estafette. Pas de pain»… Et il y eut Maurice, à la présence récurrente sur mes lignes jusqu’au 30 janvier 2000, date à laquelle Marie nota son nom pour la dernière fois « Maurice apporter lièvre. Se fiance dimanche prochain ». Sept mots noyés dans la seule larme jamais versée par Marie sur mes pages, puis plus rien jusqu’au lundi suivant au soir duquel Marie écrivit « Boue. Pluie. Vent. Froid dans mes os ».

C.C

Christiane Leydet

Écho

Marie, ce soir, penchée, avec ses yeux myopes, quand elle oublie ses verres, sur le bord de la fenêtre, dans son tablier – marmonne – « Où donc qu’elles sont ? », et lève le nez, à peine, Maurice, peut-être, s’il était l’heure, qu’il passe, qu’elle se lève, lui propose à manger, ou rien, bonsoir, sa veste sur l’épaule, son air content, moi, elle m’enfermait, mais j’entendais, les voix, amorties, à l’intérieur de ma boîte en fer, Marie, sa parole, sèche, économe, des mots brefs, mesurés – comptés, comme les tranches de pain, la poignée de luzerne, le verre d’épine, à Maurice, des mots lancés vers lui, des mots sans mains au bout – des mots quand même, les siens, seuls, mais à elle, les mêmes que ceux, qu’entre mes lignes, elle trace, suspend – du linge noir, un crayon noir, qu’elle taille, pointu, quand elle me libère, m’ouvre à la page, ô l’immensité possible, Maurice parti, c’est l’heure des comptes, des heures en chapelet, un grain pour un mot, un mot pour dire tout, Marie griffe la page de son poinçon aigu, et pique et épingle, l’essentiel, sans la peau, sans la chair, sans la vie qui court, elle mord les pierres quand elle écrit, Marie, le monde est dur, et Maurice loin, de l’autre côté du chemin, elle se penche, et dans un cliquetis de ronces mûres, se saisit, pour les assembler, un à un, des rebuts du silence.

Ghislaine Le Dizès

Mémoires d’un carnet

Je les ai bien connus, je les ai connus, tous… Elle, épluchant les pommes, saines à l’automne, de plus en plus tavelées, ridées, au fur et à mesure que le temps passait, comme son visage penché sur mon papier rivage ; le mien, ou celui de mes jumeaux, le précédent ou le suivant, elle n’a jamais changé de marque, ni même de couleur. Pluie sept heures à onze heures, orage prévu demain. Donné mangé lapins. Les ai connus aussi, des Russes aux yeux rouges, oreilles noires pelucheuses mobiles, et ses pelures à elle pomme-de-terre carottes et choux concombre, trognons salades, cosses petits pois, elle disait, roulées dans le papier journal jusqu’aux clapiers ; d’un revers de manche essuyé la toile cirée. Et même la tache de vin faite par le Maurice, tombée près de la marguerite, entre pétales et épis de blé, sur la cirée aussi, le jour où venu porter les gardons frais pêchés ; moi posé juste à côté (Marie : oubli de me ranger), je l’ai échappé belle. L’ai connue enfin, la voisine aux poules, celle qui cuisinait betteraves au jus, à la fin se nourrissait juste de pierres de sucre depuis que son Eugène mort, pas remplacé par la fidélité restée, pourtant, de son grand chien de chasse aux oreilles pendantes. La Renée, son amie, Marie la coucha sur moi comme on avait couché Renée dans son cercueil, après qu’on l’eût découverte morte, poignardée par l’inconnu, celui qu’on ne retrouva pas. Ce jour-là, fugace trace de Marie, une larme de café sur mon papier patient.

G.LD

Maly Lagarde-Larrieu

Oui, je les ai bien connus. Je les ai bien connus, tous… mais c’est à elle que je pense le plus. Le plus souvent, je veux dire.

J’aimais être saisi par sa main rappeuse. Elle m’extirpait de son tablier avec brutalité, dans un courant puissant de parfums de terre et de lessive, de sueur et de soupe chaude, d’étable et d’herbes sèches. Elle jetait avec urgence trois mots, comme si sa vie en dépendait, comme si ça la débordait et puis vite m’enfouissait au fond de sa poche, se hâtant déjà vers d’autres tâches. Quand elle se penchait sur moi avec ses ardents yeux gris et son petit chignon noir frémissant d’impatience, je sentais vibrer son cœur au rythme de ses mots.

Y’en a un qu’elle attendait. Maurice. Grand diable tout en os et en sourires. Surtout au début. Les sourires. Je voyais bien quand elle l’espérait. Les joues plus roses, les cheveux moins tirés, le geste plus lent pour m’attraper, plus sec pour me faire disparaître… Sa plume si prompte hésitait. Mes pages se sont couvertes de signes biffés puis repris. Elle perdait son assurance. Ses certitudes. Pensait à autre chose. Revenait sur ce qui était déjà noté. Avec lui elle se laissait aller à de petits rires. C’est là que le tablier valsait à l’autre bout de la pièce, et moi avec.

Puis il s’est fait plus rare ; elle, moins fébrile… Un jour elle a posé trois cailloux noirs sur mon papier blanc : pas vu Maurice. Et elle est bravement partie s’occuper du bétail.

M.LL

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