Vos textes à partir de Valerio Varesi « Les Ombres de Montelupo » (2)

Il y a 15 jours Jérôme Vaillant vous a proposé d’écrire à partir du roman de Valerio Varesi, Les Ombres de Montelupo, (Éditions Agullo, 2018). Parmi les nombreux textes reçus, nous en avons sélectionné 12. Merci à tous ! Deuxième partie.

Isabelle Vigier

Fausses-Reposes

Les senteurs, l’humus. Les feuilles, de l’ocre, du fauve, du rougeâtre, et l’intérieur, ces nervures bien visibles en transparence. Tu poursuis ton exploration, à ras du sol tu cherches à distinguer les châtaignes des marrons. Les châtaignes se mangent, on t’en a achetées parfois, dans la rue, sorties brûlantes du feu, délicieuses. Leur bogue porte de fins piquants, se méfier ; la peau des marrons est douce sous les doigts, trésors que tu rapportes dans ta chambre, disposes aux côtés de tes coquillages. Les pins, les peupliers, les chênes, sont si hauts, une couverture qui arrête la lumière. On parvient à des clairières, et toi qui savoures des rayons égarés.

Ils marchent en arrière, Mamita au centre, cette dame née d’un autre siècle, et qui te fait un peu peur, appuyée sur son makila. Les autres, respectueux, à l’écoute de ses légendes. Leurs voix que tu perçois sans en capter tous les mots. Tu t’isoles, tu es toute entière à la forêt. C’est ton expédition des dimanches, depuis cette route que vous faites, toujours la même, dont tu connais les moindres jalons, panneaux d’indication, embranchements, immeubles, jusqu’à Fausses-Reposes.

Bien sûr, à six ans tu ignores le nom des arbres, celui de l’enveloppe des châtaignes ou des marrons. Tu ne connais pas le nom de cette forêt où tu t’absorbes. Le monde, ce sont seulement tes sens. Tu ne sais pas que « fausses reposes » vient du langage de la vénerie pour évoquer les feintes du gibier afin d’échapper à la meute.

Y.V.

J. Maurisse

Dès que le canal surgit de terre, entre Jemmapes et Valmy, je pose mes pas sur les pavés inégaux. Ce déséquilibre me console déjà. L’eau, langoureuse, a gardé la noirceur des profondeurs et m’accompagne, immobile pourtant. Sur les quais, les champs de batailles oubliées rendent à la ville des corps alanguis, fatigués de tant de luttes, qui s’abandonnent au milieu d’effluves d’alcools, de fumées âcres et entêtantes, de sons de guitare et d’éclats de rire.

D’une berge à l’autre, du soleil à l’ombre, nonchalant, je vais au fil de l’eau, de pont en pont. Ils se font ici passerelles, bleues et aériennes et, vers l’Hôtel du Nord, poésie parisienne qui retient, en suspens, les accents d’une réplique gouailleuse.

Une péniche attend devant le pont tournant de La Grange aux Belles : une campagne fleurie s’insinue jusque dans ma tête légère. Le silence s’empare du lieu, enveloppe le flot des voitures et la ville s’arrête un instant. Et respire. Et j’attends.

Plus loin, l’écluse. L’eau se glisse entre les épaisses structures de ferraille, bouillonne et danse, vivante et joyeuse. Paris se teinte de couleur sépia, retrouve sa lenteur d’antan, ça sent bon le charbon, le grain frais. Et je me glisse entre les marronniers.

C’est ici que mon amour se repose et m’attend, sur les bords du canal Saint-Martin. Chaque fois, la passion me gagne. Paris l’insolite me prend dans ses filets pour mieux me transpercer de ses flèches, m’atteindre au plus profond et me garder captif. Pour ne pas que j’oublie.

J. M.

Yvette Autricque

Je t’attends

Au fond du jardin, dirige-toi vers les grands noisetiers. Les branches cachent dans le muret une porte en bois délavé. Il n’y a plus de serrure, seule une chaîne rouillée tente d’empêcher toute sortie ! A qui donc ? Aux deux écureuils qui voltigent vers les cimes d’un regard moqueur ? A la pie qui prédit l’arrivée des gros nuages gris ? Au merle qui siffle dès les premières gouttes ?

Pousse la porte, engage-toi sur le chemin de ronde. C’est le rempart que jadis les templiers ont renforcé pour se protéger. Voilà le glacis de l’ancien château. Attention, la mousse a pris possession des lieux sur cette façade où le soleil ne s’aventure pas. Tu glisses, tu sens : ortie, sureau, fougère. Tu les effleures, les touches, les palpes. Quelques minutes de marche puis tu descendras vers le chemin forestier. Dès l’aube, les oiseaux s’y réveillent. Les entendras-tu, ces chansonniers vêtus de jaune, blanc, noir, gris, orange ? Et le pic-vert qui martèle le tronc d’un bouleau résistant ?

Tu continueras vers la face sud de la cité. Ici tout est soleil, lumière. Des milliers de roses rivalisent de leurs parures : or, blanche, rouge, pourpre, opaline, violette…Festival de couleurs qui parle à notre mémoire. Même le vent t’aidera à caresser leur parfum. Tu t’orienteras vers l’ouest du rempart. Là on observe, on scrute l’horizon, on attend l’ennemi, on se mobilise et se protège. Encore quelques pas pour rejoindre l’allée d’érables centenaires, enlacés, majestueux.

Arrête-toi, je suis là !

Y.A.

Véronique Macabéo

Les Alpes

C’est un petit promontoire rocheux, un peu à l’écart dans le jardin de mes grands-parents, un endroit d’où l’on peut, les bons jours, apercevoir la silhouette des Alpes; c’est d’ailleurs devenu son nom, tout simplement: « les Alpes ».

« Où est Papa? »

« Dans les Alpes, avec tes cousins ».

Le fait d’être à 200 kilomètres du pied du Mont Blanc n’y change rien. « Nos » Alpes, on peut y aller en trois minutes ou y retourner dix fois dans la même journée, elles sont juste là, derrière le vieux marronnier appuyé contre le mur du garage; là, mais protégées  par une subtile frontière.

Le grand jardin autour de la maison peut bien être le théâtre des jeux les plus fiévreux, de toutes sortes de championnats âprement disputés, il peut bien être semé d’imprenables citadelles faites avec trois planches et de vieux rideaux; lorsqu’on arrive « aux Alpes », une petite brise insolite  vous  cueille, et vous fait frissonner immédiatement. Les cris barbares s’éteignent dans les gorges. Après la pénombre humide des sous-bois, c’est l’immensité du ciel qui soudain vous aspire; aucun arbre, aucun obstacle jusqu’à ces ombres bleutées ou roses ou dorées qui festonnent l’horizon, et que les parents se désignent entre eux d’un air grave, une main en visière, l’autre sur les hanches.

 Seuls quelques pieds de genêts tordus affleurent, près de rochers lisses et gris sur lesquels on se laisse tomber, se tait et regarde, unis dans une obscure fascination pour ce qui là-bas, tout petit, est si grand.

V.M.

Constance Andrea

Album de famille

Une chaleur suffocante ralentissait les battements du cœur d’Athènes.

Le soleil nous obligeait à fermer les yeux. Immobiles et les yeux clos, nous prenions le pouls de cette ville polluée et délicieusement bruyante avant de nous élancer sur son bitume brûlant.

L’ambiance feutrée de l’hôtel laissait place à un flot de voix, de mots incompris, de klaxons et d’odeurs. Celles d’une petite boutique d’épices et d’olives, collée à l’hôtel. Nous étions définitivement bien en Grèce.

La visite du jour : la rue Itakis qui ne figurait sur aucun de nos plans touristiques. Pas de musée ni de site antique au 86 de cette rue, seulement la maison qui avait vu naître mon père, le 17 juin 1944.

Plusieurs stations de métro et vingt minutes de marche plus tard, la rue Itakis me faisait face. Ma sueur ruisselait le long de mes tempes et de mes jambes.

Je marchais très lentement. J’étirais le temps. Cette lenteur était teintée de la crainte de ne pas trouver la maison. Je voulais voir ce que mon père avait oublié. Combler les souvenirs absents.

La maison se dressa enfin devant moi, haute de trois étages, à l’architecture Art Déco que j’aime tant, deux arbres l’enlaçant.

Un escalier menait à deux portes identiques en bois foncé. La partie gauche semblait habitée, des fleurs coloraient les balcons.

La partie droite était fermée. J’imaginais que c’était celle qui avait vu naître mon père et où il avait fait ses premiers pas.

Les larmes et les gouttes de sueur se mélangeaient. Ma lèvre supérieure avait un goût de sel.

Il n’y avait plus aucun bruit dans les rues d’Athènes.

Véronique Hallo

Torpeur

La tête écrasée de chaleur, paupières closes mais pourtant transpercées par la vive lumière, tu écoutes le vacarme des cigales. De temps en temps un moteur de coucou essaie timidement de les déranger. Mais leur stridulation ne faiblit pas, à peine de légères variations de tonalité t’empêchent de tomber dans le sommeil. Tu sens la sueur former une larme dans le creux de ton décolleté. Cette goutte voudrait-elle rejoindre l’eau de la piscine ? Tu tends le bras pour y plonger la main. L’écart de température te saisit et une écharpe de frissons vient s’enrouler autour de ton cou.

Tu ramènes la main à ton front et ouvres les yeux, un éblouissement te prend quand tu te redresses. Tu te déplaces à peine, tu t’assois sur la margelle et plonges les jambes dans l’eau. C’est délicieux. Le vent brûlant fait frissonner la surface de l’eau et ramasse les aiguilles des pins à l’opposé des skimmers. Tu te décides à faire le tour du bassin pour les ramasser avec l’épuisette tant que les aiguilles sont encore par îlots. Tu t’amuses de laisser sur la pierre ponce de la margelle les traces éphémères de tes pieds. Tu scrutes le contour, il te manque le petit orteil alors tu appuies de plus en plus lourdement en déroulant ton appui pour que les dessins soient les plus complets possible. Tu te hâtes de ratisser les aiguilles avant que toutes les traces de pas aient séché et vite tu te délestes de l’épuisette et de ta moiteur en te jetant à l’eau.

V.H.

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