Vos textes : « Histoires de la nuit » de Laurent Mauvignier (1/3)

Il y a un mois, Alain André vous a proposé d’écrire à partir de « Histoires de la nuit » de Laurent Mauvignier. Nous avons sélectionné 15 textes parmi tous ceux déposés sur notre plateforme; que nous publions en 3 posts. Voici les textes de Brigitte Penaud, Liliane Vannier, Régine Zeidan, Chantal Van Milders.
Brigitte Penaud

Vague à l’âme

Elle se réveille, admire les bleus à travers la porte-fenêtre, passe sur le balcon, à mi-hauteur entre ciel et mer, elle sourit quand les longues tiges des palmiers frémissent, la douceur de l’air l’enveloppe, chassant loin les idées moroses de ses solitudes matinales, se sert le thé qu’on vient de lui apporter, goute le fruit inconnu du plateau, répond par un signe de la main aux voisins qui lui parlent de la secousse de cette nuit, c’est courant ici, parait-il. Non, elle n’a rien ressenti, elle dormait profondément, toute alanguie par la longue étreinte de l’homme de sa vie, déjà quittée pour l’autre vie qu’il mène, celle de l’océan. Amoureuse, mais loin de chez elle, comme piégée dans ce décor idyllique. Elle chantonne, allume la radio, l’éteint. C’est marée basse ici ? l’eau semble s’être retirée. Elle aperçoit un couple qui marche sur la plage, les envie, les jalouse, le cœur serré. On entend plus le chant des oiseaux, d’ailleurs ils se sont envolés tout à l’heure. Au loin, un chien qui hurle, elle ne veut pas l’entendre, elle est au paradis. Elle s’apprête à descendre, en maillot, attrape une serviette, elle ira se baigner dans cette eau délicieuse, turquoise, transparente où elle croise parfois quelques poissons multicolores, bouche-bée. En bas elle ne croise personne, frappée par le silence, soudain. Elle marche lentement à travers les palmiers, perdue dans ses pensées, un souffle, un grondement, au loin. Au bout de l’allée, la plage.

Devant elle, un mur d’eau. Trop tard pour fuir…

Liliane Vannier

Vingt secondes

Il a roulé toute la nuit afin de voir son fils de cinq ans dont il partage la garde avec son ex-femme. Épuisé, il rêve d’un repos au soleil, sur la plage. Son coffre est rempli de tout le nécessaire.

En arrivant, une foule amassée sur le sable le rebute tout d’abord,  les attroupements l’insupportent, il soupire puis entraîne Yann par la main jusqu’aux dunes, à l’écart. Une fois le parasol planté, il regarde sa messagerie et déplore le silence de sa nouvelle compagne. L’enfant enfile son maillot consciencieusement.

Père et fils vont toucher l’eau, ramasser des coquillages, Yann pousse des cris de joie en éclaboussant son père. Un vent frais se lève et des vagues se forment. Malgré le soleil, le père frissonne  mais n’en tient pas compte, la fatigue sûrement. Il se demande si la marée monte ou descend et s’en désintéresse aussitôt.

Yann creuse des trous avec ardeur, que la mer vient immanquablement remplir. Allongé sur sa serviette, le père rallume son téléphone et se réjouit de voir un nouveau message. En le lisant, il ne se doute pas un instant que la marée monte à une vitesse folle. La pelle de Yann est emportée par le ressac, il entre alors dans l’eau pour tenter de la récupérer. En tête à tête avec son téléphone, absorbé par des mots d’amour, le père ignore que les vagues peuvent devenir de redoutables meurtrières en l’espace de quelques secondes, il ne sait pas que ce moment restera figé à tout jamais, il n’imagine pas que le goût du bonheur peut avoir le goût du saccage.

Régine Zeidan

Rendez-vous

Elle le regarde par-dessus la nappe aux coquelicots, ses épaules basses ses cheveux noirs encore, cet air doux qu’elle reconnaît, -il y a si longtemps pourtant-, elle attend son large sourire, –de quoi se souvient-il- elle parle, raconte sa maison héritée, sa vie citadine, questionne –at-il des enfants, une compagne-, elle tend les chocolats, propose un café…

Il accepte, aperçoit des miettes au cœur d’un coquelicot, entend sa petite voix claire sans toutefois tenir compte des propos, il se dit que la maison est confortable, propre, saine, le jardin suffisamment grand –il aurait su la rendre heureuse si elle avait voulu-, il capte son parfum d’herbe fraîche, plonge parfois dans l’azur de ses yeux, ne trouve pas grand-chose à dire, se tait.

Alors elle se lève, défroisse les plis de sa robe et, telle une marionnette, se meut, dos érigé, tête haute, vers les éléments de cuisine, esquivant ainsi le regard silencieux de son amour de jeunesse, remplace la capsule de café, presse le bouton de démarrage,- sans se retourner-, et, alors que dedans le silence pèse, dehors, le piaillement joyeux des oiseaux tourne autour des miettes de pain qu’elle leur a jetées et la dernière rose jaune se courbe sous la rafale du vent d’ouest puis, le bruit des pieds de la chaise sur le carrelage couvre le son de la cafetière, elle arrange pourtant la mèche de ses cheveux derrière l’oreille, soupire et alors, une main violemment lui empoigne le bras, serre et la jette contre les éléments de cuisine.

Chantal Van Milders

Rendez-vous

Elle fait les courses le rose aux joues, hésite entre des poivrons rouges longs ou joufflus, se demande s’il aime la cuisine épicée ou plutôt un poulet rôti, elle erre dans cette supérette qu’elle a choisie pour la qualité de ses produits et la proximité de son bureau où elle a dévoré les sites de recettes au  lieu de finaliser le tableau Excel que son patron attendait, moins urgent elle en est sûre que le repas auquel elle va s’atteler, inondant l’appartement de notes lounge en accord avec un premier dîner qu’elle espère amoureux.

L’averse se déchaîne, inattendue, alors elle rase les murs dans le soir d’octobre où l’eau dévaste ses cheveux brushés, sa gorge se noue tant la soirée se doit d’être parfaite pour une fois qu’un rendez-vous Tinder se prolonge par un deuxième chez elle, elle a insisté sur ce point, persuadée qu’elle pourra rayonner davantage dans un cadre familier réchauffé de bougies à la cannelle.

Les mains sciées par les poignées des sacs, elle tourne la clé, étonnée de ne pas avoir fermé à double tour. L’horloge sur le mur bat la mesure et elle, elle danse de la cuisine à la table y poser deux sets, un bougeoir, de hauts verres sans voir les légères traces sur le tapis, elle se tâte entre ouvrir le vin ou décortiquer les scampi puis, inquiète, lève les yeux vers la porte de la salle de bains où pend sa jolie tenue, ne la voit pas, se précipite, cherche l’interrupteur quand une main puis deux l’attirent, la serrent, l’étranglent et elle voit, impuissante, la vie et son parfum qui s’éloignent, s’enfuient, puis disparaissent.

Rita Dutan

L’attente

La table est mise. Porcelaine blanche, cristal, bougies. Elle les allumera tout à l’heure, à leur arrivée. Dans le four éteint, par inertie, la géline parfait sa cuisson. Tout est prêt, tout attend. C’est encore tôt mais elle branche les guirlandes. Pour voir. Le sapin clignote. Il resplendit. Ils le verront tout à l’heure, au bout de leur long trajet, dès qu’ils déboucheront de l’allée. La pendule sonne l’heure.

Dehors, le froid a tout saisi. Les flaques gelées brillent sous la lune. Elle débranche le sapin. Il reste encore du temps jusqu’à ce qu’ils préviennent en arrivant aux Fourches. Elle vérifie les couverts, le vin dans la carafe. Elle s’assied, elle pense à lui. Aura-t-il beaucoup changé ? Il ne leur en veut plus a-t-il dit. Pourquoi leur en voulait-il ? Elle allume les guirlandes et éteint le plafonnier. Le sapin dans la nuit. Big Ben retentit encore. Il est tard. Elle ne voit pas l’heure qu’il est. Il est tard c’est tout.

Bientôt elle scrutera le cadran, elle doutera de l’heure. Ils n’appellent pas encore. Elle rallume les lampes, laisse l’arbre clignoter. Elle n’a qu’à les attendre, tout est prêt, tout attend. Elle commence ce poème «We slept in one world and woke up to another ». Puis l’abandonne. Elle ne se rebelle pas contre cette attente mais la vit comme faisant partie du retour inespéré de leur fils.

Des phares sur le mur ? Ils n’ont pas appelé… Ce n’est pas notre voiture qui écrase les graviers gelés. Lumières de gyrophare.

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