Écrire à partir d' »Histoires de la nuit » de Laurent Mauvignier

Pour ce troisième rendez-vous de L’Inventoire sur notre plateforme à distance, Alain André vous propose d’écrire cette semaine à partir de Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier (Minuit, 2020). Envoyez-nous vos textes sur notre plateforme Teams (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) ! Nous prolongeons exceptionnellement cette consigne de 15 jours.
Pour répondre à cette proposition d’écriture, vous pouvez déposer vos textes sur notre plateforme jusqu’au 29 janvier !  Vous pourrez y découvrir ceux des autres participants et échanger avec eux ! Une sélection sera ensuite publiée sur l’Inventoire.

Si vous avez déjà participé au précédent atelier, vous êtes déjà connecté, sinon: Inscrivez-vous dès maintenant ici : Bulletin d’inscription sur la plateforme de l’Inventoire.

NB: Nous vous remercions d’envoyer uniquement des fichiers Word ou odt, en mentionnant sur le titre du fichier votre nom et le titre de votre texte.

Extrait

« Elle le regarde par la fenêtre et ce qu’elle voit sur le parking, malgré la réverbération du soleil qui l’aveugle et l’empêche de le voir comme elle aimerait, lui, debout, adossé à ce vieux Kangoo qu’il faudra bien qu’il se décide à changer un de ces jours – comme si à l’observer elle allait pouvoir deviner ce qu’il pense, quand il se contente peut-être seulement d’attendre qu’elle sorte de cette gendarmerie où il vient de l’emmener pour la combien de fois déjà, deux ou trois en quinze jours, elle ne sait plus -, ce qu’elle voit, donc, alors qu’elle est un peu surélevée par rapport au parking qui semble légèrement incliné après le bosquet, debout près des chaises de la salle d’attente, entre une plante rachitique et un pilier de béton peint en jaune sur lequel elle pourrait lire des appels à témoins si elle prenait le temps de s’y intéresser, c’est, comme elle la domine légèrement, la surplombant et de ce fait l’observant déformée, un peu plus tassée qu’elle ne l’est réellement, la silhouette compacte mais grande, solide, de cet homme dont elle se dit maintenant qu’elle a sans doute depuis trop longtemps pris l’habitude de le voir comme s’il était encore un enfant – non pas son enfant à elle, elle n’en a pas et n’a jamais éprouvé le besoin d’en avoir -, mais de ces gosses dont on s’occupe occasionnellement, comme un filleul ou un de ces neveux dont on peut jouir égoïstement du plaisir qu’ils nous donnent, à profiter de leur enfance sans avoir à s’encombrer des tracas que celle-ci provoque, que leur éducation génère comme autant de dégâts collatéraux inévitables » (p.9-10).

Afp / Archives
Proposition

L’écriture de Laurent Mauvignier est spatiale. Le regard circule : qui regarde qui, d’où et comment, c’est une affaire de point de vue, bien sûr.

Dans le premier tableau, une peintre, Christine de Haas, regarde Patrice Bergogne, qui vient de l’accompagner au commissariat parce qu’elle a reçu plusieurs lettres anonymes malveillantes.

Ce premier tableau repose sur une seule phrase. L’auteur nous en proposera d’autres, courant à perdre haleine en se souvenant de Proust et Claude Simon. Il doute, craint la fausse piste, précise, étire le texte, fait des pas de côté, rebrousse chemin, élague, déploie de nouveau. L’idée du point, à la fin de la phrase, lui donne « le vertige » ; alors il prolonge encore ; en peinture, on parlerait de repentirs.

  • Premier temps : vider le poulet, écrire une phrase longue

Je vous propose, dans un premier temps, de procéder à un exercice inventé par l’Oulipo. Il consiste à « vider le poulet » : à recopier la phrase de Mauvignier ci-dessus sur une feuille, en ne conservant que son ossature. Réservez : des pronoms personnels (pas forcément « il » et « elle ») ; les principaux éléments de la syntaxe, comme les conjonctions de coordination (« et ») et de subordination (« ce que », « qui », « comme si », « quand », « alors que », « sur lequel », « dont », « que », « comme »… Gardez également les verbes « regarder » et « voir », qui jouent dans cette manière narrative un rôle essentiel.

Puis écrivez votre propre variation de cette page : en utilisant les pronoms personnels de votre choix (« elle », « ils », « nous » ?) ; en imaginant d’autres personnages (vous pouvez leur donner un nom, même si Laurent Mauvignier ne le fait pas tout de suite) ; et en les plaçant dans une autre situation, un autre contexte.

C’est fait ? Revenons maintenant à Histoires de la nuit.

  • Détour : techniques du frisson

Histoires de la nuit se déroule dans « un bled pourri du centre de la France, au milieu de rien, de champs suintant le pesticide et le cancer, l’ennui, la désertification et le ressentiment ». Le hameau s’appelle « La Bassée », vers « L’Écart des Trois Filles Seules ». Une étable, trois maisons, l’une inoccupée et à vendre depuis longtemps. Y vivent : la famille Bergogne, avec le père, Patrice, plus à l’aise avec les animaux qu’avec les gens, la mère, Marion, qui rentre tard de son boulot dans une imprimerie en ville, et la petite, Ida, qui regarde ; tandis que l’autre maison est occupée par une peintre parisienne retirée, Christine de Haas, et son chien Radjah.

Du trio des adultes, Mauvignier commence par nous présenter Patrice, observé par Christine. Mais le mystère, et le secret, se trouvent du côté de Marion. Or, c’est bientôt l’anniversaire de Marion, on s’y prépare. Ce huis-clos festif va exploser. Car on n’est pas seul à s’y préparer. Et c’est toujours un choc, comme dans les romans précédents de Mauvignier.

Cette fois, c’est un hameau pris d’assaut, croit-on dans un premier temps, par des rôdeurs ; en fait, il s’agit d’un thriller sur les faux-semblants qui maquillent la plupart des existences…

Le roman s’appuie sur maintes techniques du récit à suspense ou « thriller ». Le récit avance par tours d’écrou successifs. On passe d’un personnage à un autre, sans cesse. L’auteur sème ses lecteurs, ouvre et écarte des pistes, dissémine les motifs d’angoisse (un sac à main couleur sang, un tatouage barbelé, le portrait inachevable d’une femme en rouge, les chasseurs du dimanche matin). Le ralenti comme la valse des points de vue contribuent à la tension. On veut savoir, il faut patienter. Ça tient en haleine, et ça avance, de scène en scène, inexorablement. C’est monté comme au cinéma, mais il faut imaginer un « split-screen » et une bande-son affolante. Et c’est écrit.

  • Deuxième temps : écrire le répit, la négligence des signes inhabituels, le déclenchement de la tempête

On devine très vite, dans ce roman, que ça va se gâter. Quelque chose va avoir lieu ; et même, quelque chose a déjà eu lieu dans le passé. Une agression, un règlement de comptes. Mais ce pourrait être autre chose, un type d’événement très différent, que vous allez choisir. Par exemple : le retour inopiné de quelqu’un, comme au début de Sous le volcan , de Malcolm Lowry (le personnage principal se torche au rhum et au mescal dans les cantinas, alors que son ex est en train de prendre l’avion et de revenir le voir pour vérifier si leur histoire peut encore marcher ou pas, et bien sûr c’est mort de chez mort). Ou une maladie grave, qui va détruire l’unité d’une famille. Ou un suicide, une perte d’argent, une tentative de braquage qui tourne mal, le basculement d’un enfant dans l’addiction à une drogue dure, un tsunami, une émeute ; voire un événement heureux, après tout : on ne voit pas toujours venir le retour inespéré, et positif, de l’être aimé, comme dans Conte d’hiver, de Rohmer ; ou la naissance d’un enfant ; ou le tirage du gros lot, etc. Les drames existent ; les comédies aussi.

Notez votre événement à venir.

Puis écrivez trois scènes d’un seul paragraphe, pour lesquelles la phrase longue que vous avez commencé par écrire propose simplement un stock de possibilités (elle ne figurera même pas dans votre texte).

Dans la première scène, un personnage ne se doute rien, comme Marion dans le chapitre 5. Elle, elle chante « Résiste », de France Gall, dans sa voiture : « Sous les roues elle reconnaît les vibrations de la route défoncée, le goudron craquelé, les nids-de-poule, les fossés sur les côtés et les champs qui s’étalent… » L’atmosphère pour autant n’est pas celle d’un conte de fées.

Dans la deuxième scène, un personnage, le même ou un autre, se livre à une activité ordinaire et néglige d’observer les signes inhabituels. Comme Christine, la peintre, qui hésite à se remettre à sa toile ou à cuisiner les gâteaux qu’elle s’est engagée à apporter pour l’anniversaire de Marion, alors que son chien, Radjah, lui, a déjà compris qu’il se passe au hameau quelque chose d’anormal, et tente de le faire savoir.

Dans la troisième et dernière scène, un personnage (le même ou un autre) continue à négliger les signes inhabituels – s’accorde un ultime moment de répit-, alors que l’action redoutée ou désirée a commencé. Comme dans ce passage, rythmé par « pour l’instant » :

« Pour l’instant, elle ignore les bruits, n’en est pas encore à les surprendre un peu partout autour d’elle comme elle va le faire dans quelques minutes.

Pour l’instant, elle ne prête aucune attention à ces froissements, ces souffles ou ces pas qu’elle commencera à percevoir seulement quand elle aura fini d’installer sur la table de la cuisine les ingrédients et les ustensiles dont elle va avoir besoin.

Pour l’instant, donc, elle ne fait pas attention aux bruits de l’extérieur, ni au fait que son chien n’est toujours pas revenu auprès d’elle. Elle se concentre sur ce qu’elle a à faire : casser les œufs, réserver les blancs, mixer les jaunes, le sucre, le sel, les cerneaux de noix, ajouter la farine et le sucre en continuant à mixer (…) Elle mixe encore, une pâte homogène gonfle, elle fait monter les blancs en neige et dans l’étable la main a déjà jeté le morceau de viande devant le chien depuis un moment. Le morceau en tombant sur la dalle de ciment a fait un bruit comme un flop mouillé, flasque, le chien s’est déjà jeté dessus, non pour le renifler ou douter de ce qu’on lui propose, mais pour planter ses crocs sans plus faire attention à la main de l’homme qui le lui a jeté (…) » (p.142-143).

Sauf que l’homme tient à la main un couteau de combat et qu’il va tuer le chien.

Vos trois paragraphes constituent un texte d’un feuillet standard au maximum. Donnez-lui la tension d’une brève nouvelle et envoyez-le nous.

Lecture
  • L’auteur

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967, dans une famille ouvrière. Il a grandi à la campagne, dans un monde sans livres où, « de toute façon, un garçon, ça ne lisait pas ». Diplômé de l’école des Beaux-Arts, il rate le CAPES d’Arts plastiques et décide d’assumer son désir d’écrire. Il publie son premier roman Loin d’eux à 32 ans aux Éditions de Minuit, qui reste sa principale maison d’édition. Depuis, il a publié des romans, qui ont reçu de nombreux prix ; ainsi que des textes pour le théâtre ; et il écrit pour la télévision et le cinéma. Il s’est établi à Toulouse, où il vit avec une libraire ; se passionne pour des écrivains comme Antonio Lobo Antunes, encore moins facile à lire que lui, ou Laszlo Kraznahorkai, qu’il va sans doute nous faire lire…

  • L’œuvre

Son univers est celui d’êtres en prise avec le réel, qui essaient de surmonter leurs traumatismes (qu’ils soient personnels – un suicide, une disparition – ou collectifs – le drame du Heysel, la guerre d’Algérie), et tentent de vivre leurs rêves malgré les obstacles que leur oppose la vie.

Histoires de la nuit est le onzième roman qu’il publie aux Éditions de Minuit. Certains d’entre eux ont été particulièrement remarqués et primés, comme le deuxième, Apprendre à finir (2000, prix Wepler et prix du Livre Inter 2001) ; ou Dans la foule (2006), un récit polyphonique autour du drame du Heysel, ce stade bruxellois dont une tribune s’est effondrée en plein match de footballe ; Des hommes (2009, prix Millepages, prix Initiales, Prix des libraires 2010), qui évoque les conséquences 40 ans plus tard de la guerre d’Algérie sur quelques personnages ; Autour du monde (2014), récit polyphonique à l’époque de Fukushima ; Continuer (2016), qui relate la dérive d’un adolescent et la façon dont sa mère tente son sauvetage au cours d’une randonnée à cheval au Kirhizistan.

  • Mon point de vue

Histoires de la nuit est sans aucun doute l’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire 2020. Dans son travail de romancier, je suis particulièrement sensible à son sens de la phrase (à son style) et à la manière dont il recourt, dans nombre d’entre eux, à la polyphonie. Ses histoires sont racontées depuis différents points de vue, même quand, par exemple avec Dans la foule, la caméra finit par isoler deux ou trois personnages précis, opérant ainsi un passage très original du récit polyphonique à la Faulkner (Tandis que j’agonise) au nœud d’une intrigue plus classique. C’est l’une des techniques narratives contemporaines des plus passionnantes, pratiquées par d’autres auteurs, comme Nancy Huston (Lignes de faille), Laurent Gaudé (Ouragan) ou Arnaud Cathrine (La disparition de Richard Taylor). L’auteur de romans « monodiques » que je suis y est particulièrement sensible.

A.A.

Alain André est l’auteur de romans, de fictions brèves et d’essais consacrés à l’écriture et aux ateliers. Il a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985 et vit à La Rochelle. Il y conduit des ateliers ponctuels consacrés à des parutions récentes, des modules de la « Formation générale à l’écriture littéraire », un cycle consacré au roman et, à Royan, une résidence consacrée aux chantiers des participants et des stages. Son dernier essai (Devenir écrivain, Leduc.s) a été réédité en février 2018, augmenté d’un dossier de Nathalie Hegron, consacré à l’autoédition numérique.