Vos textes à partir de « Il me faut te dire » de Arlette Farge (1)

Il y a 15 jours, Solange de Fréminville vous a proposé d’écrire à partir de l’ouvrage d’Arlette Farge, Il me faut te dire (Éditions du Sonneur, « Ce que la vie signifie pour moi », 2017). Parmi de nombreux textes reçus, nous en avons sélectionné 22 ! Merci à tous de votre entouhiasme !

Dorothée Chaoui ‪

À toi, I. 349,

Photo: Bernard Plossu

On nous avait envoyés là en plein hiver. Ils allaient construire un énième entrepôt, on devait intervenir avant, sauver ce qu’on pouvait, s’il y avait quelque chose à sauver. Autour de nous, quelques hangars, un rond-point, quelques voitures. La pelle mécanique a donné son premier coup de godet pour entamer la tranchée. D’abord on n’avait rien vu, les passes étaient monotones, les limons insignifiants. Et puis une tache sombre. Et une autre. On a alors demandé au pelleur de s’arrêter. Et avec la truelle on a terminé de nettoyer cette première tache. Consciencieusement, on t’a sorti de là, non sans t’avoir enregistré sur une fiche, photographié sous tous les angles, et soigneusement démonté.

On avait sans doute à peu près le même âge. Qui tu étais précisément, je n’en sais rien.

Je n’ai jamais voulu t’empêcher de te reposer en paix. Mais c’était eux ou nous. Je ne sais pas ce que tu aurais préféré, j’imagine surtout que tu aurais voulu qu’on te laisse tranquille. Ou alors au contraire tu t’en moques éperdument, maintenant que tu n’es plus là pour voir.

Finir ton voyage coincé dans des fondations en béton d’un bâtiment sans âme, ou bien terminer éparpillé dans une pile de curvers sur une étagère métallique, je ne sais pas ce qui était préférable finalement. D’ailleurs tu n’as aucune idée du béton, du métal ou des curvers. Tu es mort il y a 2000 ans, et j’ai interrompu ton sommeil éternel pour quelques panneaux de contreplaqué.

Je dois te dire : je suis archéologue.

D.C.

Alexandra Estiot ‪

Plein et délié

Photo: Bernard Plossu

Il me faut te dire ce que depuis si longtemps je ne t’écris pas. Longtemps, j’ai cru que tu voulais surtout ne pas l’entendre, qu’à te dire je courrais le risque de te perdre. Ce que nous avons est si plein. Mon désir est si plein. Peut-être le tien l’est-il aussi. Peut-être toi aussi le ressens-tu ce désir, le chéris-tu comme tu chéris nos rencontres. Peut-être toi aussi as-tu peur de le voir s’éteindre si nous le nommons. Peut-être ne le connais-tu pas ; peut-être le sens-tu bouillonner en moi. Peut-être ne sais-tu rien, rien de tout ça. Tendresse ou fuite ; passion ou abandon. Comment savoir ce qui viendrait après, ce qui adviendrait si je te l’apprenais ? De ce doute, il a bien fallu que je m’accommode. Longtemps j’ai cru pouvoir ne vivre que de rêves. De phantasmes. Longtemps, imaginer a suffi. Imaginer tes doigts effleurer ma peau, tes mains caresser mon ventre. Imaginer ma bouche entrouverte à ton souffle, ton regard sur mes lèvres. Imaginer ta langue lécher ma nuque, mes seins peser dans tes mains. Imaginer suffisait. T’imaginer derrière moi, ton corps pesant sur le mien couché sur des draps blancs, tes mains qui tirent mes bras au-dessus de ma tête, la gauche qui se pose sur mes doigts, la droite qui repousse mes cheveux, tire mon visage vers toi, ta langue dans ma bouche et toi qui glisses en moi. Longtemps j’ai cru qu’imaginer suffisait. Je sais maintenant qu’imaginer me ronge et que j’ai besoin de plein, besoin de m’emplir de toi. Mon amour. Il me fallait te dire.

A.E.

Bénédicte Mezeix

Photo: Bernard Plossu

Je pars quand tu rentreras je ne serai plus là je t’écris dans un souffle le dernier que tu auras de moi tu trouveras la maison vide disparu notre amour je suis éreintée de courber le dos sous ta violence plus la force de me remettre en question de me battre contre tes démons de me changer pour chercher à te plaire plus la force de te regarder en face quand tu m’achètes la lune pour assécher mes sanglots plus envie de te servir d’île toi qui tutoies le Monde tu ne verras que la maison vide tu ignoreras tout de ces années exsangues comme la nuit de Vaasa de ces efforts pour ne plus trembler devant ton rire d’ogre qui me lance que dans ce pays seule je ne suis rien tu te crois fort car tu fais taire tes élans du cœur enfermé dans l’image archaïque d’un Homme qui n’existe que dans ta tête c’en est trop je suis usée jusqu’aux os c’est mon dernier souffle mais pas celui auquel je pensais quand je traversais le pont du périph et que je voyais mon corps glisser parce que si je disais la vérité on ne me croirait jamais alors je pars dans cette expiration que je retiens depuis si longtemps je pars c’est toi que je quitte pas ce pays que tu n’as même pas réussi à me faire détester parce que je suis plus forte que toi je te laisse là face à toi-même et aux leçons que tu ne tireras jamais je n’ai plus peur du froid et de l’hiver et dans ce dernier souffle poussée par l’énergie du désespoir je prends mon élan au-dessus du vide qui me sourit je n’ai jamais été autant en vie.

Edie Cexbentiez

Carole Outlerg

Photo: Bernard Plossu

Tu es venue au monde yeux voilés, corps enserré,

l’esprit en ombre des fantômes, soumise à l’épaisseur enflée d’antre d’eux.

Du jour, de l’insert embué, tu percevais les voix étouffées,

tu sentais sur ton corps enfermé quelque effleurement ni tendre ni délicat, pressé,

jamais la douceur du son des peaux que tu implorais.

Déjà tu faisais vivre un monde préfigé.

Une transmission, continuation dans la traversée d’elle,

circulait à l’aube de tes artères le flot de la passion interdite d’elle,

dans ta chair dansaient les vertiges des sacrifices.

Entre vous, le creux.

Elle, vide du plein d’élans suspendus, contour de l’endroit,

présente de son absence, sa voix mutique,

entre vous toujours elle s’est débattue jusque lassitude, son dernier souffle soulageant le poids silencieux.

Elle te laissera ces printemps de cerisiers en fleurs, le chant de ce temps et les ans suaves,

sifflera doux à ton oreille le rythme bruyant des mouvements infinis,

jusque-là unique vibration du tambour scaphandrier

et la promesse des étés, le goût du fruit à la saveur de liberté.

Aujourd’hui tu peux cueillir la force fragile, équilibriste, funambule,

au front de ton courage, ta verticalité déracinée.

Te dire le bouleversement qui m’envahit quand dans tes yeux s’averse l’horizon, quand dans ton regard se noie l’histoire de tes fantômes, empreinte dessinant les couleurs de l’ancrage invisible.

Te dire mon calme face à toi, passées les turbulences des émois, te dire émue d’enjamber, impérieux le temps venu de sourire au pas.

C.O.

Floriane Draguet

Confidence

Photo: Bernard Plossu

Aux Pasteurs de Chaddaï

Cher Joël,

Je connaissais Kelley, cette lumineuse jeune fille de dix-sept ans, fervente adepte de votre doctrine, vive, rieuse et enjouée. Depuis quelques semaines, elle semblait éteinte.

J’en ai fait la remarque à Rachel, sa tante, qui a balayé mes craintes d’un revers de la main. Hier, j’ai croisé Kelley au Parc de la Source. Elle attendait sa mère qui devait l’emmener dans sa tournée hebdomadaire de visites particulières. Elle était seule, assise sur un banc, les yeux dans le vague. Je me suis approchée, et elle a levé vers moi un visage baigné de larmes. Sans que j’aie à lui poser la moindre question, elle m’a tout dit. Un membre éminent de votre Société l’a agressée plusieurs fois ! Elle a peur. Je suis inquiète pour elle. Si elle se confie à sa famille, elle sera dénoncée sans état d’âme. Elle sera traduite devant le Comité Judiciaire interne à votre communauté. Elle devra raconter devant un quarteron de Surveillants son calvaire dans les moindres détails. Je sais qu’elle ne sera pas crue. On lui rétorquera qu’elle n’a pas crié assez fort, que ce sont des allégations mensongères, qu’il faut un deuxième témoin. Elle sera jugée coupable et exclue du groupe. Je l’ai convaincue de porter plainte auprès des autorités compétentes. Je tenais à vous dire, moi qui ai vécu le même enfer, que nous sommes déterminées. Nous irons jusqu’au bout et nous ferons rendre raison à votre clique d’hypocrites décérébrés.

Sylvie

Francoise Sarnel
Photo: Bernard Plossu

Cher monsieur Linhart,
Je voulais vous dire que Porte de Choisy le Café des Sports est toujours là. Aux pieds des tours qu’il a vu s’élever, il surveille les tramways qui passent sur leur tapis roulant de verdure. Etes-vous revenu y boire une bière depuis que vous avez quitté les ateliers Citroën que ces tours ont remplacés et qui s’étendaient jusqu’à la Porte d’Ivry ? Ces ateliers dans lesquels vous vous étiez « établi » à l’automne 68, enfilant un bleu de travail sur votre tenue d’intellectuel maoïste pour fabriquer des 2 CV ? Vous étiez décidé alors à changer les choses de l’intérieur, à défendre l’ouvrier en endurant son quotidien.
Vous trouveriez le quartier bien changé s’il vous prenait l’envie de revenir. On a démoli les usines Citroën au milieu des années 70. Les ouvriers ont disparu et le sous-sol du Café des Sports n’abrite plus aucune réunion de travailleurs en lutte. Désormais les habitués rivent leurs yeux à l’écran qui retransmet du turf et fondent leur espoir de jours meilleurs dans l’achat de jeux à gratter et de grilles de loto. Et le plus paradoxal est que ces vilaines tours sont occupées en grande partie par d’anciens réfugiés asiatiques, ceux qu’on désignait autrefois comme les « Boat-people » et qui fuyaient le régime communiste que vous appeliez de vos vœux.
J’aurais tant de questions à vous poser monsieur Linhart, vous qui parlez si peu, mais celle qui me tient le plus à cœur c’est : Pourquoi, pourquoi ça n’a pas marché ?

F.S.

Inès Dalery

ANGELE,

Photo: Bernard Plossu

Tu rêvais, Angèle. Tu rêvais d’échapper à la prison d’une vie toute tracée. Tu rêvais d’un au delà-des mers, de la statue de la liberté saluée par les sirènes d’un lourd paquebot. Un jour, dans ton village normand où ton père trimait comme ouvrier agricole, tu découvris par hasard les photos d’un reportage dans l’Illustration. L’étincelle a jailli. Plus tard, bien plus tard, tes paroles entrainèrent la petite fille que j’étais dans une immense salle de bal chaude et parfumée, dans des salons luxueux, palais de glace où des femmes graciles, silhouettes de satin ou de soie se reflétaient à l’infini, où les conversations chuchotées étaient brusquement interrompues par un éclat de rire ou un air de jazz .

Tu rêvais, Angèle, mais tu gardais les pieds sur terre, tu serais femme de chambre sur un transatlantique. Ton premier pas sur le chemin de ton rêve, ton départ pour Munich, tu travaillais dans une famille, tu apprenais l’allemand, tu étais heureuse. La guerre de 1914 te chassa d’Allemagne; c’est la faute à pas de chance, disais-tu. Mais tu avais pris goût à la liberté. Ce ne serait pas New York mais Paris. Tu étais une bonne brodeuse, tu fis tes preuves dans une maison de couture.

Pour l’amour d’un homme tu quittas ton métier, femme au foyer dans une prison par toi choisie.  » Je suis restée au bord du chemin, va jusqu’au bout de ta liberté ». Tes paroles furent ma force, ma devise et mon viatique. Ton rêve, Angèle, s’est réalisé, à travers ta petite fille.

I.D.

Julie Briand

Photo: Bernard Plossu

Tu ne recevras jamais ma lettre, je la déchirerai dès son dernier mot. Donc je peux tout te dire.

Demain je serai jugé. Je plaiderai non coupable, je répèterai l’histoire que tu connais par cœur, que tu pourrais réciter mieux que moi tellement tu t’y accroches.

Mes chances sont très faibles, plus personne n’y croit à part toi. Tu marches la tête haute, ton fils est innocent, rien ne te fera changer d’avis, sauf peut-être un mot de sa bouche.
Mais voici la vérité qu’elle ne te dira pas.

J’ai participé au vol, je l’ai préparé minutieusement avec les autres suspects que je prétends ne pas connaître. La vieille femme fortunée seule dans son appartement était une proie facile. Mais elle s’est débattue, a crié, on a paniqué et frappé. Je me suis enfui le premier. Maigre alibi de promenade nocturne.

Mais pourquoi, comment ton fils adoré a-t-il pu faire ça ? Tu ne comprends pas, bien sûr. Il se drogue ton petit amour de 17 ans, il a besoin d’argent. Il est tombé ton ange. Il n’a pas tenu ton cap de perfection et il coule doucement. Tu l’aimes trop pour le voir.
Si tu n’étais pas là demain tout serait différent. Mon futur est détruit et je me fous des autres, autant avouer et disparaître. Mais ton immense tendresse et ton espoir seront là et me regarderont. Alors un dernier mensonge, un semblant de dignité avant que je plonge dans le noir, pour tes beaux yeux fiers, pour que leur lumière ne s’éteigne pas, pas tout de suite.

J.B.

Cécile Quiniou

Photo: Danièle Pétrès

Il me faut te dire que la seule chose que j’ai reconnue chez lui est son regard. Éclairé par je ne sais quelle lumière intérieure, avec cette façon de scruter le ciel comme s’il y voyait quelque chose d’impossible à nos yeux. Mais, en entrant dans cette chambre d’hôpital, la vision de ce corps de vieillard décharné m’a heurtée. La maladie trace un inexorable chemin. Il nous a accueilli avec une joie lisible. Puis, n’ayant rien perdu de sa verve habituelle, nous prenant pour témoins, il a d’abord convoqué ses ancêtres, les auréolant de souvenirs précieusement consignés.

Plus tard, avec des mots hachés de sanglots, il a longuement parlé de ses chats comme on parlerait d’enfants. Quand il en est arrivé à son père, c’est sans affection, qu’il a évoqué l’« enchanteur » qu’il était à ses yeux. Mais toi, je tenais à te le dire, il t’a nommée « maman ». Tu vois, malgré les souffrances de l’abandon, il n’a pas oublié qui est sa mère. Il nous a raconté avec fierté avoir offert à sa tutrice un tableau de tes débuts, lorsque tu représentais des fleurs dans des vases. Plus tard dans la journée, nous nous sommes rendus à son appartement. C’est là que j’ai vu, accrochées à des murs sales et lépreux, deux petites peintures naïves qui semblaient, sur ce fond de misère, comme de saintes reliques. Voilà, je veux te dire que si tu souhaites le revoir, le temps est compté. La maladie semble avoir ouvert une brèche dans son cœur malade et je crois que cette fois, il te laissera entrer.

C.Q.

Geneviève Lambert

Cher Ami,

Photo: DP

Je n’ai pas pour habitude de prendre ainsi le temps de me poser, un stylo en main, pour deviser sur un sujet en particulier. Mais réflexion mûrement faite, il me faut te dire l’impression bizarre que j’ai ressentie lors de ton intervention sur la conférence théâtrale à laquelle nous étions conviés.

Pourquoi, en effet, après avoir brillamment posé le sujet sur les causes et le questionnement d’un débat sur l’illusion et la chimère, les interprétations psychologiques et historiques qui peuvent en découler, t’es-tu soudainement tourné vers toi-même, prenant appui sur les incertitudes de ta vie personnelle et les considérations trop longues et inaudibles pour le public présent.

Est-ce ta nouvelle notoriété, ton sens de la mise en scène, le succès rencontré auprès des critiques théâtrales qui t’ont permis d’oser un tel débordement d’affects ? J’ai été sincèrement déroutée et j’ai douté te connaître.

J’aimerais en discuter avec toi pour au moins éliminer ce trouble ; peut-être ce rapprochement intime avec un public désintéressé est-il nécessaire à ton évolution ? Ou est-ce juste une pirouette pour voir jusqu’où tu peux l’emmener, pour asseoir ainsi ton autorité et le faire adhérer à tes projets quelque peu controversés par tes pairs ?

Si cela est sérieux, un tel machiavélisme ne me rassure pas quant à la qualité de notre relation à laquelle je n’hésiterai pas à mettre un terme, mais s’il s’agit simplement d’une nouvelle tentative de séduction dont tu as le secret, alors j’aimerais en rire avec toi.

Amitiés

G.L.

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