« Son regard » et « Une soupe à l’oignon »

Il y a trois semaines, Arlette Mondon-Neycensas vous a proposé d’écrire à partir de Yoga d’Emmanuel Carrère (P.O.L. 2020) sur notre plateforme Teams. Voici deux des textes choisis par notre comité de lecture. Voir la sélection complète ici.
Racha Perret

Son regard 

La lumière, quelques ombres vagues puis le néant. Je tombe du train. Du sang, une tonne de ce liquide rouge coule sur ma tempe droite. Je le sens. Mes yeux s’ouvrent, très peu et se referment aussitôt aveuglés par les néons de l’hôpital.

Je me souviens de ma chute, insolite pour moi qui suis toujours prudente. Des cris résonnent dans ces couloirs aseptisés. Je suis légère, je flotte sur un brancard poussé vers la salle d’opérations. Mes douleurs m’envahissent.

Je me réveille plus tard avec une paralysie presque totale. Mon âme est prisonnière de mon corps devenu inutile. Mon cœur bat à se rompre suite à cette déclaration du corps médical. Je respire à peine. J’étouffe.

Je détourne mon regard et aperçoit à côté de mon lit un inconnu, alité lui aussi, qui me sourit. Ses yeux remplis de compassion. Il me comprend. Je prends une longue bouffée d’air et tente de lui rendre son sourire.

 

Karima Slassi

Une soupe à l’oignon

Quand je le vis à travers la vitre, mes yeux se mirent à cligner au même rythme que mon cœur s’accélérait. Ma gorge se noua ; je posais ma cuillère. Mon buste se recroquevilla brutalement ; je m’enfonçais dans la banquette. Mes mains s’agrippaient à la table ; je retenais mon souffle.

Était-ce vraiment lui ?

Je reconnaissais sa mince silhouette et son jean blanc mais je ne lui avais jamais vu ce blouson de cuir marron. Je ne pouvais voir ni son nez ni ses joues ni son menton. Je ne distinguais pas le bleu de ses yeux mais perçu l’intensité de son regard. J’étais figée, seuls mes yeux roulaient. Plus j’avais la certitude que c’était lui, plus quelque chose s’effondrait en moi.

Que faisait-il dehors ?

Il m’avait écrit être très diminué par son opération de la hanche et prolonger son confinement à cause de ses bronches fragiles. Mais voilà qu’il marchait d’un pas vif et portait juste un masque bleu ciel. Il sortit de mon champ de vision. Ce fut le néant. Ma candeur s’effritait. J’eu un haut-le-cœur et cru que j’allais vomir dans la soupe à l’oignon.

Quand il réapparut, il tenait un sandwich enveloppé dans du papier rouge. Cette fois, je vis ses yeux bleus qui pétillaient. Il semblait plein de vie ; moi j’existais de moins en moins. Je cachais mon visage. Il ne fallait pas qu’il me voit comme ça.

Quand je me redressais, il avait disparu. Entre choc et déni, je vidais mon verre de Malbec et de WhatsApp j’envoyais : « Il est à quoi ton sandwich ? ». Je reçu : « Tomate, concombre…».

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