Vos textes à partir de « Ordesa » de Manuel Vilas (1/3)

Arlette Mondon-Neycensas vous a proposé d’écrire à partir de l’ouvrage de Manuel Vilas intitulé Ordesa (Éditions du Sous-Sol, 2019). Voici les 15 textes sélectionnés ! Nous vous remercions de votre belle participation !
Virginie Legrand

« Avec des mots de tous les jours, je t’écrirai des poèmes d’amour…

– J’écrirais…il n’y a pas le t’ et c’est au conditionnel. »

Un regard d’une détresse abyssale me pénètre.

« C’est pas je t’écrirai? »

Dix-huit novembre, Sainte-Aude, et il faut que je lui fasse réciter cette poésie. Je sais que ce n’est pas à moi qu’il s’adresse et dans le vert embué de larmes de ses yeux, je l’aperçois, l’Absente, celle que j’essaie de deviner dans chacun de ses gestes, de ses sourires. Je guette une ressemblance, dans son visage, avec celle que je cherche, une quête vaine d’indices qui me guideraient dans ce rôle de composition: belle-mère, marâtre, mère de remplacement, de substitution, celle qui s’immisce jusque dans mes draps le soir, m’insufflant des cauchemars et que j’exècre de lui avoir fait tant de peine en partant.

Je le retrouve souvent le nez en l’air, scrutant le ciel à la tombée de la nuit, espérant l’arrivée de Son étoile. L’orage le terrifie: et si elle s’électrocutait? Elle est là, dans l’odeur de ses cheveux, dans l’éclat de sa voix, dans ses colères, mère de sa rancoeur et de son insatiable ressentiment, celle que je tente de remplacer avec tant de maladresse alors que me revient, chaque matin, comme une ritournelle, sa première phrase « Maman elle me faisait des gâteaux au petit déjeuner! »

Elle ne nous a jamais quittés depuis, bien lovée entre nous, dans un mutisme bruyant, créant cette dissonance dans nos liens. Alors, tant pis pour la maîtresse s’il lui écrit au futur!

Didier Labbe

Enfant, j’espérais son retour. Nous ne parlions jamais de lui à la maison. Pas de photo, pas de souvenirs évoqués, tout juste quelques fragments récoltés, pièces d’un puzzle désormais incomplet. De lui, il n’y avait aucun indice, aucun vestige, pas même une tombe. C’était comme s’il n’avait jamais existé. Condamné à l’oubli mais pour quel crime?

Plus tard, je perçus son ombre tutélaire. J’aurais eu tant de questions à lui poser s’il avait survécu à ses trente trois ans, âge funeste qui m’a laissé orphelin de père inconnu. Entre les conversations sourdes, interrompues et les évocations de ma grand-mère, j’étais condamné à l’imaginer. Je le voyais tour à tour guerrier solitaire dans les Aurès., comploteur durant le putsch ou victime d’opération dans la casbah.

Presqu’adulte, je compris que la catastrophe avait figé ma mère dans sa solitude. Désormais, monstre mutique et froid elle nous maintenait à l’abri de ce souvenir morbide. Et vint ce jour où je découvris ces lambeaux de sa vie trop courte.

D’abord un passeport de l’Union Française. Hanoï 7 mars 1952 et ce petit agenda à spirale de 1956. De pages en pages, des rendez-vous mystérieux dans des bars et des hôtels, des noms d’officiers ou de fonctionnaires. Soudain mon coeur explosa: « Orifice d’entrée région occipitale gauche, un trou d’un doigt avec sortie frontale gauche. Entrée au niveau de la nuque, axe vertébral. Sortie région zygomatique gauche.» En tout quatre orifices horrifiques. À qui appartenait cet agenda?

Pierrick Lemaire

Maintenant, je sais

— Maman, maintenant tu peux me le dire, c’est qui lui ?

— Lui qui ?

— Celui dont on ne parle pas

— On en parle puisque tu m’en parles

Je m’étais bien étonné tout au long de ces années de ces cadeaux décalés : ce beau ceinturon rutilant à mon anniversaire, ces lunettes de soleil carrées au cerclage transparent, ce jean noir qui attirait les peluches, ces chaussures « qui respirent ».

— C’est vrai que tu es grand maintenant

— Oui maman (58 ans quand même !)

— Je vais chercher quelque chose ; attends-moi là

Et puis cette étrange impression d’entreprise de clonage, un peu comme dans ce film d’Hitchcock ou le héros façonne une jeune femme à l’image de son amour disparue

— Marche plus posément disait ma tante, soit détendu, serein,

— Ne t’esclaffe pas comme un béta, ris comme si la joie t’enflammait le corps me répétait la voisine

— Trop foncé ces cheveux ; on va te faire une teinture disait ma mère

J’aimais les voir sourire, et je m’appliquais à les contenter.

— Je ne sais pas vous mais moi j’ai faim, disait souvent ma mère avec une anxiété feinte dans le regard ; et toutes d’éclater de rire

Et cette casquette, à porter tous les jours même par temps chaud, légèrement penchée sur le front, pour une « belle prestance ».

Même la couleur de ma voiture ; comment ai-je pu acheter une voiture jaune !

Un bruit de pas feutrés ; ma mère est de retour un calendrier à la main. Au verso, une photo.

Maintenant, après tout ce temps, je sais.

C’est vrai qu’il avait de l’allure ce facteur !

Marie Coucaud

Sulpicia

De toi, Sulpicia, je ne sais rien. Seulement ton nom. Que d’ailleurs j’ai appris fort tardivement. Jamais aucun de mes professeurs égrotants de la Sorbonne n’avaient cru bon de me révéler l’existence de la seule poétesse de la littérature latine. Alors, des limbes de l’oubli dans lequel gisent les vies des femmes, je t’extirpe. D’abord, tu n’es qu’une silhouette, une ombre, pâle et grisâtre. Puis peu à peu, tes traits s’affermissent et ton corps s’épaissit.

Tu déambulerais dans ton jardin enserré derrière les murs du portique. Peut-être tends-tu l’oreille aux clapotis de la fontaine et aux piaillements des moineaux. Tu remarques les boutons émaillant les rosiers. Tu ignores certainement la masse besogneuse et triviale des esclaves qui s’affairent dans la maison.

Tu marcherais. Lentement. Ton jardin n’est pas grand. Tu fermerais les yeux aux bombillements du monde. Tu te concentrerais sur l’air froid qui pénètre tes narines et l’air attiédi qui en sort. Sur tes paupières apparaissent des lumières brèves et vives. Tu n’entends sans doute plus  les roues des charriots cahotants qui heurtent les pavés inégaux, les cris du boulanger irascible, la dispute servile dans la cuisine.

Les mots s’agrègent. Les syllabes se rangent l’une derrière l’autre. Tu bats la mesure de ton doigt sur ta cuisse. Deux syllabes longues : spondée. Une longue, deux courtes : dactyle. Tu cales tes pas sur le rythme des vers. Et dégustant leurs sonorités, tu les murmures dans la solitude de ton jardin.

 

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