« Une année à Paris, avec Gertrude Stein », Déborah Lévy (éd. du sous-sol)

A travers la chronique légère d’un épisode de sa vie, Déborah Lévy parle dans ce livre, comme dans les précédents, d’un tout autre sujet, celui du temps qui passe et de la meilleure manière de l’employer. Qu’il s’agisse des lieux qu’elle à habités (Etat des Lieux), du Coût de la vie (ce qu’il est nécessaire de sacrifier pour devenir soi), ou d’un road trip en Grèce avec sa mère (Hot Milk), toute expérience, et en l’espèce ici, la rédaction d’un portrait de Gertrude Stein, est prétexte à une autobiographie ironique – avec en arrière-fond la guerre qui vient.

Dans Une année à Paris avec Gertrude Stein, Déborah Lévy loge dans un petit appartement pour rédiger la biographie de l’écrivaine, plus occupée par les repas pris avec ses deux voisines que par ses visites à la bibliothèque ou au cimetière du Montparnasse. Dès le départ, nous comprenons que nous ne lirons pas uniquement le résumé de la vie de cette figure culturelle de l’entre-deux guerres, mais aussi celui de la difficulté de la biographe à cerner son sujet. Car parler de Gertrude Stein, grande théoricienne du roman fragmenté, n’est-il pas en fait la même chose que de parler de sa propre quête d’une forme capable d’accueillir une vie et les réflexions qu’elle suscitent sous la forme d’un roman ?

Difficile en effet de résumer le style de Déborah Lévy, si ce n’est qu’il est marqué par le souci d’inventer une forme littéraire inédite. A mi-chemin entre la chronique et le roman, ses livres savamment composés s’appuient tous sur une structure narrative simple, un lieu où elle séjourne, un voyage qui la décentre, et à chaque fois, insensiblement, des digressions (qui sont sa marque de fabrique), nous emmènent complètement ailleurs, vers un territoire aride où la vérité (sur ses amours, sur sa famille, sur ses choix) est l’objet de sa recherche et la finalité de son roman.

Ainsi, j’ai suivi l’an passé avec passion le stage animé par Astrid de Laage « Ecrire dans le sillage de Déborah Lévy », pour mieux cerner les contours de l’écriture de cette écrivaine alerte à l’humour radical.

Chacun des livres abordés dans les propositions d’écriture m’ont amenée vers des rapprochements inattendus, entre fiction, souvenir et réel. Car étudier le style de Déborah Lévy c’est retrouver la spontanéité et l’assurance de l’écriture, retrouver une fantaisie qui est bien souvent le meilleur guide vers une écriture dont le jeu avec le rêve et la réalité permet la rencontre du réalisme magique, capable de nous emmener ailleurs (paradoxalement loin de notre petite personne).

C’est l’usage du rêve et de ses métaphores qui permet en effet à l’écrivaine de nous émouvoir et de brouiller les frontières entre l’autobiographie et la fiction. Il n’est en fait question que de ça dans ses livres : écrire ses rêves et surtout, les vivre, et ce, quel qu’en soit le prix. Ainsi je me suis plongée une fois de plus avec délectation dans ce nouvel opus de Déborah Lévy, même si je n’ai pas de passion particulière pour Gertrude Stein.

Gertrude Stein est une figure du modernisme, icône queer et collectionneuse d’art moderne, elle méritait d’être redécouverte à l’aune de nos questionnements sur l’identité féminine et le courage nécessaire pour être libre de toute représentation assignée de l’extérieur. Interrogeant son art de la répétition, Déborah Lévy le scande en digressions autour d’un processus de création qui englobe l’art et la vie : « Au milieu de l’écriture. Au milieu de l’écriture il y a la joie » (G. Stein. Lifting Belly). « J’entends Gertrude réfléchir à la manière de se composer. Elle était massive quand les femmes étaient sensées être des miniatures, intellectuelle quand les femmes étaient censées être assujetties, queer quand elle étaient sensées être hétérosexuelles ». « Et ainsi je suis américaine et j’ai passé la moitié de ma vie à Paris, non pas la moitié qui m’a faite mais celle dans laquelle j’ai fait ce que j’ai fait (G. Stein. What are Masterpieces) ».

Riche de citations des poètes et peintres de son temps, le récit est comme toujours alerte et profond, même si la question que pose se livre est autre que celle du rapport entre biographie et autobiographie : y a-t-il dans un seul livre assez de place pour l’expression de la personnalité de deux femmes aussi fortes qu’intelligentes ? Je vous laisse le découvrir dans ce nouvel opus.

Danièle Pétrès

Ecrire dans le sillage de Déborah Lévy : du 8 Juin au 12 Juin 2026 à distance par Teams (Durée : 15 h. ; 10h-13h ). Stage animé par Astrid de Laage.

« Pour devenir écrivaine, j’avais dû apprendre à interrompre, à parler haut, à parler fort, puis bien plus fort, et à revenir simplement à ma propre voix qui ne porte que très peu. » Ces mots sont ceux de Deborah Levy, autrice d’une « autobiographie en mouvement », constituée de Ce que je ne veux pas savoir, Le coût de la vie et État des lieux. Dans ces trois récits, qui embrassent le passé et le présent, Deborah Levy raconte comment tracer sa route, et comment l’écrire. Avec esprit, sincérité et fantaisie, elle s’y révèle une styliste singulière qui réinvente à sa manière le genre autobiographique.

Dramaturge, poétesse et romancière anglaise, Deborah Levy est l’autrice de trois romans remarqués, dont le dernier the Man Who Saw Everything a été finaliste du Man Booker Prize. L’œuvre de Deborah Levy est marquée par un vaste projet de trilogie autobiographique qu’elle nomme living autobiography (Editions du Sous-Sol).