« Nuit procrastine » Eline Muller

 

le matin entre les volets vieillis dessine ses filaments d’or ou de plomb qu’ignore en partie la gravité le sens du monde encore absent mais revient-il jamais vraiment les gestes embués sous la couette tire-bouchon que la veille on en ait usé ou non le bon matin qui gagne toujours petit jour petit malin cache-cache entre deux vieux draps les échos d’un sommeil paraît-il profond une fatigue au corps chevillée chevilles et poignets que n’ignore pas la gravité le matin toujours trop tôt dressé au garde-à-vous gare à qui alors cheveux empâtés on se remet à rêver

 

de la route au goudron éparpillé familier s’éloigne en catimini une jeune sente qui glisse ventre à terre à travers la forêt se faufile par monts et par ruisseaux saute les brindilles fraye dans les étangs cascades buissonnières plantations de peupliers en saccades régulières ombre et lumière et ombre et lumière le sentier éperdu s’hume et se renifle il sent bon la mousse le lichen la sueur des collemboles le murmure du mycélium il accélère piétinement pédoncules sève cernes sans prière redeviennent humus alors encore on se réveille

 

les responsabilités encroutées pas encore grattées tirées arrachées les membres emmêlés poils embrumés piqûre de rappel bientôt midi marteau-piqueur la verticalité pas encore osée mais l’ose-t-on jamais vraiment le jour si bien dressé qui vainc finalement le matin s’acharne l’odeur de la fumée froide diffuse son acidité de foyer l’ombrage croissant des rêves résistants l’amplitude de leurs ailes s’allongeant sur la conscience une tessiture qui avale toute clarté tandis que le soir nous déshabille des odeurs laissant trainer les gestes répétés on s’endort