Que se passe-t-il lorsqu’un manuscrit arrive sur le bureau d’un éditeur ou d’une éditrice ? Quels éléments retiennent son attention ? Qu’est-ce qui lui donne envie de poursuivre la lecture ? Et comment un auteur peut-il mieux comprendre les attentes du monde de l’édition ? C’est précisément pour éclairer ces questions qu’Aleph Écriture organise chaque année sa Journée des éditeurs.
Lors de cette nouvelle édition le 12 juin 2026, plusieurs éditrices ont accepté de commenter en direct, devant un public venu nombreux, des projets développés dans le cadre des ateliers d’écriture d’Aleph. Huit participantes ont présenté leur manuscrit : une occasion rare pour le public d’assister à un dialogue exigeant entre auteurs et éditeurs autour de la création littéraire.
En ouverture de la rencontre, la romancière Marianne Jaeglé, responsable des programmes Roman d’Aleph, a rappelé l’ambition de cet événement : rendre plus accessible un univers souvent perçu comme opaque. Entre le manuscrit et la publication, il existe en effet tout un travail d’évaluation, de réflexion et de dialogue que les auteurs connaissent rarement de l’intérieur. La Journée des éditeurs propose d’ouvrir cette boîte noire.
Pour cette édition, des professionnelles venues de maisons d’édition variées se sont réunies dans nos locaux. Parmi elles : Les Avrils, Christian Bourgois, Folio, la Table ronde, Quartier libre, ainsi que Françoise Chaffanel-Ferrand, directrice littéraire et agent. La diversité de leurs parcours et de leurs sensibilités a permis de multiplier les regards sur les textes présentés.
Au fil de l’après-midi, huit autrices ont défendu leurs manuscrits, des manuscrits développés au cours de l’année et accompagnés par différentes formatrices : Aline Barbier, Solange de Fréminville, Béatrice Limon et Marianne Jaeglé.
Des sujets variés : entre mémoire, histoire et expérience vécue
Roman historique, récit autobiographique, témoignage de guerre, exploration de la mémoire familiale, réflexions sur l’identité… Cette Journée des éditeurs du 12 juin 2026 a offert un beau panorama de la création littéraire contemporaine. Mais au-delà des singularités de chaque projet, plusieurs thèmes ont traversé les échanges. La question de la voix d’abord : ce qui fait qu’un texte se distingue immédiatement parmi des centaines d’autres. Celle du point de vue ensuite : qui raconte, depuis quel endroit, avec quelle nécessité ? Et enfin celle de l’angle, de ce regard singulier qui permet à un sujet de devenir véritablement littérature.
L’autrice Violette Bernad a présenté un roman traversé par la question du deuil périnatal et qui explore les traces laissées par les absents dans la mémoire familiale. Les éditrices ont souligné la force de l’écriture et la singularité du dispositif narratif.
Elisabeth Chanay s’est inspiré d’un fait réel pour son roman qui suit l’effondrement d’un jeune juge pour enfants à la fin des années 1980 et interroge les répercussions de sa chute sur ses proches. Les échanges ont porté sur la construction du récit, la circulation entre les différentes temporalités et la manière dont l’intime rejoint les grandes questions contemporaines, notamment les sujets liés à la souffrance au travail.
Myriam Charbit, quant à elle, s’est attaquée à un sujet historique et politique de grande ampleur. En reliant l’histoire du célèbre navire de l’Exodus 1947 aux fractures du présent, elle propose une réflexion romanesque sur la mémoire, l’identité et la transmission. Les discussions ont permis d’aborder les défis propres aux fresques polyphoniques et à la gestion de multiples points de vue.
Céline Lafon s’est nourrie de son expérience de l’adoption pour écrire son roman. Porté par une voix pleine d’humour et d’autodérision, le texte transforme la quête des origines en véritable enquête romanesque. Les éditrices ont été particulièrement sensibles à la vitalité de cette écriture et à sa capacité à conjuguer tout à la fois émotion et distance.
Nathalie Le Cleï a présenté une trilogie consacrée aux dix dernières années de la vie de Joséphine Bonaparte, de son accession au titre d’impératrice jusqu’à sa mort. Les éditrices ont salué la force du personnage de Joséphine, tout en rappelant les réalités éditoriales : lorsqu’un projet est pensé comme une trilogie, il est souvent préférable de mettre en avant l’autonomie du premier volume avant d’évoquer la suite.
Barbara Le Moëne explore dans son roman les thèmes de la honte sociale, de l’identité, des secrets de famille et de la transmission. L’autrice montre comment les déterminismes de classe et les conventions de l’époque ont façonné le destin de plusieurs générations à travers son roman inspiré de son histoire personnelle. Les échanges ont notamment porté sur la manière dont un récit fortement ancré dans son époque peut continuer à résonner aujourd’hui. Les questions de filiation, de construction de soi et de libération des héritages familiaux ont été identifiées comme des thèmes profondément contemporains.
Florence de Talhouet, de son côté, s’est inspiré de son expérience personnelle lors du déclenchement de la guerre au Soudan en 2023 : le récit retrace dix jours passés enfermée dans un appartement de Khartoum, au rythme des bombardements, de la chaleur et de l’attente d’une évacuation. L’originalité du projet tient à son approche sensorielle. Les éditrices ont souligné la puissance de cette écriture du corps et la singularité de ce témoignage situé à la frontière entre littérature, mémoire et récit documentaire. Une réflexion s’est également engagée sur la place de la narratrice : témoin privilégiée, étrangère au conflit mais profondément marquée par ce qu’elle a vécu.
Enfin, Sophie Tessier revient dans son roman sur son propre parcours médical. C’est l’histoire d’une femme confrontée à plusieurs opérations maxillo-faciales qui modifient profondément son visage et bouleversent son existence. Le roman interroge la violence parfois invisible du système médical et les injonctions esthétiques qui pèsent sur les femmes. L’une des particularités du texte réside dans son travail sur la langue. Lorsque la parole est empêchée par la douleur ou les interventions chirurgicales, les mots eux-mêmes se déforment, créant une écriture inventive qui traduit physiquement l’expérience vécue.
Vers la publication
Tous ces projets partagent une même ambition : transformer une expérience humaine en matière littéraire. Mais ce que les autrices ont découvert lors de la Journée des éditeurs, c’est que l’évaluation d’un manuscrit ne repose jamais sur une recette toute faite ou une grille préétablie. Il s’agit d’une rencontre entre un texte, une sensibilité et une ligne éditoriale.
À travers cette initiative, Aleph poursuit l’une de ses missions fondamentales : accompagner les auteurs et les autrices non seulement dans leur pratique de l’écriture, mais aussi dans leur compréhension du monde littéraire contemporain.
Car apprendre à écrire, c’est aussi apprendre à situer son texte, à comprendre comment il sera lu, reçu et, peut-être, publié.
Laetitia Moréni