Là au cœur des dunes et de la nuit inconnue bat à nouveau l’animal en toi aux aguets l’œil clos mais l’oreille dressée non loin de toi il y a trois chiens qui dorment et tu souhaites qu’ils ne se réveillent pas comme eux tu as tourné sur toi-même avant de mettre ta tête sous ton bras et peut-être que tu n’étais venu jusque-là que pour retrouver ce geste ancestral cette manie circulaire qui protège avant de recommencer le jour cette manie qui résume le jour d’un regard avant de le recommencer et qui te fait t’enrouler sur toi-même il fallait venir là aux pieds de la nuit la plus dure pour retrouver ce geste ancien commun au chien et à l’homme
tu as bien dormi toi qui ne savais pas où dormir mais tu es reparti avant l’aube avant de vraiment redevenir un chien tu es reparti comme on fuit les ancêtres et comme on fuit la nuit tu n’es pas resté dans ses bras de peur qu’elle ne te garde mais cette nuit s’est fixée quelque part dans une partie de toi qui aboie désormais quand il y a du vent et le bruit sourd et bas de la masse noire de l’océan qui s’abat contre les falaises et les ronces qui se débattent autour de tes bras fragiles qui plantent quelque part un abri alors tu dresses le museau dès que tu ressens cette odeur de peur et tu es tenté d’aboyer quelquefois tu sais que tu retourneras chercher encore une fois ces nuits où l’on redevient
– quand tu es rentré à la maison, quand tu as dormi dans ton lit et c’était confortable et cela faisait du bien, une partie de toi est restée éveillée comme dans cette nuit de la préhistoire et j’ai su c’était évident, que tu repartirais très vite retrouver cette même nuit quelque part, ailleurs sûrement, mais toujours une nuit comme celle-là dont le baiser est mémorable une odeur de sable mouillé avec du sel sur toute ta face moustiques sur ta peau en sueur et se mettre en boule dans le creux des dunes à l’abri des phares des voitures avec simplement dans ta main un petit opinel ouvert au cas où
Pourquoi étais-tu parti quand tu es revenu ta mère t’a regardé comme un débile elle t’a dit c’est débile vraiment débile pourquoi tu es parti, et toi-même tu ne savais pas trop pourquoi ou comment l’expliquer pourquoi tu as pris ton vélo ce soir-là et pourquoi tu le reprendras souvent et pourquoi tu te sentiras bien au creux des dunes prêt à aboyer à tuer les chiens qui s’approcheraient à mordre à hurler
À moi ton père tu n’as pas eu à expliquer je ne t’ai d’ailleurs rien demandé tu es passé devant moi nos odeurs se sont mêlées et c’étaient les mêmes je m’en rendais compte pour la première fois. Qu’est-ce que cette nuit avait pu déposer sur ta peau la peur des origines peut-être tu es passé devant moi et tu me ressemblais trop j’ai compris tout de suite
Nous ne sommes pas faits pour ces intérieurs de coton, de mercurochrome et de carrelages froids que j’ai voulu construire pour toi. C’est entièrement de ma faute. J’ai passé ma vie à bâtir pour toi cet endroit, un endroit que je n’avais pas connu, auquel je n’avais pas le droit, un endroit où l’on ne sent pas la douleur. J’ai construit une terrasse pour que tu manges sous le soleil puis j’ai planté un pin pour que l’ombre t’en protège. Une bulle, une bulle de savon si légère, sans rien qui puisse la faire éclater
Moi aussi avant je sentais le pouvoir de la nuit. J’ai marché longtemps sans savoir où j’allais ni pourquoi, en serrant les dents. J’ai senti la déchirure du vent sur mon visage. Le souffle chaud de la vie aussi. Les nuits où nous allions invisibles, les nuages collaient aux étoiles et la sueur collait à nos yeux. J’ai tout rangé. J’aurais dû te parler de mes nuits, de mon barda, de mon fardeau. Nous étions comme des chiens. Nous dormions dans des creux. Nous traversions des forêts. Nous avons marché, nous avons traversé. Nous avons mordu la mort pour qu’elle nous laisse tranquilles. La nuit m’a poursuivi, c’est par toi qu’elle m’est revenue. Elle me manque. Certaines nuits je dors par terre. Depuis que tu pars j’y repense. Mes jambes bougent pendant que je dors.
La nuit est là. J’ai soif d’elle, de son humidité sur la langue dans les narines au fond des poumons. J’ai dans la bouche un goût trop ancien qui remonte. Tout appartient à la nuit. Même toi. Je suis désolé de t’avoir donné ce désir de déchirer le jour avec un couteau c’est passé en moi à quel point est-ce passé en toi t’ai-je tout donné sans le savoir ni le vouloir
Tu es parti à nouveau cette nuit tu as pris ton vélo tu as foncé vers la corniche que la mer frappait comme pour t’appeler je t’ai entendu je n’ai pas réveillé ta mère je t’ai suivi quelques mètres de plus que la dernière fois, moi aussi je voulais partir mais tu allais plus vite que moi, je t’ai regardé te battre contre le vent qui tirait tes cheveux en arrière comme pour t’interdire l’accès à cette nuit et tu insistais à t’en user les genoux, j’ai voulu te rattraper et je me suis blessé je suis rentré en boitant et j’avais honte que la nuit ne m’ait pas accepté.
J’ai tourné en rond ensuite comme un chien qui n’arrive pas à dormir et j’avais si soif
J’ai lavé tes tee-shirts trop larges pour toi quand tu es rentré, sans rien dire à ta mère, j’en ai effacé les traces de terre et de sang, caché l’odeur d’animal qui s’est battu. J’ai planqué tes chaussures salies pour qu’elle ne les voie pas. J’ai réparé ton vélo. Tu partiras encore, je le sais. Je l’ai vu à ton regard ce matin quand tôt tu es rentré. Quand tu repartiras, emporte ma nuit loin de moi. Cours.
L.A.