« On y va, Maman. À tout à l’heure ! »
Un oui désenchanté en écho. Chaque soir, chaque matin, nous sortons.
La porte d’entrée claque sur une allée bitumée bordée de jonquilles en février, d’agapanthes en juin menant à la place de l’église, où les aiguilles du clocher se sont arrêtées à l’heure de la Rome Antique, la petite sur le X, la grande sur le XII. Seul le carillon scande encore le temps. Albert a beau le savoir, chaque fois il frémit à l’idée d’être en retard dans sa journée dénuée d’impératifs. Albert lève un index sucé et vérifie que la girouette indique la bonne direction du vent. Moi, je sais d’où il vient, le vent : le parfum de beurre chaud et de vanille de la boulangerie, il souffle vers le Nord, des effluves de cigarettes, de sueur et de vin fermenté, il vient du PMU, donc de l’Ouest. Après l’enfilade de jardinières qui délimitent la place, Albert m’interroge : « Droite ou gauche, Marius ? », et tourne inexorablement à gauche. Albert est un homme de doutes, qui abhorre l’imprévu et tente de le contrôler en s’arrimant à ses menues certitudes. À gauche donc. Il compte les pavés. Je le devine à sa démarche, il valse, il ne pose le pied que sur le troisième pavé de ses ruminations mentales. Tiens, une nouvelle plaque dorée s’est ajoutée sur le mur de la maison médicale. Mme Claire Solère. Il fronce les sourcils, impossible de distinguer la fonction désignée en dessous du nom.
Ensuite, le chemin s’escarpe, plus caillouteux sur quelques mètres menant à une dune velue. Les coquilles d’escargots des sables, vides, croustillent sous nos pas. On s’y attarde peu car ensuite nous atteignons la plage, une crique bordée d’une digue, une crêperie et un glacier fermé en hiver.
Albert se pose sur un banc, les yeux en l’air, il guette, comme un berger du ciel, cumulonimbus, cirrocumulus, nimbostratus et autres d’un air tourmenté. Albert a le sourcil circonflexe qui lui donne cet air toujours inquiet. Il s’improvise météorologue. « La visibilité est trop bonne, il va pleuvoir demain. » Albert me laisse quartier libre sur la plage. Il ne veut pas souiller ses souliers, cela agace Célestine. Il jette un œil à sa montre, c’est le signe qu’il est temps de rentrer. Sinon « Maman se tracasse » me glisse-t-il à l’oreille en me soulevant dans ses bras pour m’épousseter, et nous rebroussons chemin, même itinéraire, en sens inverse.
Le carillon retentit neuf fois, nous sommes ponctuels.
Le tablier en toile cirée rose, une cerise brodée sur la poche, est suspendu à la patère. Célestine est couchée. Albert retire ses chaussures, saute sur les patins qui l’accueillent à côté du paillasson.
« Je vais dire bonne nuit à maman et je redescends. »
Albert allume la télé et on se cale tous les deux dans le canapé, il zappe, épluche le Télé Z, j’aime bien la couverture avec le basset, il a quelque chose d’Albert. On complète les mots fléchés inachevés par Célestine, jamais finis, jamais le temps. Elle n’est pas à la retraite comme Albert, elle.
Evelyne Dhéliat annonce une dépression. « Tu vois, Marius, je l’avais prédit » exulte Albert avant de s’assoupir.
Ce matin, face à la crêperie, Albert rencontre une dame, une blonde à chignon juchée sur des talons pointus comme les os de poulet que Célestine et Albert cassent avant de formuler un vœu. D’après Yvonne, la crêpière, ils étaient au lycée ensemble. Un bail ! Pourtant ils se reconnaissent sous une éclaircie. Yvonne est ravie, Claire l’aidera en cuisine le temps qu’elle installe son cabinet dans la rue qui monte au bourg et crée sa patientèle. Albert scrute le ciel, prédit une belle journée demain. La blonde aux talons poulets lui sourit. Elle ne semble pas y croire. La mer moutonne. Elle lui tend une carte qu’il glisse dans sa poche.
Depuis, chaque mardi, nous partons plus tôt. Albert fait un détour vers le bourg. Son pas s’est accéléré. Léger. Il se rase de près. Les aiguilles du clocher ont redémarré mais tournent à l’envers, ce qui indigne Albert. Je l’abandonne sur la digue, furète entre les œillets de dune et les queues de lapin puis gambade à loisir sur la plage. Albert ne prédit plus la météo. Il s’en fout royalement. Je reviens me désaltérer. Il s’éclipse.
« Je garde Marius, le rassure Yvonne. Il est tellement mignon. Hein, Marius ? On va laisser Albert à son rendez-vous. »
Elle me sert une galette coupée en morceaux avec de la saucisse et de l’eau.
Quand Albert revient me chercher, il sent la violette et la rose. Le circonflexe s’est arrondi. Ses mocassins sont poudrés de sable. Je crains la foudre de Maman.
A la maison, il s’enferme dans son bureau et écrit pendant des heures sur des feuilles qu’il range dans sa serviette de cuir et apporte à la dame au chignon.
On s’endort tous les deux sur le canapé. Maman refuse que je dorme avec elle. Ça met des poils dans le lit. C’est peut-être pour cela qu’elle ne veut plus d’Albert dedans. Dommage. J’entends qu’elle pleure la nuit, Célestine.
C’est en sortant de chez le fleuriste qu’on est tombés nez à truffe. « Qu’est-ce que tu fabriques ici, Maman ? » Des semaines qu’Albert n’appelle plus Célestine ainsi. Il bafouille.
Le circonflexe a tressauté comme un aveu. Il a la pâleur des lys qu’il tient par la queue, têtes en bas. Il n’avait pas prévu cette séquence. Claire non plus. Il était censé attendre ce soir pour tout lui révéler en lui offrant ce bouquet. Pensée émotion comportement : « Je suis fichu. J’ai peur. Je suis nul. » Pensée comportement émotion. Respirer. Souffler. Inspirer. Il ne sait plus dans quel ordre.
« J’ai fait un petit détour » chevrote t-il.
Il expire. Il compte : un, deux, trois… Pensée, émotion, action : « J’expire, je suis mort, mort de trouille, pétrifié. » Il pense à Claire, à tout ce qu’elle lui a dit, à ce qu’elle attend de lui. Avant de se lancer, un, deux, trois :
« Je vois quelqu’un. Claire. Elle est psychologue. »
Un, deux, trois.
« Thérapeute de couple. »
Les lys ont relevé la tête.
« Et ces fleurs sont pour toi ! »
V.L.