Au-delà de la polémique actuelle autour du livre de Thélyson Orélien « C’était ça ou mourir » – roman soupçonné d’avoir été écrit via une intelligence artificielle-, ce sont les véritables dangers de l’IA et le statut symbolique de l’écrivain dans notre société qui sont mis en lumière. L’auteur, qu’on croyait n’être qu’un spécimen en voie de disparition, demeure bel et bien un référent moral dans une société en perte de repère qui lui demande d’incarner l’honnêteté intellectuelle.
S’il est avéré à présent que « C’était ça ou mourir » a été écrit en partie avec l’aide de l’intelligence artificielle, il ne nous appartient pas de définir dans quelle proportion puisque nous n’avons pas les éléments pour en juger.
L’intérêt de cette polémique, en revanche, c’est qu’elle qui est devenue mondiale. – plusieurs journaux en ligne s’en font régulièrement l’écho aux Etats-Unis par exemple -. Car ce n’est pas tant autour de la personne de Thélisson qu’à propos de la notion d’auteur que chacun prend parti, et n’ayons pas peur de le dire, que chacun panique. Comme si la littérature, quoi qu’on en dise, restait le pilier le plus solide des valeurs de notre société du livre.
Cependant, pour contextualiser cette « grande peur », il faut remonter à l’invention de l’ordinateur, du logiciel de traitement de textes avec son correcteur d’orthographe, et de l’invention par Google d’un moteur de recherche recensant tous les écrits publiés chaque jour grâce aux blogs, sites d’informations. Ajoutons-y également la numérisation par cette même firme, de la quasi intégralité des livres publiés, formant une bibliothèque de Babel vivante mais virtuelle, sans cesse mise à jour et nous avons les fondations d’un mega-texte, dont se nourrira à son tour l’intelligence artificielle.
L’enjeu pour ceux qui veulent accroître leur capital linguistique est de capter, idéalement sans les payer, ces écritures productives de valeur (Frédéric Kaplan)
Google : la privatisation des mots
Cet outil de recherche, chacun s’est habitué à l’utiliser, en oubliant le modèle économique qui le porte. Car, dans ce passionnant livre de Frédéric Kaplan « Dealers de mots, la langue comme capital de l’intelligence artificielle » aux éditions Actes Sud (2026), on comprend comment l’entreprise a bâti sa fortune en monétisant les mots offerts aux enchères mondiales à des fins de publicités pour les sites qui le désirent, tout en l’augmentant également d’un immense réservoir de textes qu’elle n’a pas payés.
« Les mots et les phrases qui constituent le capital linguistique d’une entreprise sont le reflet indirect du travail d’écriture de ceux qui les ont produits. Pour assembler des mots, construire des phrases, développer des suites de paragraphes, ceux qui écrivent mettent en mouvement une mécanique invisible qui puise dans des forces intérieures pour générer une expression adaptée. C’est le passage d’une intention imprécise à une expression stabilisée. Écrire, c’est toujours travailler ». Plus loin, Frédéric Kaplan ajoute « Le travail d’écriture a un prix, les honoraires de l’avocat, le salaire du scribe ou du programmeur, la rémunération du prête-plume. Certains textes se vendent, mais pas tous. Pas la liste de courses, pas les phrases griffonnées sur la nappe en papier du restaurant, pas le brouillon de la lettre d’amour, et jusqu’à l’invention de Google, pas les séquences de mots entrées dans un moteur de recherche. L’enjeu pour ceux qui veulent accroître leur capital linguistique est de capter, idéalement sans les payer, ces écritures productives de valeur » (in. Dealers de mots).
De la privatisation des mots à celle des séquences de phrases
Cette privatisation des mots par Google peut être regardée aujourd’hui comme la première étape de l’appropriation de textes écrits par des humains par l’Intelligence artificielle générative. Pourtant, ce grand « métatexte » aujourd’hui payant sur abonnement, n’est autre que celui que nous avons préalablement écrit à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui.
Le rythme de numérisation s’est d’ailleurs accéléré ces dernières semaines, avec nombre de vieux manuscrits numérisés et détruits ensuite pour aller plus vite, en vue de « faire travailler l’intelligence artificielle à partir de données langagières ».
L’IA générative constitue bien aujourd’hui une concurrence au texte d’intelligence humaine.
Déni de pensée
Comment dans ce contexte utiliser cette IA sans nous voir déposséder de notre texte, donc de notre pensée ?
Pour l’instant, force est de constater que nous ne pouvons pas le faire, sans nous en dessaisir, sauf à l’employer dans le cadre de recherche ou de vérification, orthographique ou autre.
Mais nous voilà arrivé au second problème : si nous l’utilisons, il y a fort à parier que nous en devenions co-auteur (non rémunéré), ce qui contrevient au droit français de la propriété intellectuelle[1].
Et c’est cette alarme autour du statut d’auteur, autour du sujet pensant, créant et publiant, qui a agité tant de monde, puisque l’écrivain reste, aujourd’hui encore, le garant de la pensée et de la liberté de penser.
Car pourquoi le cas Thélyson Orélien soulève-t-il autant de passion ? Parce qu’il alerte sur la mort possible de l’auteur, et donc de l’individu pensant ; et que personne ne veut se voir englouti dans une marée textuelle générative.
Qui pense quand l’IA travaille pour nous ?
Le troisième problème que pose l’intelligence artificielle utilisée quotidiennement, pour enrichir ses textes ou répondre à des questions plus triviales, devient alors le suivant : qui pense si on délègue notre capacité de savoir, juger et de comprendre à une machine ?
La réponse fait froid dans le dos : celui qui pense est celui, celle et ceux qui ont créé la bibliothèque de données à partir desquelles nous cherchons une réponse. En conséquence : rappelons pour mémoire l’axiome cartésien « je pense donc je suis ». Si je ne pense pas, donc, qui suis-je ?
Personne en particulier donc. Dans la mesure où notre droit et notre constitution s’appuient sur la responsabilité et donc la faculté de penser et d’interagir de chaque personne, il y a fort à parier que le monde qui s’annonce soit un univers de non droit caractérisé par la captation du langage humain, gratuit et universel jusqu’alors, qui va nécessiter de sérieux ajustements, qu’ils soient juridiques ou humains.
En serons-nous capables ?
Pour finir sur une note positive, je pense que revenir au cahier à spirale préconisé par Virginie Despentes pour écrire un roman me semble une idée d’avenir pour garantir un petit espace de liberté. Reste à espérer que votre éditeur n’utilise pas l’Intelligence artificielle pour corriger le texte que vous lui aurez remis par fichier Word et qu’il s’empressera de passer au Pangram, ou pour demander à Mistral de rédiger votre quatrième de couverture.
Danièle Pétrès
[1] L’Article L111-1 du Code de la propriété intellectuelle dispose que « L’auteur d’une oeuvre de l’esprit jouit sur cette oeuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous. Ce droit comporte des attributs d’ordre intellectuel et moral ainsi que des attributs d’ordre patrimonial, qui sont déterminés par les livres Ier et III du présent code ».
Le Code du CPI n’envisage pas encore autrement que sous la mention « œuvre de collaboration », le cas de figure de l’Intelligence artificielle. Encore faudrait-il que les co-auteurs soient des personnes morales (avec un état-civil), ce qui impossible… sauf à rétribuer les propriétaires de la plateforme, qui ne sont pas pour grand-chose dans l’usage privé qu’un auteur en a fait. Impossible donc en France.