Amir Or est né à Tel Aviv en 1956. Editeur, traducteur, écrivain, professeur de poésie et poète internationalement reconnu, il a reçu de nombreux prix de poésie en Israël et dans le monde : Etats-Unis, Allemagne, Irlande, Ecosse, … Ses recueils de poèmes sont d’ailleurs traduits dans plus de 40 langues. Membre fondateur de l’EACWP (European Association of Creative Writing Programs), il a co-créé la Helicon Poetry Society en 1990 puis l’école de poésie hebrao-arabe Helicon.

Louise Muller a recueilli ses propos.

 

Amir Or
Amir Or

L’Inventoire : Comment êtes-vous devenu poète ? Et professeur de poésie ?

Amir Or : J’étais un petit garçon de 5 ans environ quand j’ai composé mes premiers poèmes. Ils étaient centrés sur des personnages imaginaires, dont mon ours, mon lapin et mon éléphant en peluche étaient les principaux protagonistes. Ma mère, ma première admiratrice, les avait reproduit dans un petit carnet, ce qui leur conféra beaucoup d’importance et me donna l’envie d’en écrire d’autres. Depuis lors, la poésie a toujours fait partie de ma vie. Je n’ai cependant pas participé à la scène littéraire israélienne avant longtemps. J’ai voyagé et j’ai vécu pendant plusieurs années en Europe et en Inde. C’est en 1986 que j’ai publié mon premier recueil, I Look Through The Monkeys Eyes (« Je vois à travers les yeux des singes »). Ce livre a gagné le prix de la Hebrew University, et depuis lors, j’ai beaucoup publié en Israël et dans d’autres pays.

J’ai commencé à enseigner l’écriture poétique en 1993, trois ans après avoir fondé la Société de Poésie Hélicon et l’école de poésie. J’ai réalisé que les jeunes aspirants écrivains n’avaient pas de moyen ou de cadre adaptés pour développer leur talent à travers un apprentissage méthodique. Puis je me suis aperçu que l’écriture créative n’avait pas de méthode d’apprentissage idoine, alors j’ai commencé à développer la mienne. Mon idée était de donner aux jeunes poètes davantage d’outils d’écriture, exactement comme ce que font les académies artistiques  pour les artistes de la musique, du théâtre ou de la danse.

 

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Helicon, home for poetry

L’Inventoire : Quels types d’ateliers sont proposés au sein de l’école de poésie Hélicon ?

Amir Or : En 1993, quand j’ai commencé à concevoir le projet d’une école de poésie, je me suis posé beaucoup de questions autour du cadre requis pour de tels ateliers. Voici ce à quoi j’ai abouti :

1. Le nombre de participants ne devrait pas excéder 16.

2. Les ateliers devraient être uniquement en résidentiel, afin que les participants ne puissent pas être distraits et que cette atmosphère de concentration puisse contribuer à créer une intimité entre eux.

3. Le programme serait basé sur 6 rencontres en 6 week-ends à raison d’une fois par mois, avec des textes à produire et des sessions de travail individuelles, et d’autres en groupe, avec les formateurs et les participants.

4. Les ateliers devraient avoir lieu dans un lieu calme, pour favoriser la concentration artistique et la créativité.

5. Les ateliers devraient inclure : l’expérimentation de plusieurs genres et méthodes, des cours de littérature, de réécriture et de mise en voix. Plus tard, j’ai ajouté la dimension de la traduction et, dans les classes bilingues hébreu-arabe, des ateliers de traduction mutuelle.

6. Au cours de l’atelier, chacune des sessions se concentrera sur un aspect de la poétique, abordé par le biais de toute une gamme de disciplines et d’approches différentes, une stratégie qui permet une forme d’ « immersion totale ». Ces aspects sont : le mot poétique (le vers, la strophe) ; la métaphore et l’image ; le rythme, le mètre et les autres qualités musicales de la poésie ; la rime et la forme poétique ; la composition et l’intégration ; la critique et les différentes thématiques possibles (par exemple « Rêve », « Autoportrait », etc.).

Ce programme de base a fonctionné de manière remarquable et, après quelques changements et adaptations au cours des vingt-trois dernières années, il est toujours enseigné avec succès. De mon expérience prolongée, j’ai appris que la concentration et le travail naissent d’une bonne dynamique de groupe, et c’est dans ce but que j’ai choisi de dédier la soirée du vendredi de chaque week-end de travail à une rencontre moins formelle autour de la poésie. Nous avons aussi institué des retours réguliers sur les textes, oraux et par écrit, à la fin de chaque session mensuelle, ainsi que des activités d’échauffements pour détendre le corps et l’esprit, comme des marches matutinales, des séances d’écriture libre pour se débarrasser de l’autocritique, des exercices d’écriture et un cercle de lecture, où chacun partage avec le groupe des poèmes et des livres.

Ces classes sont organisées en résidentiel afin de permettre le contact et la collaboration entre les élèves, et pour favoriser un travail intense entre les participants qui viennent des quatre coins du pays. L’atmosphère de concentration contribue à l’intimité et à la bienveillance entre les personnes. Ceci nourrit leur capacité d’ouverture à l’autre, à son héritage culturel aussi bien qu’à son écriture ; et cela leur permet également d’accepter leurs différences et de découvrir leurs points communs dans un vrai rapport de proximité rendu possible grâce au processus créatif. Cependant, nous offrons aussi un véritable cadre professionnel, avec des standards littéraires stricts appliqués tout au long du projet.

 

Helicon poetry society
Helicon poetry society

L’Inventoire : Pouvez-vous nous parler un peu plus des ateliers de poésie hébreu-arabe ? Comment est-ce qu’ils fonctionnent ?

Amir Or : Les classes de poésie bilingues hébreu-arabe sont prodiguées dans les deux langues, et comprennent des ateliers sur la poétique spécifique de la poésie arabe ainsi que des groupes de traduction mutuelle. À travers ces cours, nous avons réussi à rapprocher deux mondes culturels différents au cours de rencontres qui soulèvent et répondent à des questions à travers le dialogue et la créativité. Des participants ont décrit ces classes de poésie comme « un îlot de santé mental » au cœur de la crise politique. Avec le conflit israélo-palestinien en toile de fond, cet atelier a pourtant réuni année après année seize participants prêts à écrire et à traduire des poèmes ensemble. Est-ce que vous pouvez imaginer cela ?

Un étudiant arabe qui a grandi dans un camp de réfugiés près de Nablus qui traduit les poèmes d’un collègue juif racontant son service militaire, et vice versa : « Qu’est-ce que tu ressens ? Qu’est-ce que tu penses de nous ? ». Les questions posées et le dialogue instauré ont profondément touché le cœur et l’esprit des participants.

Est-ce qu’ils ont discuté de la situation politique entre les sessions de travail ?

Bien sûr. Mais ils ne s’engageaient pas dans la discussion en tant que juif ou arabe, mais en tant qu’être humain et poète, partageant avec les autres des intérêts communs. Cette expérience montre que, si le conflit n’est plus au centre du débat, les personnes découvrent tout ce qu’elles ont en commun et peuvent former des liens d’amitié et de nouveaux projets, de leur propre chef.

Pour promouvoir l’excellence au sein des ateliers, et à cause du coût organisationnel très élevé pour créer ce cadre de travail bilingue, les étudiants recevaient une bourse d’études complète. Malheureusement, après des années de succès, les classes hébreu-arabe ont dû cesser par manque de fonds. Le mandat de soutien des fonds de subvention suisses s’est terminé et le recours demandé à l’Union Européenne par Helicon a été ignoré.

 

L’Inventoire : Quelle est votre expérience la plus significative en tant que professeur ? Pour quelles raisons ?

Amir Or : Il m’est difficile de penser à un moment spécifique, tout comme je ne peux pas voir les succès de mes étudiants comme le point culminant de mon enseignement.

Jusqu’ici, mes étudiants ont publié plus d’une centaine de recueils. Ils ont participé à plusieurs festivals internationaux de poésie et ont reçu des prix, pour certains des plus prestigieux en Israël. Beaucoup se sont spécialisés dans la critique écrite, l’enseignement et l’animation d’ateliers de poésie partout dans le pays. Je suis bien sûr ravi du nombre de livres publiés et des douzaines de prix de poésie qu’ils ont reçus, mais mon expérience d’enseignement est une chose complètement différente.

Pour moi, l’enseignement est toujours ancré dans le présent, et ses apogées sont la somme de petits moments de réussite graduels : l’expression de compréhension soudaine qui éclaire le visage d’un étudiant, une réponse intelligente ou une nouvelle perspective exprimée pendant un atelier, ou quand les idées et les principes enseignés sont enfin intégrés et rendus dans un nouveau et brillant poème… J’aime enseigner l’écriture créative, c’est à chaque fois exaltant.

 

Photo - Andrée, Paix
Photo – Andrée, Paix

L’Inventoire :       Écrire/Faire écrire, comment interagissent ces deux activités ? Comment s’enrichissent-elles ? Se percutent-elles dans votre approche ?

Amir Or : Je n’ai jamais ressenti de telles interférences.
Au contraire, quand je suis confronté à un problème poétique, que ce soit en termes de métaphore, de poésie concrète ou de sonnets, je cherche de nouvelles perspectives et/ou de nouveaux stimuli qui me permettent d’éprouver ma propre écriture. Il y a toujours de nouveaux espaces ou de nouvelles possibilités à expérimenter. On pourrait dire que je suis parfois mon propre étudiant.

L’Inventoire : Pourquoi préférez-vous enseigner la poésie qu’un autre genre? Quelle est sa spécificité?

Amir Or : Eh bien, c’est un peu comme si vous me demandiez pourquoi je préfère écrire de la poésie qu’autre chose.

En fait, mon amour pour la poésie est peut-être inconditionnel mais il n’est pas exclusif. Je viens de publier un roman et j’édite aussi bien des recueils de poèmes que de prose. Cependant, la poésie reste mon premier amour et mon domaine de prédilection.

Qu’est-ce que j’y trouve ? La beauté ? Oui, bien sûr.
Une expression intense de l’expérience ? Oui.
La liberté ? En effet.

Tout particulièrement la liberté de penser et de sentir par moi-même dans une culture qui vous enjoint à faire le contraire, c’est-à-dire à regarder la télévision, à jouer aux jeux vidéos, à végéter de manière générale et à aller voter de temps en temps. Mais par dessus tout, j’y trouve lucidité et sagesse.

La philosophie, l’unique domaine professionnel dédié à la sagesse officiellement autorisé dans notre culture, devient de moins en moins convaincante quand on considère ce qu’est la « sagesse ». La philosophie évoque la lucidité et la sagesse mais elle manie la pensée sans finesse. Beaucoup de mots lents et lourds qui cherchent à capturer des idées que la sagesse saisit en un clin d’œil. Seuls quelques philosophes comme Héraclite, Platon ou Nietzsche, qui ont un talent poétique, peuvent traiter de la pensée en prenant en compte son intensité électrique. Il me semble que seule la poésie peut faire aux mots ce que la pensée opère sur eux : elle les entend, les goûte, les comprend ou non, les combine de manière étrange, se laisse emportée par eux, les entrechoque les uns aux autres, les dit. La poésie dit réellement à travers les mots tout ce qu’ils peuvent saisir et plus encore. La poésie maintient vivants les mots au moment où ils sont formés. Dans ce sens, elle opère une sorte de magie, la magie du mental humain au mieux de ses capacités.

L’Inventoire : Quelle est votre actualité ?

Amir Or : J’enseigne en ce moment un cours de poésie intitulé « Nouveaux chemins » à l’Union des écrivains de Tel Aviv. J’édite des recueils de poèmes et, par ce biais, je travaille avec les poètes sur leurs textes. Cependant, je suis en mesure aujourd’hui de dédier la plus grande partie de mon temps à l’écriture et à la traduction, à la publication et à la lecture de mes poèmes à l’international. L’an dernier, j’ai publié un roman, Le Royaume, et un recueil de poèmes, Ailes, ainsi qu’un nouveau corpus traduit en serbe. Cette année, devraient paraitre deux de mes traductions de livres d’Anastassis Vistonitis et de Jidi Majia, ainsi qu’une anthologie de mes traductions précédentes. Je vais également publier courant 2016 un nouveau recueil traduit en français, DéDALE (aux éditions MaelstrÖm), ainsi que plusieurs livres traduits en bulgare et en albanais. Enfin, j’espère avoir le temps de travailler un mois ou deux en résidence.

L.M.

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