Béatrice Castaner : « L’humanité est un arbre buissonnant »

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© Raphaël Gaillarde

Entretien réalisé par Laure Naimski

Avec « Aÿmati », Béatrice Castaner signe un très beau premier roman qui transporte le lecteur sur plus de 30 000 ans d’histoire entre passé, présent et futur dans une langue éminemment poétique et qui s’invente à chaque page. Avec une construction très originale et une écriture ciselée « Aÿmati » offre une échappée belle vers des contrées lointaines et nous rapproche de notre humanité. Poème épique, conte philosophique ou peut-être tout à la fois, ce récit d’initiation et de séparation épuré et fort nous interroge sur ce qui restera sur Terre, lorsque notre espèce aura disparu.

Rencontre à Limoges sur sa terre natale avec cette écrivaine en herbe travaillée par les questions de transmission et d’identité.

 « Aÿmati » est paru aux éditions Serge Safran le 4 septembre dernier.

Comment est né « Aÿmati » ?

La vie des femmes et des hommes préhistoriques m’intéresse depuis que je suis adolescente. L’été, je faisais des chantiers de fouille dans le bassin de Brive. En grattant le sol, on enlève les couches successives de plusieurs milliers d’années. On trouve des éclats de silex, des outils fabriqués. La première fois que j’ai tenu entre mes mains une lame taillée qui datait d’environ quinze mille ans j’ai été totalement fascinée et ça a marqué le restant de ma vie.

Comment passe-t-on d’une passion pour l’archéologie à une envie de fiction ?

Je me suis aussi très vite intéressée au théâtre et j’ai travaillé à l’organisation de spectacles. Parallèlement, je dévorais l’actualité autour de la préhistoire, j’allais visiter des grottes ornées et des expositions. Il y a quatre ans, j’ai suivi pendant un an, en tant qu’auditrice libre, le Master de Paléontologie humaine dirigé par Patrick Vignaud à l’université de Poitiers. Au sortir de cette formation est née l’envie de créer une histoire avec toutes ces connaissances accumulées au fil des années.

Le théâtre vous donnait déjà une bonne connaissance de ce qu’est un récit…

Oui, mais je n’ai pas pensé écrire du théâtre. La forme romanesque s’est imposée. Pourtant, je ne suis pas une grande lectrice de romans. En revanche, dans mon métier, j’entends plus de cent cinquante pièces par an. Mon expérience est vraiment une expérience de textes à l’oreille et moins de lecture. C’est aussi sans doute pour cela que « Aÿmati » possède un rythme, une musique et un phrasé qui relèvent davantage de l’oral que de l’écrit.

Comment est né le personnage d’Aÿmati qui est l’un des personnages principaux du roman ?

Je m’intéresse aussi à l’histoire des femmes et à la manière dont elles se sont battues et se battent encore pour acquérir des droits. Je me suis également toujours interrogé sur la manière dont les vainqueurs écrivent l’histoire : les hommes ont écrit l’histoire des femmes, les hommes blancs celle des hommes noirs, les Homo sapiens celle des hommes de Néandertal. Je me suis posée la question : comment essayer de contrer l’histoire toujours écrite par les vainqueurs ? C’est ce qui m’a donné envie de partir à la recherche de ces femmes et de ces hommes de Néandertal. Je voulais nous resituer, nous Sapiens, dans l’évolution des espèces, c’est-à-dire une espèce qui nait qui se développe et qui meurt. J’ai donc exploré la vie de la dernière femme de Néandertal et de son clan. Et je me suis projetée dans le futur pour explorer celle de la dernière femme Sapiens. L’idée est alors née de mettre leurs vies en miroir dans leurs expériences de rites initiatiques et de séparations.

Votre roman possède cette construction très originale où passé, présent et futur se répondent. Pourquoi ce choix ?

L’espace temps n’est pas linéaire. Passé, présent et futur sont des miroirs qui sont à des endroits différents, mais ils coexistent en même temps. C’est pour cette raison que j’ai travaillé sur les trois temps en parallèle.

Non seulement ils coexistent, mais ils se répondent comme un effet papillon ?

C’est lié à la transmission. Celle qui s’effectue en dehors des liens de sang. Dans mon roman, une femme qui a vécu il y a trente mille ans transmet une statuette en ivoire qu’elle a sculptée et qui va transformer la vie de ceux qui lui succèderont qui ne la connaissent pas. C’est ce que j’appelle l’effet papillon de l’humanité.

Le roman est traversé par un souffle poétique. Comment vous est venue cette écriture ?

Elle est venue d’elle-même sans que je sache d’où. Elle est sans doute pour partie liée à mes préférences qui vont au théâtre mettant en scène des récits épiques. Je m’intéresse moins au quotidien, à l’intime. J’aime particulièrement le travail d’Ariane Mnouchkine autour de l’histoire contemporaine et de la forme épique en lien avec l’écriture d’Hélène Cixous. Je travaille aussi beaucoup avec des auteurs francophones qui ont une manière différente d’approcher et d’appréhender la langue française, avec une manière poétique et en détournant les mots.

Je m’étais aussi donné pour consigne de n’écrire des descriptions qu’à condition qu’elles fassent avancer le récit. Un récit que je voulais écrit au présent. Je souhaitais aussi que tous les personnages n’aient aucun lien de sang.

Votre roman est assez pessimiste sur l’avenir de l’humanité. Pourquoi ?  

Le genre humain a compté plusieurs espèces qui ont coexisté entre elles ou se sont succédé. L’humanité est un arbre buissonnant aux multiples rameaux et non pas une chaîne linéaire. L’espèce Homo Sapiens, née entre 200 000 et 300 000 ans, est très récente, rapportée au genre Humain né entre 2,3 et 2,5 millions d’années quelque part en Afrique. Nous, Sapiens, sommes simplement les derniers représentants de l’humanité. Quand nous aurons disparu, il n’y aura plus d’humanité sur Terre. Nous ne sommes pas les survivants et encore moins les vainqueurs. Nous sommes juste les derniers. Et parce que nous sommes les derniers humains sur Terre nous avons une responsabilité énorme. Elle consiste à porter plus loin cette humanité. Et nous n’en sommes qu’à notre aube. Mais malheureusement, compte tenu de la manière nous nous comportons, notamment vis-à-vis de la planète et des autres espèces animales, je ne suis pas sûre que nous allons nous développer encore très longtemps.

Laure Naimski

Retrouvez ce livre sur le site de l’éditeur, Serge Safran

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Béatrice Castaner est née en 1961 à Limoges où elle vit et travaille
aujourd’hui. Elle a fait des fouilles archéologiques et du théâtre. Elle
est secrétaire générale du festival des Francophonies en Limousin.
Aÿmati est son premier roman.

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