Breizine « Déjà 50 » et Jean-Marc Glenat « Jìhuà shēngyù zhèngcè »

Il y a trois semaines, Céline De-Saër a vous proposé d’écrire à partir de Fille de Camille Laurens sur notre plateforme. Voici deux des 8 textes choisis par notre comité de lecture. Voir la sélection complète ici.
Breizine

Déjà 50

A 50 ans, elle vit à la campagne, libre. Elle aime un seul homme. Son seul amour. Il vit ailleurs. 10 ans qu’ils se sont séparés. Les autres hommes sont des hôtes.

Nous sommes samedi, il est 8h30, elle a décidé de ne plus porter de soutif. Comme ça. Ras-le-bol de se sentir muselée, 35 ans d’attaches en tout genre, 35 ans qu’elle arrange les bretelles, 35 ans d’essayage. Rien ne lui va de toute façon.

Elle choisit une jupe longue noire parsemée de petites fleurs. Elle l’aime bien; cette jupe cache un peu sa culotte de cheval. Elle se regarde devant la glace, à moitié à poil. Elle sourit. Pas de soutif, plus de soutif. Elle est bien décidée. Elle contemple longuement ses seins, elle les soulève, les regarde de plus près. Ils ne ressemblent à rien. Elle les déteste en vrai. Ses seins sont gros et lourds. Tee-shirt à manches courtes et pull noir léger habillent désormais cette poitrine mise à nue. Quel bonheur ! Elle se sent si légère !

Mais de profil, elle ne voit que ses seins qui semblent vouloir toucher le sol. En descendant l’escalier, ses seins livrent bataille. Elle râle. Elle fait quelques pas dans le salon, pour voir. Ses seins s’agitent comme des fous. Elle doit sortir. Elle est furieuse de voir ses seins redevenus si sauvages. Dépitée, triste, la voici à nouveau devant le miroir. Elle parle à ses seins. Elle se trouve lâche. Sortir comme ça, non… Elle en est incapable. C’est une fille. C’est une fille qui s’interroge sur la liberté d’être une femme.

Jean-Marc Glenat
Fille (définition)

Etoile délicieuse qui loge communément dans une moitié du ciel. Elle produit un chant propre à illuminer, avec le concours de l’autre moitié, le ciel tout entier. Et la terre aussi. On les dit à l’origine de divers phénomènes célestes : le crissement d’un talon sur le cristal du ciel engendrerait des tonnerres d ‘été ; l’écarlate des couchants, seraient de rouges baisers fardés posés sur l’horizon. Certains spécialistes évoquent le rôle qu’elles pourraient jouer dans la genèse des crépuscules lorsque leurs paupières viennent suspendre le jour ou dans la naissance des brumes d’été sur l’océan quand se lève leur humeur de marée. Mais des recherches sont en cours.

Jean-Marc Glenat
Jìhuà shēngyù zhèngcè (politique de planification des naissances )

Les deux hommes sont entrés dans la pièce sans dire un mot.

Apparemment deux fonctionnaires.

Ils ont à peine jeté un regard sur l’homme venu leur ouvrir la porte. Lui a baissé les yeux devant la  force de cette intrusion.

La modestie du logement ne leur a inspiré aucune politesse. Une table, deux chaises, quelques ustensiles de cuisine. Au mur, une unique photo : deux jeunes gens qui s’étreignent, qui sourient ; Du bonheur. Un lit, et sur l’édredon fleuri, une femme qui elle aussi baisse les yeux. Baisse la tête.

Ils ont montré des papiers. L’homme et la femme savaient-il lire ?

D’un mouvement de menton le plus massif des deux hommes semble interroger le couple. Une voix répond à cette interrogation muette. Une voix comme brisée, éteinte. La voix d’une défaite et des espoirs envolés : « c’est une fille ». La femme, elle, ne proteste pas, ne dit rien. Elle sait déjà la froideur de ces gestes qui vont, là, maintenant, vider le berceau, qui vont emporter cette petite chose, à peine un bout de vie. Avec elle, partira le rire.

Les deux fonctionnaires ne ferment pas la porte, leur fragile paquet sous le bras. Ils partent, soldats muets d’une cause insensée.

Ils ne laissent dans la pièce qu’un vide immense et la trace d’une chaleur impossible dans un lit minuscule.

Alors, de sous le lit, une petite tête apparait, puis un corps, celle d’une enfant tremblant qui connait trop ces croquemitaines en costumes élimés. Les bras de l’homme et celles de la femme l’enlacent et lui murmurent, comme à l’unisson « heureusement, tu es là, mon fils ! ».

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