« Ce que les larmes veulent dire » et « Fleury moi »

Il y a trois semaines, Arlette Mondon-Neycensas vous a proposé d’écrire à partir de Yoga d’Emmanuel Carrère (P.O.L. 2020) sur notre plateforme Teams. Voici deux des textes choisis par notre comité de lecture. La sélection complète ici.

Katell Salazar

Ce que les larmes veulent dire

Tout s’est déclenché dans le train de 6h18. Des larmes se sont mises à couler. Je ne peux pas vraiment dire que j’ai pleuré. Pour pleurer il faut, je crois, en avoir conscience, ressentir une intention. Là, non, aucune. Ces larmes me paraissaient étrangères, incongrues, détachées. Que cherchaient-elles à dire ? Fatigue, angoisse, peur ? Aucune idée, mon corps qui pleurait était déconnecté de tous ce qui pouvait faire sens, aucune vibration, aucune résonance. Là-bas, où j’allais, une dizaine de personnes m’attendait pour une formation sur « les adaptations pédagogiques au handicap ». Était-ce là, la raison de mes larmes ? Étrange posture que d’être à côté de soi à observer son corps pleurer et d’en chercher la raison. Assurément, je ne craignais pas cette formation : centre connu, stagiaires connus et formation maintes fois dispensée. Arrivée en gare, que faire ? Mettre son manteau, sortir et filer prendre un taxi pour le centre de formation. Et tout s’est passé, bien, sans larme. Il faut croire que je n’avais pas saisi ce que mon corps voulait dire, les larmes, c’était trop doux. Alors, il a empoigné ma poitrine, a compressé mes poumons, et quand je suis sortie du taxi, m’a clouée là, bêtement, sur un parking à 200 km de chez moi, en apnée.

Aujourd’hui, je remercie ce corps d’avoir lavé mes yeux et ouvert mon coeur sur la plus belle des rencontres : moi. C’est con de devoir s’effondrer pour se découvrir à 50 ans, mais il reste encore l’autre moitié de la vie devant soi.

Élisabeth Simone

Fleury moi

Je suis encore petite face à la grande porte blindée, dans cette immense allée. L’heure n’a pas encore sonné  devant  le  bâtiment  gris  et  sombre.  Je  suis  venue  364  fois  sans  jamais  me retourner et j’ai l’impression de ne pas avoir grandi. Je ne rentre pas aujourd’hui, c’est à lui de sortir. Lorsque je regarde mes chaussures vernies, je me rends compte que les années sont passées. L’allée peuplée de gens, tickets colorés à la main,  devant  cette  queue  sans  fin; je  me  demande,  si  les  grands  couloirs  humides et impersonnels, me manqueront. Je me souviens du food truck bleu vintage avec sa pancarte Saucisses Frites. Là, où le monde extérieur  laisse sa  détresse, sous  le  toit  cathédrale, les  femmes  pleurent  quand  les  enfants crient dans  les  couloirs  qui  raisonnent.  Le  froid, la  campagne  brouillarde,  je  ramasse  des mûres pour oublier l’attente éternelle de ces samedis hivernaux. La fouille à l’entrée, les cakes éventrés, je montre pattes blanches. La fin de l’été sur ma peau bronzée, le retour des questions derrière la vitre sonore. L’alarme fixée sur la porte sonne la fin, et nous plonge dans nos regards vides. A peine assise, à peine debout, refaire à l’envers le chemin si dur à parcourir. Te voilà ce soir, dehors et libre, j’enfile les bottes de la fille beauté pour  venir  te  chercher. Le  cœur léger,  je  me  souviens  du  jour  où  tu  es  entré,  j’étais  petite  et fragile. Le soleil me guide dans cette allée jamais fleurie, la queue a disparu, je marche la tête élancée. Papa, tu m’as manqué.

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