Carnets de Compostelle : « Écrire son expérience » textes et photos (1/2)

En Août dernier, ils sont partis en compagnie de Sylvie Neron-Bancel, pour suivre un stage explorant les champs d’expérience du marcheur, du photographe, du collectionneur. Les marcheurs ont chaque fin d’après-midi, partagé l’expérience de réaliser un carnet de voyage. Les auteurs participants nous ont confié certains textes que nous partageons ici avec vous.

FRAGMENTS, JOURNAUX, CARNETS, POÈMES et HAÏKUS DU CHEMIN DE COMPOSTELLE.

Dominique  Meunier

La non-photo

J’ai pris seulement 5 photos pendant mes vacances, la paresse de sortir mon appareil photo, la facilité de savoir que mes camardes en auront pris une multitude que je pourrai piquer et la lassitude. Sentiment d’inutilité de prendre les paysages de l’Aubrac, il me suffirait d’acheter un beau livre sur l’Aubrac pour retrouver ces paysages, les fleurs, les arbres, les champs. Les paysages ne m’intéressent qu’en vrai, avec tous les sens réunis. Que deviendraient ces photos ? Rien. Je ne suis même pas certaine de les regarder ensuite. En revanche, j’aime les photos avec des gens. Ceux que j’aime, ceux avec qui j’ai partagé quelque chose, une route, un chemin, une écriture. Merci à Pascale pour les photos de groupe. Elles pourront rejoindre l’album de ma vie qui dira quelque chose de mes jours, à moi.

Leçon de choses

J’observe le territoire de mon pays. Chaque village possède une église qui dresse sa verticalité, un cimetière horizontal et froid, un monument aux morts, une mairie avec drapeaux français et européen ; quelquefois une école si le village est assez grand ; et un bar-tabac. Qu’on le veuille ou non, la géographie humaine écrit l’identité du pays.

La conversation

La randonnée porte l’art de la conversation à son apogée. Comme la marche incite au silence, elle libère aussi la parole. En randonnée, on parle rarement pour ne rien dire puisqu’on pourrait se taire. On y parle avec vérité, par fragments, alternant les temps de paroles et les temps de silence, variant les interlocuteurs au gré de la marche, du hasard, de la proximité et des envies.

Le sentier des petits lapins

C’était à l’été 1990, à Bagnols-les-Bains, Lozère. Maman m’avait fait découvrir le sentier des Petits lapins qu’elle empruntait chaque jour avec Arthur. Elle débordait de joie, de sensualité et accueillait la nature de tout son être. Elle aimait la marche et j’aimais qu’elle l’aimât.

Le potager de la citadine

Je suis une fille de la ville, un peu confuse et honteuse de ne pas reconnaître les légumes, fruits et tubercules du potager. Je veux les apprendre : carottes, haricots verts, courgettes, blettes, tomates, salades, oignons, pommes de terre…

Tendre veau

Au long du chemin, les petits veaux avec leur maman. Tendre spectacle. Vais-je pouvoir de nouveau manger de la blanquette de veau ?

Portraits- Fragments

Elle travaille à l’Auberge fleurie à Aumont-sur-Aubrac pendant la pleine saison du pèlerinage de mars à octobre. Le reste du temps, elle vit à Selles-sur-Cher, près de Blois. Elle n’est plus toute jeune. Peut-être 72 ans.

Elle porte des cheveux mi-courts et s’habille avec l’élégance de son âge, une tunique discrètement colorée, un pantalon.

Elle se lève tôt le matin pour préparer la Coupetade du soir, répétant chaque jour les mêmes gestes précis, couper le pain rassis et les pruneaux, disposer les raisins secs, verser l’appareil (lait – œufs – sucre) et enfourner au bain-marie 185° – 38 minutes.

Elle aide aussi au service du soir, se faisant discrète, glissant comme une ombre. Peut-être fait-elle aussi le ménage des chambres, l’après-midi.

Elle savoure son bonheur d’avoir la chance d’être là, de travailler justement là.

Près de son fils et près de son petit-fils de 25 mois.

Je le vis dès que j’arrivais à Aumont-sur-Aubrac : visage hâlé, tenue de sport, T-shirt orange, phosphorescent comme le mien.

C’était mon premier pèlerin. Je le retrouvai avec notre groupe, à notre auberge, pour le repas à la grande table commune ouverte à toutes les rencontres possibles. Il parlait allemand mais échangeait avec nous en anglais. Nous occupions des places éloignées et je n’entendais pas ce qu’il disait. Nous le retrouvâmes tout au long du chemin, à plusieurs reprises.

Il s’appelait Achmat, il était allemand d’origine iranienne. Il venait de Dresde. En cheminant vers Compostelle, il traversait en France de nombreux villages et, sans y prêter garde, passait à côté d’autant de monuments aux morts. A la gloire des Français morts pour la France en 14-18 et 39-45.

Après une promenade en silence et une citation de Henry-David Thoreau.

Cher Henri-David,

Vois-tu, j’aime assez me taire, cela me fait économiser de l’énergie. Ce qui est formidable dans la marche, c’est qu’elle permet de se taire en groupe, ce qui ne va pas de soi, sauf pour un vieux couple.

Mais là, cher Henry-David, quand tu prétends que « l’homme que je rencontre m’apprend souvent moins que le silence qu’il brise », je te le dis, tu exagères. Heureusement que tu nuances ton propos avec « souvent ». Ta phrase est si bien balancée et si séduisante que j’ai peur pour toi. Peur de retrouver ta phrase dans un magasin pour touristes écrite sur une assiette décorative avec en arrière-plan un paysage désertique et au premier plan une vache de l’Aubrac.

Alors, laisse-moi te dire, j’ai tout appris de la parole des autres : la lecture, l’écriture, les maths, l’histoire, la géographie, la littérature. J’ai tout appris des paroles de mes amis et aussi quelquefois de mes ennemis.

J’ai tout appris de l’homme qui m’a dit je t’aime.

Christine Collard

Un muret festonne le chemin ce matin. Il cadence la marche. La mousse imprime sur les pierres sa respiration d’ombre et annonce – peut-être – le bois de hêtres qui brusquement agrandit l’oeil comme une Apparition.

        Je rentre dans le bois sans me rendre compte que j’ai mon chapeau à la main. Salutation muette et radieuse au temple végétal …

        L’oeil, le coeur gagnent en lumière. Entre rêve et silence, tous deux voient alors :  un hêtre qui serait maître des forges s’il n’était arbre, bien campé sur ses deux jambes, il part en quête d’une nymphe. Ses pieds sont deux ancres que la mousse lisse et allège. Ils froissent à peine le tapis des feuilles ocre , gardiennes des saisons . Le hêtre est patient et doux dans sa marche immobile. La mousse l’enveloppe comme une brise. L’hiver, c’est une nappe de givre vert qui tient bien au chaud.    

        La nymphe le regarde , figée dans un mouvement de danse. Les bras tendus vers le ciel, dans l’attente du hêtre aux pieds légers. Les intempéries ont un peu altéré sa robe de mousse mais elle porte encore un corset délicat, patiné de vert argent. Son élan condensé esquisse la mémoire d’une étreinte sans cesse renouvelée dans l’intimité des racines . 

        Le bois de hêtres parle de la terre, du ciel , de la constance du coeur et ouvre à l’Infini. 

Trois haïkus

 

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