Michèle Cléach : écrire une biographie ou une autobiographie

Écrire son autobiographie ou une biographie est un exercice complexe. Malgré l’envie d’écrire et de transmettre, il s’avère souvent difficile d’aller au bout de son projet. Certains décident alors de suivre un atelier d’écriture spécialisé ou une formation à l’écriture biographique.
Nous sommes allés rencontrer une spécialiste de la question, Michèle Cléach. Passionnée par la formation, elle anime des ateliers d’écriture littéraire et professionnelle chez Aleph-Écriture autour des histoires de vie.
Pouvez-vous nous dire deux mots de votre parcours professionnel et comment vous êtes venue à vous spécialiser dans les histoires de vie ?

Michèle Cléach : Savez-vous que les mots texte et tissage ont la même origine étymologique ? Ils viennent tous les deux du mot latin, textere. Je l’ai découvert en travaillant sur mon histoire.

Après un bref passage à l’Université, je me suis formée en Suède au tissage à la main que j’ai pratiqué pendant quelques années et j’ai également organisé des stages de tissage pour les particuliers.
En 1994, alors que je travaillais dans une grande entreprise depuis quelques années, j’ai pris des responsabilités syndicales, et c’est via mon activité syndicale que je me suis découvert un goût certain pour la formation. Cela m’a amenée à reprendre des études en Ingénierie de formation à la Sorbonne, et parmi les courants pédagogiques qui nous ont été présentées, il y avait les démarches d’histoires de vie en formation.

J’ai intégré l’IREFE, un institut de formation pour les élus et les responsables syndicaux. La pédagogie que nous mettions en œuvre était centrée sur la personne : partir de la personne, de ses savoirs et de son expérience pour construire, avec elle, les compétences dont elle avait besoin. Nous proposions, entre autres formations, un auto-bilan de compétences qui était proche de la démarche pédagogique des histoires de vie. C’est vraiment cela que je voulais développer dans mon activité de formation, des dispositifs à visée émancipatrice et porteuse de sens pour les personnes.

Au début des années 2000, je me suis donc inscrite au DUHIVIF (Diplôme Universitaire des Histoires de Vie en Formation) à Nantes, et à Paris 8, au séminaire de Danielle Desmarais – qui y était professeure invitée – Atelier autobiographique et rapport à l’écrit. J’ai également participé à quelques séminaires et journées d’études de l’Institut International de Sociologie Clinique.

Photo Michèle CléachComment et pourquoi êtes-vous devenue animatrice d’ateliers d’écriture ?

MC : A la fin des années 90,  j’ai sollicité Aleph-Écriture pour travailler avec les chefs de projet sur l’écriture de dossiers pédagogiques. J’ai pu constater les effets du dispositif de l’atelier d’écriture sur les écrits et sur les personnes. Je me retrouvais parfaitement dans la pédagogie d’Aleph, je dirais que nous avions des affinités pédagogiques. Forte de cette expérience d’atelier d’écriture professionnelle, j’ai sauté le pas et je me suis inscrite à des ateliers d’écriture littéraire auxquels j’ai participé pendant quelques années. Après le DUHIVIF et le séminaire de Danièle Desmarais, il m’a semblé cohérent, logique et complémentaire, de me former pour animer des ateliers d’écriture, littéraire ou professionnelle d’ailleurs.

De nombreuses personnes ont un rapport difficile à l’écrit. Les ateliers d’écriture peuvent le modifier sensiblement, j’en avais fait l’expérience du côté du professionnel mais aussi du littéraire. Arrivée dans la dernière partie de ma vie professionnelle, j’ai donc eu envie de continuer à transmettre, de poursuivre mon métier de passeuse, dans cet axe-là.

Les tops des meilleures ventes de livres contiennent toujours des autobiographies et des biographies. Comment expliquez-vous cet engouement pour les récits de vie ?

MC :  Après la Seconde guerre mondiale, ce qui était important c’était de reconstruire le pays, de regarder vers l’avenir. Quelles que soient  les souffrances vécues par les uns ou par les autres, il y a eu une espèce d’omerta sur le passé. Peu de récits ont été écrits. Et quand il y en a eu, ils n’ont pas été entendus. Il a fallu 50 ans pour qu’on commence à en parler, qu’on entende ceux qui voulaient en parler. On a vécu la même chose avec la guerre d’Algérie. C’est souvent à la troisième génération que les questions se posent, que les demandes de récits arrivent.

On se souvient aussi du slogan de 68, du passé faisons table rase. Pendant des années, en histoire, littérature, ethnologie ou sociologie, il fallait évacuer  le sujet. C’est l’époque du structuralisme et du nouveau roman. Mais on n’évacue pas le sujet comme ça ! La psychanalyse, la psychosociologie, la  sociologie clinique, ont contribué à faire ré-émerger le sujet.

Aujourd’hui, on trouve sur les tables des libraires des récits de vie, des autobiographies, des romans autobiographiques, des autofictions, etc. Les autobiographies des célébrités, souvent écrites par un nègre, et celles aussi d’écrivains patentés. C‘est une offre qui rencontre une demande. Les motivations des lecteurs sont sûrement très variées, sans doute pour une partie d’entre eux, est-ce la recherche d’outils de compréhension de leur propre vie, de réponses à la question : comment a-t-il fait, lui, avec son histoire ?

Quelles sont les particularités de l’écriture d’histoires de vie par rapport à la fiction ? 

MC : Si je vous dis qu’il n’y en a pas ?
Le passage par l’écriture fictionne déjà. La réalité en soi n’existe pas. 
Nous savons tous qu’il n’y a pas plus infidèle que la mémoire ! Et le travail de l’écriture, que l’on soit dans l’écriture de fiction ou l’écriture autobiographique, c’est le choix d’un point de vue, d’un l’angle, de temporalités. En cela, dans un atelier d’écriture autobiographique, on rejoint les préoccupations d’un atelier de fiction : comment, d’une vie, faire un objet littéraire ? Rien n’est plus ennuyeux que le récit d’une vie complètement linéaire où tout est au même niveau.

La temporalité est cruciale, la temporalité de la vie n’est pas la temporalité du récit. Une période de 10 ans pourra être écrite en une page quand une journée prendra 10 pages.

Si vous prenez un écrivain comme Lionel Duroy qui écrit des romans autobiographiques, il lui arrive d’un roman à l’autre, de raconter le même épisode de sa vie, mais il va le raconter différemment : l’épisode lui-même n’a pas changé mais son regard, son point de vue sur ce moment de son histoire, eux, ont changé.

L’histoire de vie racontée objectivement n’existe donc pas ?

MC : Non, ce serait se leurrer que d’y croire ! Dans son livre Je marche au bras du temps, Alain Rémond raconte qu’à la lecture de son récit autobiographique, un des membres de sa fratrie lui dit ne pas comprendre l’intérêt d’avoir raconté tel ou tel épisode de leur vie, tandis qu’un autre lui reproche, au contraire, d’avoir omis de raconter des faits importants. Leur regard sur un même événement n’est ps du tout le même.

Écrire son histoire de vie, ça n’est pas être dans l’explication, c’est la donner à voir. De nombreuses personnes arrivent en atelier avec l’idée que faire son récit de vie, c’est juste retranscrire les faits, les événements, d’autres ont essayé seuls de le faire et se sont heurtées très vite à des difficultés.

L’écriture, le travail d’écriture, nous amène souvent là où nous ne pensions pas aller. C’est souvent que les participants aux ateliers s’exclament ah ben dis-donc ! Je n’avais jamais compris ça, c’est en l’écrivant tout d’un coup que c’est venu. L’écriture mène l’enquête, comme dit Annie Ernaux.

Quand on écrit, on déconstruit, on reconstruit, En cela il y a déjà une part de fiction. Nous sommes une espèce fabulatrice nous dit Nancy Huston, ce qui n’est pas forcément incompatible avec la vérité !

Le récit de vie peut prendre la forme d’une autobiographie ou d’une biographie. Qu’est-ce qui les distingue vraiment ?

MC : Dans l’autobiographie, narrateur, personnage principal et auteur sont une seule et même personne, sauf si on décide de ne pas écrire au je.
La biographie, c’est l’écriture de la vie de quelqu’un d’autre : l’auteur n’est pas le personnage principal, il est extérieur au personnage dont la vie est racontée.
Les similitudes résident encore dans le choix du point de vue, de l’angle, des temporalités, celui de mettre en avant certains événements plutôt que d’autres, dans les ressorts dramatiques, dans la forme que l’on va donner au récit.
S’agissant de l’écriture de la vie des autres, certains écrivains poussent très loin le travail de la langue. Je pense à Pierre Michon, Les vies minuscules, à Marie-Hélène Lafon dans Histoires, Pascal Quignard, Christian Garcin, ou Pierre Bergounioux.

Dans les autobiographies de personnalités, qui, de fait, sont des biographies écrites par des nègres à partir d’entretiens, en règle générale, la mise en récit, la tension dramatique importent plus que le travail de la langue. Ce sont des choix, liés aussi au fait qu’il y a un contrat financier derrière. On imagine bien que si un auteur est payé pour écrire la biographie d’une célébrité il fera en sorte que le travail soit rémunérateur. On pourrait poser la question à Lionel Duroy, qui écrit sa propre œuvre et qui a également une réputation d’excellent biographe.

Il existe une autre différence entre biographie et autobiographie. Le biographe doit retranscrire la langue de la personne dont il écrit la vie tout en étant dans une langue écrite. Ce n’est pas sa voix que l’on doit entendre mais celle  de celui ou celle dont il raconte la vie ! Il faut une certaine fidélité dans l’écriture à la langue de l’autre.

A qui s’adressent votre stage « Écrire et transmettre son histoire de vie – Initiation » et l’atelier long qui en découle,  « Écrire et transmettre son histoire de vie » ?

MC : Dans les ateliers d’écriture, il y a des stages et des cycles.
Écrire et transmettre son histoire de vie, est un stage d’initiation qu’on peut poursuivre par le cycle du même nom.
Le
 stage d’initiation de 3 jours, est un passage obligé pour participer au cycle. C’est pendant ce stage, qu’on met en place les briques de fondation du cycle de 10 jours dans l’année.

Toute personne qui a envie de faire de son histoire un objet littéraire, qui souhaite la travailler par l’écriture, lui donner une forme, peut y participer.

En termes de prérequis, je demande que les personnes aient fait au minimum un atelier de découverte ou oser écrire, qu’ils aient l’expérience du dispositif de l’atelier tel que nous le pratiquons à Aleph. Et bien sûr, écrire entre les séances d’ateliers est nécessaire si on veut arriver au bout de son projet. Et ça n’est pas chose facile pour tout le monde.

Quelles sont les motivations des participants au cycle « Écrire et transmettre ses histoires de vie » ?

MC : Il y a les motivations de départ qui peuvent évoluer en chemin. Une grande partie du stage est consacrée à l’écriture sur la question de la transmission. Pourquoi je transmets ? A qui je veux transmettre ? Qu’est-ce que je transmets ?

Mais l’intention de départ évolue au long de l’atelier. J’en ai vu arriver qui disaient : c’est très important, c’est pour ma petite fille, arrivés au bout de leur récit, se dire : et bien voilà, c’est fait, il fallait que je le fasse mais ça va en rester là. Pourquoi encombrer ma fille avec mon histoire ? C’est mon histoire pas la sienne, si un jour elle a envie de la lire elle la lira.

Cette année par exemple,  une participante qui avait une longue pratique de l’écriture avait une idée précise de ce qu’était qu’écrire son histoire et elle savait aussi à qui elle voulait la transmettre. Pour elle, il y avait des faits, des événements, la réalité. Elle partait sur l’idée d’un récit chronologique. A la fin du cycle, elle était complètement sur autre chose. Elle avait compris qu’on travaille son histoire comme n’importe quel matériau d’écriture et qu’il n’existe pas une forme figée. L’important c’est de trouver la forme qui convient pour le récit singulier de chacun.

Comment se déroule le cycle « Écrire et transmettre son histoire de vie » ?

MC :  On y retrouve toutes les modalités de l’atelier classique, qu’il soit littéraire ou autobiographique : des propositions d’écriture, des retours, des lectures et relectures.

Si la personne a envie d’aller vers l’autofiction ou le roman autobiographique, c’est tout à fait possible.

Dans toutes mes propositions d’écriture, il y a un thème, l’enfance par exemple, ainsi que des enjeux formels, la temporalité, l’usage des pronoms, le dialogue, le monologue intérieur, etc. Allier les deux permet l’écriture du récit tout en travaillant un point technique ou une forme particulière. L’objectif, c’est également que les participants soient dans la réécriture. J’encourage donc vivement à retravailler les textes à partir des retours faits en atelier. Et à chaque proposition j’ouvre des pistes pour qu’ils poursuivent l’écriture chez eux.


Et qui suit votre formation au métier de biographe ?

MC : La formation au métier de biographe, nous l’avons conçue avec Delphine Tranier-Brad qui est aussi formatrice à Aleph et qui a été biographe pendant plusieurs années. Nos expériences sont complémentaires. A la rentrée de septembre nous accueillerons la sixième promotion.

Là aussi les motivations des uns et des autres peuvent être très différentes. Certains veulent en faire leur métier. Il s’agit souvent de personnes qui se réorientent professionnellement. Certaines animent déjà des ateliers d’écriture ou ont comme projet de se former aussi à cela, d’autres sont journalistes, ou écrivains publics. Il s’agit alors d’ajouter une corde à leur arc. Pour d’autres cela s’inscrit dans des projets pour après la retraite.

Dans tous les cas, ce sont des personnes qui ont une appétence pour l’écriture, qui aiment entendre les histoires de vie et ont une dose d’empathie importante. Le métier de biographe, c’est une relation à la fois humaine et commerciale.
Ce public est majoritairement constitué de femmes.

Quels sont les publics de la formation « De son histoire de vie à sa posture professionnelle d’accompagnement » que vous co-animez avec Danielle Desmarais?

MC : La formation que je conduis avec Danielle Desmarais propose aux personnes qui exercent des métiers où l’accompagnement tient une place importante de réfléchir à leur posture à partir du récit de leur parcours dans l’accompagnement. C’est l’occasion de formaliser des savoirs et de co-construire et/ou consolider une compétence.  Et c’est aussi une formation à la démarche d’histoire de vie en formation par l’expérience : les participants font le récit de leur histoire d’accompagnement, la partagent, l’analysent et analysent celle des autres.
C’est une recherche de sens par le récit oral, l’écriture réflexive et l’analyse du récit.

Pour terminer, selon vous qu’est-ce le fait d’écrire apporte à un individu ?

MC : Pour moi, dans l’écriture comme dans les histoires de vie, permettre à toute personne, quelle qu’elle soit, d’écrire son histoire est un véritable enjeu démocratique. L’histoire des individus est ce qui fait l’Histoire, avec un grand H ; ce n’est pas uniquement celle des personnes qui détiennent le pouvoir.

Le travail de l’écriture, la recherche de la forme, c’est de qui va donner aux lecteurs envie de lire une vie même si ce n’est pas celle d’un puissant ou d’un people. Écrire donne du pouvoir, écrire son histoire permet de se la réapproprier, de ne pas laisser le pouvoir aux autres. Et cette démarche qui s’inscrit dans la continuité de mon parcours est pour moi extrêmement importante.

Propos recueillis par Nathalie Hégron

Pour en savoir plus sur l’une des formations  et ateliers d’écriture que Michèle Cléach dispense pour Aleph-Écriture, cliquez ici.