Delphine Tranier-Brard : « Le cercle de lecteurs de manuscrits »

Delphine Tranier-Brard animera « Le cercle de lecteurs de manuscrits » les 4 et 5 mai à Paris. Une manière nouvelle d’aborder en groupe la lecture d’un manuscrit pour le faire progresser, à la manière du « script-doctoring ». Nous l’avons rencontrée pour en savoir plus.

L’Inventoire : Vous animez bientôt un atelier intitulé « Cercle de lecteurs ». L’image fait écho aux cercles qui ont nourri beaucoup de récits (Du Cercle des poètes disparus au Club des épluchures de patates). En quoi consiste-t-il ?

Delphine Tranier-Brard: Cet atelier s’adresse aux écrivants souhaitant faire lire leur manuscrit pour avoir un avis extérieur ou pour éclairer un refus d’éditeur. Chaque participant est invité à venir avec son manuscrit, et parcourt sur place ceux des autres en s’imaginant dans la peau d’un éditeur qui a peu de temps et une pile de textes devant lui. Il s’agit de repérer assez vite si l’histoire tient debout, si l’écriture se tient, si la narration est bien rythmée et donne envie d’une lecture plus complète. Chacun rédige une note de lecture lucide, sincère, et surtout subjective. Puis on en parle. On identifie, le cas échéant, des pistes concrètes pour permettre à chacun de remonter ses manches et de prendre à nouveau son texte à bras le corps.

L’Inventoire : Selon vous, à quel moment faire lire son manuscrit ?

Je serais tentée de dire : le plus tard possible.

Pour reprendre un conseil de Stephen King :

« écrivez la porte fermée. Relisez la porte ouverte. »

Je crois essentiel, lorsqu’on est habité par une histoire, de ne pas ouvrir la porte trop tôt. D’aller au bout de ce que l’on peut faire seul, sans interférence. De se lire, de se relire, jusqu’à une première version satisfaisante. Puis d’ouvrir la porte lorsque l’on est prêt à entendre ce que des lecteurs en disent. Prêt à en tenir compte.

L’Inventoire : Se lire et se relire… Est-ce indispensable pour aboutir un manuscrit ?

« Inutile de s’acharner à raturer sans fin, seul le temps lave vraiment le regard. » écrit J.-P Toussaint.

Il est surtout indispensable d’oublier son texte, de l’oublier en profondeur, puis de le relire pour tenter de le « surprendre, à l’improviste, comme si on le découvrait pour la première fois pour le juger d’un regard impartial ». Car il arrive un moment où l’on ne voit plus rien, on est immergé dans le texte, une maison si familière que le corps en épouse la forme, pousse la porte en évitant machinalement de se prendre les pieds dans l’amas de chaussures, l’œil dans le porte-manteau, le coude dans la poignée du placard. Se relire c’est comme redécouvrir sa maison après une longue absence et réaliser enfin : bon sang c’est invivable ce couloir il va vraiment falloir alléger…

L’Inventoire : En quoi un avis extérieur sur son manuscrit est nécessaire ?

Il fait gagner beaucoup de temps. Le lecteur extérieur ne connaît ni les coupes réalisées par l’auteur, ni la fin. Il a, de fait, un œil neuf. Il découvre et construit mentalement l’histoire mot après mot, son après son (telle que la découvrira le lecteur final). Il l’élargit par sa lecture subjective, dans laquelle son imaginaire intervient. Aussi un unique avis n’est-il pas suffisant pour jauger son texte.

Si un seul lecteur dit : le personnage de Jack est terne mais son frère Pat, lui, est réussi, il est même époustouflant. Bon, c’est un avis. Si un autre lecteur dit : Pat éclipse Jack, on ne voit que lui c’est dommage. Et si un troisième ajoute : la mère de Jack m’a horripilé, elle l’étouffe complètement ! Vous voyez l’idée ? Tout va bien dans ce texte. Chacun y a vu ce qu’il avait à y voir. Mais “si tous vos premiers lecteurs vous disent qu’il y a un problème (Connie revient trop facilement chez son mari, le fait que Hal triche à l’examen semble irréaliste…) c’est que problème il y a, et que vous seriez bien inspiré de vous en occuper”, recommande Stephen King dans ses mémoires sur le métier

L’Inventoire : Et vous, avez-vous des lecteurs privilégiés ?

Deux, en première ligne. Deux grandes lectrices de contemporain au regard généreux et pointu. Et en réserve, quatre lecteurs pour les récits se déployant sur plus de deux cents pages. Ils constituent un cercle éclectique reliant La Réunion, Annecy, Paris et Chevreuse, une demi-douzaine de proches que je ne cesse de tenter de surprendre.

DP

Écrivain des mémoires, Delphine Tranier-Brard explore par l’écriture les rouages du réel. Venue à la biographie après huit ans de conception dans l’industrie, nègre d’une trentaine de biographies privées et de Chercheur d’or bleu (éd. Cheminements), elle a également travaillé en librairie. Animatrice d’ateliers depuis 2008, elle conduit notamment pour Aleph les modules de la formation générale à l’écriture littéraire et la formation à l’animation d’ateliers. Elle animera prochainement Le Cercle de lecteurs (4 et 5 mai), Écrire à partir de sa vie (4 samedis du 11 mai au 22 juin), et Écrire à partir du réel (4 dimanches du 12 mai au 23 juin).

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