Dictionnaire de l’atelier : « Dispositif »

Par Alain André (Aleph-Écriture)

Généalogie

Jean Hyppolite (Introduction à la philosophie de l’histoire de Hegel, 1948, chap. 3) pose que, si la religion naturelle concerne la relation immédiate de la raison humaine avec le divin, la religion « positive », ou historique, elle, comprend l’ensemble des croyances, règles et rites imposés de l’extérieur aux individus, dans une société donnée et à un moment donné de son histoire.

Michel Foucault (élève du précédent) enquête sur la façon dont les « positivités » ou « dispositifs » agissent à l’intérieur des relations, dans les mécanismes du pouvoir (Dits et écrits, III, pp. 229 et suiv.). Le dispositif est une « formation » qui, à un moment donné, répond à une urgence. Sa fonction est stratégique : on manipule des rapports de force, on y intervient de façon concertée pour les développer dans une certaine direction ou les bloquer.

Georgio Agamben (Qu’est-ce qu’un dispositif ? 2006 et Payot & Rivages, 2007) relit Foucault. Aujourd’hui, les dispositifs sont partout. Techniques (la centrale de Fukushima, ce McAir sur lequel j’écris), financiers (les sociétés écrans aux îles Caïman), commerciaux (le contrat qui me ficelle à mon smartphone), policiers (les contrôles d’identité biométriques), religieux (les zones consacrées et services associés) ou culturels (telle action de formation, tel spectacles vivant). Ils se saisissent de l’humain pour l’assujettir, sans contrainte hors de l’illusoire sentiment de liberté de l’asujetti. Au développement des dispositifs correspond le développement des processus de subjectivation, qui transforment l’identité personnelle en mascarade marketing. Les dispositifs ne sont pas mauvais en eux-mêmes : mais ils exercent un pouvoir, qu’il s’agit de libérer et de rendre à l’usage commun.

Jean-Claude Rouchy (in : Connexions, n° 41) observe que, en formation, le dispositif est la structure dans laquelle les interactions entre personnes vont prendre place : un ensemble d’éléments délimitant le rapport au temps et à la réalité (durée, consignes, règles, modalités de paiement, etc.). C’est le setting de la langue anglaise, incluant, au-delà du cadre formel, des limites intériorisées. Un artefact, il convient de ne pas l’oublier : dans tout dispositif s’inscrit, de façon anticipée, la dimension contre-transférentielle de celui qui l’instaure.

Commentaire

En art existent des utilisateurs de dispositifs notoires, comme Sophie Calle, que Paul Auster évoque dans Léviathan (Actes-Sud) à travers le personnage de « Maria ». Moi, je me souviens d’abord d’un délicieux livre de François Bon : Paysage fer (Verdier, 2000). Invité à conduire des ateliers d’écriture à Nancy, l’auteur l’a écrit en se donnant quelques règles : l’observation du paysage proposé par le train au cours d’un nombre fini de trajets (à l’aller) ; des contraintes de procédure et d’exécution ; l’enquête documentaire, etc.

La production d’un ouvrage implique ainsi, de manière exhibée ou non, un dispositif qui l’a rendue possible, en engageant son auteur sur la page et dans le monde. L’écrivain est devenu capable de mettre en place les conditions de son propre accouchement. Tel Francis Ponge préparant ses « bombes » poétiques dans la maison de sa mère, tels les surréalistes pratiquant dans Paris la « dérive » ou l’écriture automatique à plusieurs mains, tel Georges Perec tentant d’épuiser un lieu parisien, tel Annie Ernaux revenant sur les lieux de son « événement ».

L’atelier d’écriture est un dispositif. Il met en jeu notre rapport au savoir et au pouvoir. Il « assujettit », pour quelques heures ou quelques années, des personnes qui visent au bout du compte… leur propre autonomie. Il doit être interrogé, comme une médiation provisoire, la mise en place de situations de soutien, la construction de démarches cognitives, toujours susceptibles de s’enliser, dans des malentendus durables, des transferts interminables ou une addiction sans issue. Aux participants, nous montrons du doigt la lune de l’écriture, mais nos élèves, trop souvent nous-mêmes, risquons de ne plus voir que le doigt pointé du dispositif : l’atelier, nos jolies « propositions ». Il faut alors se souvenir que l’horizon de tout atelier doit rester la mort (symbolique) de l’officiant, le travail (solitaire) des participants et le partage (socialisé hors de l’atelier) du résultat de leur travail. Notre rôle est d’accompagner : de notre atelier vers leurs dispositifs personnels de création d’ouvrages.

A.A.

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