Dominique Paquet : « C’est en ne voulant pas écrire vite qu’on écrit »

Chargée de cours dans plusieurs universités, Dominique Paquet anime actuellement à Censier un séminaire sur le merveilleux dans le théâtre jeunesse. Depuis plusieurs années, elle participe partout en France à des Cafés Philo, montrant la nécessité et l’urgence d’un débat permanent et citoyen. Elle intervient également régulièrement à Aleph-Écriture, où elle animera du mercredi 23 mai 2018 au vendredi 25 mai 2018, le stage Penser le monde et ses tumultes à Paris. Nous l’avons rencontrée pour qu’elle nous parle de sa philosophie des ateliers.

« Si l’enfant est le premier philosophe, nul doute que cet atelier tentera de réveiller l’enfant questionneur veillant en chacun de nous ». Dominique Paquet.

L’Inventoire : « Penser la vie, voilà la tâche », écrivait Hegel. Un beau programme. Est-ce un philosophe auquel vous vous référez tous les jours ? 

Dominique Paquet : Hegel non. Je pense plutôt à d’autres philosophes, comme Nietzsche, Spinoza, Platon.

Pourquoi Spinoza ?

Disons pour l’amour du destin et le fait de dire oui à ce qui arrive. Pas mal de difficultés dans la vie viennent de ce qu’on est « contre ». On pense qu’être contre c’est lutter, mais être contre c’est refuser, ne pas vouloir prendre à bras le corps le problème. Cela peut heurter les personnes qui pensent qu’on ne peut pas lutter, mais là, vous me prenez à un moment où je peux enfin l’accepter : dire oui à ce qui arrive.

Et pourquoi Platon ?

Platon, c’est la montée vers la philosophie, le travail d’analyse, de réflexion. Et puis je suis assez platonicienne, parce que je pense qu’il faut travailler à se dégager des opinions et des préjugés. Ensuite, il y a tout un travail sur soi à faire pour vivre le mieux possible. Mais pour répondre à votre question, je pense plutôt à Nietzsche en général.

Y a-t-il une urgence aujourd’hui à penser le monde ? Et peut-on le faire en trois jours, à l’occasion d’un stage ?

Il y a toujours urgence ! Par rapport à l’atelier, je travaille sur les genres de la philosophie. Dans la première étape, nous commençons par travailler sur l’analyse, la description d’un acte, d’une expérience existentielle, limite. C’est une expérience qui interroge sur « qu’est-ce qu’on fait là, qu’est- ce qui m’arrive, pourquoi ? ». On travaille sur les chocs de « conscience altérée », comme par exemple quand on se promène dans la nature et qu’on est submergé par le beau ; ou des événements comme les décès, ou le coup de foudre. Il y a des moments dans la vie où se produisent des phénomènes existentiels forts qui conduisent à s’interroger sur son existence. Sur soi.

C’est le premier moment de l’atelier : l’étonnement.

Dans la seconde étape, on travaille sur un objet opératif (on choisit des objets). J’ai une liste mais les personnes peuvent en prendre d’autres. Il y a la clé par exemple, l’oignon, le tuyau, l’échelle, le nœud, il y en a qui travaillent sur la porte, le lit, et là c’est à la fois un récit poétique et méthodologique. La question c’est comment l’objet peut être un outil de réflexion opératif.

Par exemple l’oignon, ce sont les enveloppes du moi. Le tuyau, la communication. La clé : l’ouverture/la fermeture, l’échelle, la montée… Autres objets : les eaux dormantes, jaillissantes, n’importe quel objet est susceptible d’ouvrir un champ de réflexion. Ce peut être des animaux, un porc-épic, une vache…

« En examinant l’objet dans sa fonction on découvre qu’il a une valeur opérative pour soi. »

Lors de la troisième étape, on est toujours dans le « je ». On passe à la lettre adressée à l’autre, au dialogue avec quelqu’un, c’est la lettre philosophique. Vous recevez une lettre de quelqu’un qui vous est cher et répondez, et sans botter en touche. C’est très dur de ne pas le faire, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de freins à la bienveillance et l’écoute. C’est très intéressant de voir comment on accueille la question de quelqu’un.

Il y a alors des questions « éthiques » qui émergent. Pour des médecins, une question qui peut se poser est « Est-ce que j’ai le droit de « débrancher » tel malade », pour d’autres personnes, c’est « est-ce que je dois utiliser mon droit de vote », « est-ce que je peux retirer mon enfant de l’école pour lui donner une éducation différente », ça dépend de ce qu’il se passe dans la vie de chacun. On analyse la capacité de chacun à aider, écouter et accueillir, et celle de donner des pistes aux autres, sans être toxique.

Quand il y a une vraie question forte autour de la table, on en discute philosophiquement. Il y a la question centrale du destin par exemple : soit on est déterminé soit on n’est pas déterminé. Si la personne pense qu’on est déterminé, on se pose la question « Jusqu’où va-t-on dans ce sens ? » ; car dans ce cas-là, vous pouvez traverser la rue sans regarder (puisque Dieu vous protège). Ce sont des questions assez pratiques finalement. L’objet de ces discussions est de battre en brèche l’attitude un peu générale dans la vie courante qui consiste à poser tout de suite un jugement de valeur. Dans l’atelier, nous ne sommes pas à cet endroit-là. On est dans l’analyse ; après quand on a bien fait le tour de la question, on prend une position éthique et on l’assume.

Ensuite, puisqu’on est passé au dialogue, je fais une autre proposition, créer un dialogue en argumentant pour ou contre une thèse.  C’est un genre à la fois littéraire et technique. Parfois des participants produisent un conte philosophique.

Quelle est votre méthode pour aboutir à « penser le monde » ? Interrogez-vous plutôt les textes ou les événements de l’actualité récente ? Et y a-t-il un va et vient entre les deux ?

On discute beaucoup philo, j’amène des livres, on discute des philosophes, des méthodes d’analyse, de classification, d’examen. On ne fait pas de dissertation. Il s’agit d’une petite boîte à outils. Lorsque les participants rentrent chez eux, ils peuvent continuer à réfléchir et écrire. Je garde contact avec certains.

Quel est l’aboutissement de ce travail sur trois jours ? À quel type de textes donne-t-il lieu ?

On aboutit tous à des textes et on les retravaille. Certains partent avec des thématiques. Il y a des personnes qui sont médecins par exemple, et sont confrontées à des problèmes métaphysiques, d’autres travaillent dans le marketing ou des organisations caritatives, on peut examiner des cas particuliers, et ils repartent avec une bibliographie adaptée, des débuts de textes.

Faut-il déjà avoir quelques bases pour suivre vos ateliers ?

Non. Il faut juste ne pas être psychorigide. « Ceux qui savent ». Non, nous, on cherche. La première fois que j’ai fait cet atelier, un homme d’un certain âge vient et me dit : « Je suis là pour savoir s’il y a une vie après la mort ». Comme ce n’est peut-être pas ici qu’il va trouver la réponse à sa question, je lui réponds (car je croyais qu’il faisait de l’humour) à la manière de Socrate dans le Phédon : « soit il y a quelque chose et je continue à dialoguer, soit je ne le saurai pas ». Il n’est plus venu, c’était vrai sa question, ce n’était pas de l’humour. La philosophie peut juste poser des questions, pas donner des réponses. Quand on fait une dissertation, c’est le mouvement de la réflexion qui est intéressant. A l’arrivée on trouve pour soi une réponse qui n’est pas fixe, d’ailleurs deux ans après, on va trouver que non finalement on rajouterait… ceci ou cela. C’est un essai de modestie la philosophie. Une tentative d’humilité.

La philosophie vous aide-t-elle à vivre ? Et peut-on dire comme Charles Pépin dans son dernier livre (La confiance en soi), qu’elle donne des clés pour s’ouvrir au monde, créer des liens, et qu’au fond, ce n’est pas tant la confiance en soi que la confiance en l’autre qui nous fait avancer ?

Moi ça m’aide à vivre ; ça m’a toujours aidé à vivre, d’abord parce qu’on comprend mieux ce qu’il se passe en soi. On est plus clairvoyant, on passe son temps à analyser ce qu’il se passe et comment on réagit. Est-ce que j’ai bien fait de dire ça… quand il y a des problèmes ? On essaie de poser ce problème sous un microscope pour que ça ne recommence pas.

Cela aide à comprendre le monde autour de soi aussi. À ne pas trancher tout de suite, comme par exemple, pour les discussions de comptoir, quand on entend parler de Poutine, chacun a un avis alors que la plupart des gens n’ont pas tous les éléments de réflexion. Il faut avoir la modestie, avoir du bon sens.

Quand j’entends « Moi si j’étais Macron je ferais ça », je pense plutôt qu’est-ce qui est important ? Comment on élève ses enfants, comment on se comporte vis-à-vis de ses parents, quels choix on fait pour soi ? Pourquoi est-ce qu’on n’est pas en accord avec soi-même, et pourquoi on fait en sorte de ne pas l’être ? C’est ça, se connaitre. Sachant qu’on ne sait pas grand-chose. Socrate disait « Je ne sais qu’une seule chose c’est que je ne sais rien ». Il faut accepter que ce soit long de se connaître.

Vous faites l’objet d’une entrée dans le Dictionnaire universel des créatrices, Des Femmes Paris). Vous écrivez des livres, vous enseignez à l’université, vous animez des cafés philo, où trouvez-vous le temps pour faire tout ça ? C’est fantastique !  

Dans la philosophie bien sûr. Parce que comme je sectorise rapidement, et que j’ai pris l’habitude dans la philo de mettre des choses en lien, j’ai des tiroirs et des liens dans la tête, je vais plus vite. C’est aussi une question d’énergie personnelle. Une des choses que je déteste faire, c’est de bavasser. Beaucoup de gens perdent beaucoup de temps à ça, certains peuvent aimer perdre du temps ou rêvasser, ou ne pas agir. Moi j’ai 9 vies, je suis un peu droguée au travail.

Une bonne manière de perdre son temps c’est de regarder la télévision. Vous ne regardez jamais la télévision ?

Je regarde les débats télévisés, mais il y a beaucoup de choses que font les gens que je ne fais pas. Quand les enfants que je vois lors de rencontres me demandent « Quels sont vos loisirs ? », boire l’apéro tous les jours avec les voisins ? Non, ça n’est pas pour moi. Je réponds : la philo, la lecture, m’amuser à discuter, aller au théâtre, au cinéma, tout ça continue à être de la philosophie, c’est vraiment un art de vivre. Je faisais de la philo avant la terminale, j’en avais fait toute seule en lisant des livres bien avant. Elle m’a toujours passionnée. 

Avez-vous des conseils d’organisation personnelle pour nos lecteurs qui veulent vivre et écrire à la fois ?

Il y a un temps pour lire et un temps pour écrire, où il faut faire le vide. Quand j‘écris des pièces de théâtre, je me documente, je laisse maturer. Puis j’écris.

Ce sont des rythmes individuels qu’il faut arriver à comprendre, pour soi. Nombre de gens que je rencontre à Aleph veulent écrire. Ils veulent faire vite.

C’est en ne voulant pas écrire vite que l’on écrit. Il faut être à l’écoute de soi-même.

Pas mal de gens voudraient être après le livre. Paul Fournel racontait un jour dans un magazine l’histoire d’un cadre qui voulait écrire un roman. Il disait tout le temps, je n’ai pas le temps. Alors un jour, il envoie ses enfants et sa femme ailleurs le temps d’un week-end et se dit « maintenant je vais faire le livre ». Il se donne une récréation avant, le soir, il regarde Apostrophes. Et en regardant l’émission, il comprend qu’entre lui et Apostrophes il y a tout le chemin du livre. Et c’est ce temps-là qu’il faut prendre.

Après, c’est bien de faire plusieurs ateliers d’écriture pour avoir des méthodologies, questionner le lexique, la syntaxe, c’est ce qu’il y a de plus passionnant dans le fait d’écrire. Est-ce que c’est le bon mot, le bon agencement ?

Dans mes ateliers, je travaille beaucoup aussi sur l’implicite. Peu de gens sont rompus à la découverte de l’implicite, ce qui est caché derrière le jugement. Qu’est-ce que présuppose la phrase écrite.

Un livre c’est très dur. Ce sont des années de travail. Bien sûr, un journaliste va faire ça en trois mois (l’écrire lui-même ou le faire écrire), mais si vraiment on veut écrire, c’est très long. Après, on connaît sa mesure, on sait ce qu’on vaut pour soi. On ne peut pas en faire l’économie. Ce n’est pas magique. Il faut passer par l’arcane du doute, du découragement, de l’indigence, de la panne, du plagiat, de la confusion, de la simplification, des idées qui viennent et qui complexifient tout. C’est un chemin très long. Descartes en parle dans Les Méditations. Dans les Réponses aux Méditations aussi, il s’enfonce dans la recherche comme s’il s’engageait dans un bois touffu.

Avez-vous écrit des livres de philosophie ?

J’ai sorti mes deux thèses « Alchimie du maquillage » (Chiron) et « La dimension olfactive dans le théâtre contemporain », qui parle de la mise en scène théâtrale avec des odeurs. Dans une de ses pièces, Castellucci diffuse une odeur excrémentielle, il a été récemment censuré. Festen a été monté également, avec des odeurs. Un courant du théâtre contemporain d’avant-garde.

N’avez-vous jamais été tentée par le roman ?

C’est trop long. Trop analytique. Hier j’ai écrit une pièce de 10 minutes (sous contrainte). Ce soir je suis là pour la voir, dans le cadre d’une manifestation qui s’appelle « Bocal agité » (dans le cadre de Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine).

Merci Dominique Paquet.

Notre conversation téléphonique se termine là. Dominique Paquet est appelée par la compagnie. Je laisse partir vers d’autres réflexions cette femme pressée et intensément vivante, qui a décidé de continuer à penser et agir, sans perdre son temps. Ainsi, en guise de conclusion et en écho « philosophique », aux paroles de Dominique Paquet, pourquoi ne pas citer cette pensée de Cynthia Fleury (Les Irremplaçables) :

« Pour se développer, l’individuation a besoin non seulement de temps, mais de définir l’objet même de ce à quoi elle passe son temps. C’est là une lutte quotidienne de ne pas se laisser confisquer le temps propre par autrui ou par tout phénomène exogène.

Plus grave encore est la certitude grandissant dans nos cerveaux chloroformés que le temps n’est que dépersonnalisé, comme s’il était une entité chérubinique, purement abstraite, insaisissable. Le temps, c’est aussi simple que ce qu’on en fait » (Cynthia Fleury).

Propos recueillis par D.Pétrès

Biographie

Dominique Paquet a réalisé de nombreuses adaptations théâtrales de textes littéraires : Colette, Dame seule, d’après Colette, Enquête sur Hamlet d’après Pierre Bayard) et philosophiques (Au Bout de la plage, le Banquet d’après Platon ; Le Boucher cartésien d’après Descartes ; Le ventre des philosophes d’après Michel Onfray) avant d’écrire et de publier des textes de théâtre destinées au jeune public : Les Escargots vont au ciel – Son Parfum d’avalanche – Un Hibou à soi – Froissements de nuits -Terre parmi les courants, – Les Echelles de Nuages – Cérémonies, Passage des hasards . La Consolation de Sophie, Maman Typhon… Lauréate de plusieurs bourses et prix, elle a assumé la co-direction artistique de l’Espace culturel Boris Vian des Ulis en Essonne. Co-directrice du Groupe 3.5.81. Elle assume la délégation générale des Écrivains Associés du Théâtre (EAT). Depuis plusieurs années, elle anime partout en France des Cafés Philo pour adultes mais aussi des Choco-philo pour les enfants, montrant la nécessité et l’urgence d’un débat permanent et citoyen.

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