Georges Perec : disparaître et réapparaître au Moulin d’Andé

Dans le cadre de son nouveau programme « J’écris les histoires de ma vie » Aleph-Écriture organise une résidence d’écriture sur « les lieux » au Moulin d’Andé du 19 au 24 juillet. Pour en savoir plus cliquer ce lien.

Le Moulin d’Andé a été construit au 12ème siècle. Entouré d’un parc de plusieurs hectares, il abrite en haut de la colline des dépendances transformées en chambres sobres, s’ouvrant en extérieur sur une table et des chaises. Près de la bâtisse principale aujourd’hui transformée en salle de spectacle, semble posée sur l’herbe une salle à manger grand ouverte sur le jardin.

Extrêmement paisible, c’est un endroit tout à fait rare qui possède une certaine qualité d’énergie et de silence. On pourrait dire que ce lieu a une âme, peut-être parce que dès sa transformation en résidence d’artistes dans les années 70, par son actuelle propriétaire Suzanne Lipinska, ce lieu a accueilli beaucoup de cinéastes, d’écrivains, et de musiciens.

Proche de Paris, il était facile à Truffaut de s’y isoler pour écrire des scénarios, d’y faire répéter sa troupe des 400 coups, et plus tard, d’y filmer plusieurs séquences de Jules et Jim. Alain Cavalier y a tourné son premier film Combat dans l’île avec Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant (on peut toujours aller sur cette île en barque). Ionesco y a écrit des pièces, Clara Malraux l’intégralité de ses livres ; quant à Maurice Pons, venu pour le week-end il y est resté toute sa vie. C’est peu dire que ce lieu est habité et inspirant.

La chambre de Perec « Les Pages »

C’est aussi ici que Perec, fuyant Paris après son prix Renaudot en 1965 (pour Les Choses), a écrit durant 3 ans « La Disparition », un livre où il a éliminé le « e » de son roman ; où la voyelle « e » brille par son absence; ces « e » pour « eux », ses parents disparus.

Son père mort à la guerre en 1940 et sa mère déportée à Auschwitz en 1943. Venu au calme pour écrire ce livre, il restera dans cette chambre « Les Pages », au 1er étage du Moulin.

Extrait : 

« Plus tard, voulant toujours y voir plus clair, il tint son journal. Il prit un album. Il inscrivit au haut du folio initial :

LA DISPARITION

Puis, plus bas :

Il a disparu. Qui a disparu ? Quoi ?

Il y a (il y avait, il y aurait, il pourrait y avoir) un motif tapi dans mon tapis, mais, plus qu’un motif : un savoir, un pouvoir ».

Aujourd’hui encore, ce lieu accueille des scénaristes tout au long de l’année (via son association le CECI  – Centre des écritures cinématographiques-), des écrivains qui terminent leur livre, et des masterclass dirigées par de grands interprètes. Leurs élèves, au calme pour apprendre, répéter, partout dans le domaine, peuvent jouer le soir dans la salle de concert.

Car ce qui frappe quand on séjourne au Moulin d’Andé est l’assemblée de résidents heureux et concentrés, de personnages en quête de leur livre, d’élèves sur leurs violoncelles ou de petits groupes en relecture de leur scénario, disséminés dans le vaste domaine. Il y a toujours une cachette pour écrire, et au son de la cloche de midi et de dix-neuf heures, un bon repas à prendre ensemble, cuisiné par un chef inspiré qui veille au confort des convives et aux repas équilibrés des artistes (avant la pandémie).

Fasciné par les lieux, qu’on retrouve dans son œuvre : Espaces d’espaces, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, La Vie mode d’emploi, rien d’étonnant à ce que Georges Perec, ait trouvé cet endroit pour y disparaître 3 ans, avant d’y réapparaître, une fois ce livre si important pour lui, terminé.

Escale, havre de paix, expérience du bonheur simple de marcher dans les bois et de découvrir les secrets de l’île, j’ai eu la chance d’y séjourner deux fois. Deux séjours hors du temps.

Il ne faut pas manquer l’occasion de séjourner au Moulin, peut-être le meilleur endroit pour se surprendre, ou pour se (re)trouver. Ou pour écrire, tout simplement.

Danièle Pétrès

La disparition, Georges Perec (Éditions Denoël 1969, republié par Gallimard Imaginaire/poche en 2019).

Aleph-écriture organise deux stages « les lieux de mon enfance » et « les lieux de ma vie d’adulte » au Moulin d’Andé du 19 au 24 juillet. Pour en savoir plus cliquer ce lien.

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