Impact des ateliers d’écriture sur l’écriture autobiographique

Isabelle Rossignol, animatrice et auteur, notamment pour la jeunesse, nous présente ici la transcription de son intervention auprès de l’Association pour l’Autobiographie (APA). Celle-ci collecte, conserve et valorise les textes autobiographiques inédits. Elle examine finement l’impact des ateliers d’écriture sur l’autobiographie, tels que pratiqués chez Aleph-Écriture en réponse à la question si souvent posée : écrire ma vie… comment m’y prendre ?
Elle animera un stage Paris « Écrire pour la jeunesse » : du lundi 18 juin 2018 au mercredi 20 juin 2018

 

Isabelle Rossignol

Pour ouvrir cette discussion sur l’impact des ateliers d’écriture dans le champ de l’écriture autobiographique, je vais me permettre de parler de ma petite personne. Oh je ne m’étalerai pas, je vous le promets. Je souhaite juste dire que j’ai connu l’APA (Association pour l’autobiographie – www.autobiographie.sitapa.org) il y a environ 26 ans, à une époque où je commençais ma thèse de Lettres Modernes sur les ateliers d’écriture. Je l’ai connue grâce à Anne Roche, ma directrice de thèse, qui est peut-être encore l’une de vos adhérentes et qui l’était en tout cas au moment où elle a accepté de diriger cette thèse. Pour ma part, en plus d’être étudiante, j’étais professeur de Français Langue Étrangère et, déjà, animatrice d’ateliers d’écriture ; mais, surtout, je voulais écrire.

Écrire quoi ? Ma vie, bien sûr. Plus exactement, un épisode de ma vie. Oui mais comment ? Comment écrire cet épisode ? Je me heurtais à cette question. Je m’y suis heurtée pendant trois ans au moins. J’ai essayé la fiction. J’ai essayé le témoignage. J’ai essayé le récit autobiographique. Rien ne me convenait. La fiction était trop éloignée du réel, le témoignage était trop proche et le récit autobiographique, tel que je le pratiquais, me semblait trop peu littéraire. Il m’a donc fallu en passer par l’invention d’une forme singulière, forme qui est apparue parce que je suis allée puiser dans des recoins insoupçonnés, que seule l’écriture, par les chemins de traverse qu’elle m’a fait emprunter, a pu faire sortir de l’ombre.

Je n’en dirai pas davantage – je l’ai promis – car ce détour introductif n’a qu’un but : vous présenter la première question que les participants nous posent dans nos ateliers à visée autobiographique, la même exactement que celle que je me suis jadis posée : comment m’y prendre pour écrire ma vie ? Ceux qui ne s’y sont jamais essayés la posent timidement. Ceux qui ont fait les premières tentatives et les trouvent insatisfaisantes car trop chronologiques, trop linéaires, trop plates la posent avec conviction. Et il me semble évident que c’est à cause de ce « comment » que les ateliers d’écriture ont tant de succès dans le domaine de l’écriture autobiographique.

Car c’est un fait : le succès est là. Pour vous le prouver un tant soit peu, je vous cite les quelques éléments que m’a confiés ma collègue animatrice Michèle Cléach :

  • Pour la troisième année consécutive, la formation de biographe proposée à Aleph fait le plein.
  • De même pour les formations universitaires de type DU. Histoires de vie à Nantes, Recueilleur et recueilleuse de récits de vie à Fribourg en Suisse et formations similaires en Belgique ont des listes d’attente d’une année sur l’autre, voire deux ans à l’avance pour Fribourg.
  • En outre, la recherche qualitative utilise de plus en plus le recueil de récits, par exemple dans les séminaires de sociologie clinique.
  • Pour en revenir à Aleph, nos stages sont régulièrement remplis, que ce soit les stages d’initiation à l’autobiographie ou les cycles, ces derniers proposant des approches plus particulières comme « Le fragment autobiographique » sur lequel je reviendrai.

Donc, oui, succès il y a. Un succès qui touche, à Aleph, les plus de 50 ans et quelques quarantenaires. À 90%, mais on ne s’en étonnera pas dans les ateliers, la population est féminine. Être femme, avoir plus de cinquante ans et se demander comment écrire sa vie, telles paraissent donc être les premières caractéristiques de qui s’inscrit à nos formations relatives à l’autobiographie.

IMG_1460Ayant dit ceci, comment analyser la question de l’impact des ateliers d’écriture sur l’écriture autobiographique ? Car, au fond, on est en droit de se demander si les ateliers d’écriture ne font pas que répondre à une demande existante. Si oui, il faudrait renverser la question de notre débat, la faire devenir : quel est l’impact du développement de l’autobiographie sur les ateliers d’écriture ? N’est-ce pas en effet parce que l’écriture autobiographique est de plus en plus reconnue, valorisée et démocratisée que les participants se tournent vers nos ateliers, allant y chercher des points d’appui techniques comme pour tout autre genre littéraire ? N’est-ce pas parce que l’écriture autobiographique est sortie du domaine de l’intime ou de la famille que nos ateliers ou les lieux de formation cités plus haut attirent ? Plus largement encore, n’est-ce pas parce qu’il est désormais acquis que l’on peut apprendre à écrire que les autobiographes, comme les autres écrivants, osent sortir de leur sphère privée pour apprendre, eux aussi, comment on fait pour…

Pour quoi ? Que doit-on faire exactement pour écrire une autobiographie ? Par exemple, doit-on l’écrire pour soi ? Ou pour les autres ? Dans le cas de nos participants, on observe que même si des projets de publication publique ne sont pas forcément dans leur esprit, ceux d’écrire pour leurs enfants ou petits-enfants le sont toujours. Aussi la question du destinataire est-elle constamment présente et la place du lecteur fait-elle partie intrinsèque du texte autobiographique à écrire. Ainsi, nous reposons la question : que doit-on faire exactement pour écrire une autobiographie ? Si l’on considère que le texte autobiographique vise un lectorat, il est à parier qu’il devra s’écrire comme n’importe quel autre texte, ce que nos participants savent intuitivement et qu’ils viennent éprouver empiriquement dans l’atelier. En somme, la question du texte adressé à un lecteur va engendrer celles de la lisibilité et de la dramaturgie pour la forme, de la censure et de l’autorisation pour le fond.

À ce propos, Michèle Cléach, dont je me fais l’écho pour les observations qui suivent, a pu constater que c’est généralement quand les participants comprennent qu’ils peuvent traiter les protagonistes de leur histoire comme des personnages et lorsqu’ils prennent conscience que le récit chronologique n’est pas obligatoire, qu’un texte autobiographique n’est pas comme un long flux contenant le cours entier d’une vie mais qu’en la matière tous les ressorts de la fiction sont permis, c’est à ce moment-là que leur projet évolue, autant sur la forme que sur le fond, grâce à ce que l’écriture leur permet et leur fait découvrir sur leur propre histoire. En somme, à travailler la forme, ils lâchent sur le fond et notamment en ce qui concerne la sacro sainte vérité, elle qui bâillonne si souvent les textes autobiographiques. C’est à ce moment que certains commencent à envisager une publication extérieure possible, qu’il s’agisse de publication à compte d’auteur ou de dépôt à l’APA (inconnue le plus souvent de nos participants).

À ce stade de la discussion, que peut-on donc retenir de l’impact de nos ateliers sur l’écriture autobiographique, sachant désormais qu’il y a peut-être entre eux un système de vases communicants ? Je crois que l’on peut dire sans se tromper que le rôle essentiel des ateliers est de révéler que le texte autobiographique doit être considéré comme n’importe quel autre texte.

Pour ce faire, le stage sur le fragment autobiographique que propose Aleph est très intéressant car il rompt d’emblée avec l’idée préconçue du texte autobiographique linéaire et chronologique. Voici ce qu’en écrivent les animatrices, Aline Barbier et Estelle Lépine, dans Partances, un recueil de textes de participants publié par Aleph, qu’elles ont préfacé.

Dès l’entrée dans le travail, fragment et autobiographie livrent leurs interactions. Le fragment se révèle un allié subtil pour s’engager dans ce champ immense et obscur qu’est l’écriture de sa propre vie. La densité de la forme permet de saisir la vivacité des sensations, la fugacité de certaines pensées, de capter des instants minuscules. De faire remonter jusqu’à la page, avec intensité, des silhouettes et des voix, des gestes, et la couleur d’une terre. Avec pudeur. Car dans le dialogue des mots et des silences que propose l’écriture de fragments, chaque participante éprouve qu’elle peut s’approcher pas à pas de ce qui, dans une vie, demande à s’écrire ; s’en approcher, s’en écarter, tourner autour, sans y tomber.

Les participantes découvrent ainsi qu’écriture fragmentaire et autobiographie, qui semblaient si éloignées, sont les pôles d’une même sphère dans laquelle chacune, tâtonnante, a bientôt engagé son écriture. Écriture éclatée qui, plus que raconter des expériences, les évoque et les cristallise. D’un fragment à l’autre émergent des époques, des lieux, des figures. Des motifs. Des thèmes se profilent, qui hésitent puis s’imposent.

C’est le temps de la composition du recueil, où le fragment offre à chacune de quoi faire avec les retentissements de son histoire. Faire, au sens plein du mot grec, poiêin, racine de poésie – avec l’interrogation, les répétitions, les certitudes comme l’incertitude, l’incompréhensible, les silences, les brisures… Chaque participante explore pour son ensemble des agencements possibles et retient celui qui, au plus juste, dira son expérience et son regard.

(…)

À travers l’émergence de ces projets, des territoires d’écriture se sont affirmés. Différents les uns des autres, mais tous mus par un départ, réel ou symbolique – arrachement, éloignement, errance, exil… À sa manière, chaque texte des auteures de ce cycle trace une partance vers soi.

Dans l’écriture, disait Fernando Pessoa, chacun appareille vers soi et fait escale chez les autres. Leurs escales furent encore les échanges réguliers que le groupe a nourris. Tout au long du cycle, les lectures des textes en cours des unes par les autres ont ouvert les horizons. Elles ont fait entendre les résonances d’un chemin à un autre, inscrit les individualités dans un mouvement commun, mis en partage l’énergie d’écrire.

Énergie d’écrire. On pourrait presque clore sur ces deux mots tant ils résument merveilleusement l’impact des ateliers d’écriture sur les participants. Mais ce serait une conclusion trop générale puisque cet impact-là concerne tous nos ateliers. À visée autobiographique ou non, tous nos ateliers ont en effet cette vertu unique de créer des lecteurs des autres pour devenir lecteurs de soi. Écrire et lire, même mouvement. Même combat pourrait-on dire.

Pour avancer ou clore, je préfère donc vous faire part des propos de participants. Ce sont ceux de quelques participants qui suivent actuellement le stage que j’anime par email : « Initiation au récit autobiographique ». En prévision de cette journée, je leur ai demandé : « Pourquoi vous êtes-vous inscrites à ce stage ? » et « Chemin faisant, l’atelier change-t-il votre regard sur l’écriture autobiographique ? »

Je vous lis certaines de leurs réponses, que je trouve très belles car très sincères.

Pourquoi vous êtes-vous inscrites à ce stage ?

J‘ai vraiment commencé à lire avec passion à l’adolescence. Les « histoires vraies » et autres autobiographies (« Moi, Christiane F…!!) ont été ma porte d’entrée et ont fait de moi une lectrice passionnée, qui a ensuite élargi son champ de lectures. Lire m’a conduite à m’intéresser à l’écriture mais je n’osais pas le faire. Grace à Aleph, je me suis lancée. En parallèle, ces dernières années, la lecture de « Rien ne s’oppose à la nuit » a réveillé mon goût pour les récits autobiographiques. Cette lecture est importante dans le processus car c’est à travers elle que j’ai compris qu’écrire à partir de son histoire n’est pas forcément impudique, risqué et qu’écrire à partir de soi, de son histoire c’est nécessairement ré écrire donc rechercher un espace entre réel et fable. Et c’est cet espace qui m’intéresse et qui m’a poussée à suivre ce module.

Je me suis inscrit parce que je me suis rendu compte que lorsque j’écris de la fiction, je fais sans le vouloir de l’autobiographie, masquée en quelque sorte. Je ne suis pas conscient (ou très peu conscient) du contenu autobiographique. Je ne suis pas davantage conscient de la nature du masque, de la façon dont je masque ce qui relève de ma vie personnelle. Finalement, ce jeu pour une grande part involontaire et inconsciente entre masquer et révéler complexifie ma façon de raconter. Je viens réfléchir autour de ça.

Je me suis inscrite à ce stage parce que je me projette dans la formation de biographe. Ce n’était pas mon autobiographie qui m’intéressait dans un premier temps, mais celle des autres, des personnes qui pourraient me demander de les accompagner dans leur écriture de vie.

L’idée même d’écrire mon autobiographie ne m’a jamais effleurée. J’aime la vie des autres et j’ai toujours aimé les témoignages de vie. Quand j’avais 20 ans, j’interviewais des personnes rencontrées au hasard pour qu’elle me parlent d’elles, de leur métier, de ce qui les motivait dans leur vie.

Je me suis inscrite pour mettre à l’épreuve mon envie d’écrire à partir du matériau autobiographique.

Chemin faisant, l’atelier change-t-il votre regard sur l’écriture autobiographique ?

Oui, l’atelier change considérablement mon rapport à ma propre autobiographie. Je réalise à quel point mes fragments de vie représentent des réservoirs d’écriture dans lesquels je peux puiser à l’infini. Peu importe à mes yeux ma chronologie de vie, ce qui m’émerveille c’est que chaque petit fragment de mémoire peut se développer sur tous les tons, les modes, les dynamiques, les styles. Par ailleurs, je découvre l’autobiographie comme genre littéraire et interrogation de l’auteur sur ce qui nourrit son écriture.

Absolument, je découvre la pensée littéraire autour de l’écriture du « je » et en « je ». Je réalise aussi que l’écriture autobiographique ressemble à l’exploration d’une forêt profonde avec de multiples chemins qui s’entrecroisent et des souvenirs qui surgissent comme des bandes de macaques qui jouent à nous détourner de la piste empruntée. Cela demande une certaine lucidité pour se repérer sans noyer le lecteur.

Oui, car j’ai compris combien la matière autobiographique était exigeante au plan formel et inventive techniquement. Chaque séance ouvre des chemins dans cette matière informe, sensible, parfois impudique et gênante pour le lecteur si elle est mal travaillée. Elle demande un travail de réflexion et la forme elle-même crée ou fait surgir l’autobiographie.

Oui, mon regard change. Je me décomplexe et me rends compte qu’il ne s’agit pas d’une démarche égocentrée car le récit ne peut être intéressant que s’il est intéressant au-delà de ma personne et donc pour d’autres.

En fait, je me rends compte que c’est beaucoup plus compliqué qu’on peut le penser. Il ne s’agit pas uniquement de déballer sa vie ou une partie de sa vie (pas intéressant) mais d’en faire un vrai récit, intéressant sur le fond (qui trouve un écho chez autrui) et beau sur la forme.

L’atelier me montre que l’écriture autobiographique est d’abord une écriture. C’est peut-être une vérité de La Palisse ! J’avais l’impression que l’autobiographie signifiait se livrer, sans trop de contraintes. Or, d’une part, il faut que le lecteur accède aisément à ce que je veux lui dire, utiliser la concision, la précision, etc. D’autre part, les angles d’attaque sont plus divers que je ne l’aurais cru. Mais le plus grand changement qui se produit pour moi est la prise de conscience que ce que je vis et la façon dont je l’éprouve, dont je le partage, n’est, en soi ni forcément intéressante, ni forcément inintéressante. Tout dépend de l’angle choisi. Souvent, je suis dans l’impasse. Soit je me dis : « Ça n’intéressera pas, je ne le dis pas. » Soit je me dis « Ça c’est forcément intéressant. » Or, ça dépend beaucoup du regard que je transmets, des outils. L’atelier le montre bien.

Oui, dans le sens où je me rends compte que cela peut être pesant d’écrire sur soi si tout cela n’est pas passé auparavant par un travail thérapeutique (pour moi en tous cas).  Mais je trouve que cela permet aussi de prendre de la distance vis-à-vis de ce que l’on vit. Cela permet, d’une certaine manière, de réécrire sa vie.

Faut-il compléter ces propos ? Ils disent si bien ce que, à Aleph, nous cherchons à transmettre que je serais tentée de ne pas le faire. Mais j’ai le goût de la synthèse et le souci de notre questionnement. À notre question initiale, je souhaite par conséquent répondre, répondre en disant que, de nos ateliers, les participants désireux d’écrire une autobiographie, repartent en ayant les yeux ouverts. Leur désir d’écrire leur autobiographie ne s’est pas amoindri. Ils savent au contraire qu’ils vont pouvoir mettre les mains dans le matériau de leur vie avec la liberté qu’offre la création. C’est peut-être pour cela qu’une de mes participantes parlait de réécrire sa vie. Il y a ce qu’elle est, cette vie, et il y a ce que l’écriture va en faire. Là est l’impact des ateliers : dans la révélation de cette alchimie.

I.R.

Isabelle Rossignol a publié de nombreux romans pour la jeunesse et pour les adultes. Elle anime également pour Aleph-Écriture un stage Écrire pour la jeunesse, ainsi que de nombreux ateliers par e-mail.

Partager