11289763_991872620825449_962713980_nAlain ANDRÉ

J’aime proposer de temps en temps un atelier d’écriture un peu particulier, baptisé « atelier ouvert ». Il se passe dans une librairie, dont le gérant, qui me connaît bien, me confie les clés. Le livre du jour est annoncé trois semaines à l’avance. Je prends soin de préciser qu’on peut venir à l’atelier sans avoir lu le livre.

Ce matin, l’un de ces ateliers était programmé, mais je ne suis pas parvenu à ouvrir la porte donnant accès au couloir de l’immeuble (donnant lui-même accès à la porte blindée donnant elle-même accès à la librairie et, enfin, au petit mécanisme doté d’une clé, à l’ancienne, qui permet de faire descendre le rideau de fer, de façon à pouvoir ensuite déverrouiller la dernière serrure qui, elle, ouvre la porte du paradis aux participants de la modeste aventure).

J’en suis resté à la première phase. Coincé là, dehors, debout devant la porte. Il faisait un peu frais, le ciel était entièrement bleu, j’avais trouvé pour ma voiture une place à quelques pas du port. J’ai placé la clé dans différentes positions, poussé vers la gauche, vers la droite, mais non. L’atelier ouvert restait fermé. J’avais bonne mine.

J’ai demandé à un grand type qui passait par là, casquette, gros trois- quarts en cuir, d’essayer à son tour. Il a bien voulu, sans résultat, a conclu : « Ce n’est pas la bonne clé. Vous devriez sonner dans l’immeuble, pour qu’on vous ouvre ».

L’immeuble était modeste : une sonnette, deux patronymes distincts. Aucune réponse. Un autre type passait, chauve, avec un pull arborant le blason du club de rugby local. Il a essayé à son tour, conclu : « Le syndic a changé la serrure, vous devriez téléphoner, désolé, faut que je file ».

J’ai téléphoné. Je n’avais pas pris le numéro du gérant. Nathan, le jeune libraire, devait pioncer, ça ne répondait pas. Mes messages étaient calmes, tout ça n’était pas du tout en train de m’arriver. Je me suis énervé sur la serrure, tant pis si je la pète bordel, et à ce moment-là j’ai vu la postière qui poussait son vélo jaune, elle avait peut-être un double ou un passe. Elle n’avait pas. Elle a tenté sa chance, j’ai cru sentir trembler les fondations de l’immeuble, rien : « C’est pas la bonne serrure, ou pas la bonne clé, bonne journée quand même ! »

Les participantes ont commencé à arriver, la première herse n’était toujours pas franchie. Et il y avait tous les préparatifs, pousser les bacs de livres vers le mur, transbahuter tables, chaises et tréteaux, sortir la panoplie de chevalier, papiers pot de crayons classeur cahier, parfois l’ordinateur et le diaporama, avant le graal du jour, Jacob Jacob, de Valérie Zenatti. Compatissantes. Certaines s’y collant à leur tour, timidement, rien à faire, quand ça ne veut pas ça ne veut pas.

 

« Et si », me disais-je, influencé par le texte que j’avais prévu de leur lire. « Et s’il avait été fragile comme Abraham », non, ça c’était dans le roman. Et si j’avais choisi un autre livre, est-ce que cela me serait arrivé, et si j’avais essayé la clé avant, et si Nathan m’avait donné un autre jeu de clé, pas celui de Béatrice ! Et si.

 

Six ou sept, maintenant : interloquées, hésitantes. Il fallait faire quelque chose. J’ai sorti une feuille, jaune, écrit : « Nous avons un problème de clé, rendez-vous au bistrot du Bassin, sur le quai Marlin ».

 

Et nous nous y sommes retrouvés. Il était du genre minuscule mais doté d’une serveuse accueillante. Enlever un tonneau, pousser trois banquettes de skaï verdâtre, ajouter plusieurs chaises, couper l’un des haut-parleurs : tout le monde peu à peu s’est installé. Quatorze personnes, un triomphe ! J’ai annoncé que les consommations étaient pour ma pomme, il y a eu une ou deux protestations vite éteintes. Et j’ai commencé.

 

Présenté l’autrice. Son projet d’écrire sur un grand-oncle prénommé Jacob, mort après avoir libéré Toulon puis Lyon et jusqu’à Thann en Alsace.

Lu les premières pages, puis un passage sur le « ouahch », ce mot qui désigne la souffrance liée à la perte, et enfin un autre extrait, dans lequel la belle-sœur déplore la mort de Jacob d’une façon qui emprunte à une très ancienne prière de la pâque juive : « s’il avait divisé la mer pour nous et ne nous l’avait pas fait traverser sur la terre sèche – Dayénou, cela nous aurait suffi ! »

 

Les conversations du bistrot continuaient, « j’lai traité de con, tu parles, ça lui a pas suffi l’enfoiré ». « Only you » des Platters en musique de fond, sur quoi le mauvais chrétien que je suis ânonnait une prière juive, puis proposait d’écrire à partir d’une petite liste de pertes, après tout la perte on se construit aussi avec ça. Chaque élément de la liste devait commencer par « et si », ensuite on en choisissait un pour le « déplier » – et l’extraordinaire, c’est qu’elles se sont mises à écrire.

 

« Vous leur faites une interrogation écrite, c’est ça ? » La serveuse, profitant du silence revenu, s’était approchée de moi. J’ai balbutié une explication, un atelier d’écriture, un problème de clé. Elle s’est éloignée, incompréhensive.

 

Il y avait les habituées, mais il y en avait cinq que je n’avais jamais vues. Toutes avaient informé la feuille destinée à recueillir les coordonnées des présents, fait passer gentiment les thés et les cafés. L’une d’entre elles avait sorti son étui à lunettes pour qu’il serve de chapeau tandis qu’elles y ajoutaient les billets de dix euros. Il aurait pu y avoir une défection, ou une râleuse, mais non. Je me sentais reconnaissant.

 

Avant de lire, elles ont annoncé leur prénom. Chacune a eu des retours aussi attentionnés que possible, malgré l’écoute rendue difficile par le brouhaha intermittent, la vaisselle au bar, le vieux rock non identifié des années cinquante. Certaines avaient lu le livre, elles avaient aimé. Et puis ça a été fini.

 

Trente euros. J’ai payé puis remercié la serveuse avant d’aller me remonter le moral avec un petit onglet échalotes frites sur le port, accompagné d’une Leffe j’avais bien mérité ça. J’ai attendu l’heure d’ouverture de la librairie, à quatorze heures trente, arrivant devant la maudite porte en même temps qu’un type grisonnant qui avait rendez-vous avec Gérald. Vers quatorze heures trente-cinq, j’ai reconnu le libraire au loin, venant du quai, blouson de cuir cheveux courts allure souple décontractée. Je lui ai mis le jeu de clés dans la main.

 

Il a immédiatement extrait la bonne clé, cherché deux ou trois fois le bon geste, puis tourné, et la porte s’est ouverte. « Je n’y suis pas arrivé, plusieurs autres personnes non plus », ai-je objecté, comme scandalisé. « Ben », a paru s’interroger le libraire, «  c’est le jeu de Béatrice, elle ouvre la librairie plusieurs matins par semaine ». Il a mis le jeu de clés dans sa poche, est entré, a ouvert la porte blindée, le rideau électrique, la double porte vitrée, est revenu chercher son rendez-vous.

 

Et moi, j’ai fait demi-tour en me demandant où diable j’avais bien pu laisser la voiture. De toute façon, j’avais besoin de marcher un peu.

A.A.

 

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