Laure Naimski nous parle de son premier roman « En kit »

« Premier Roman » est une nouvelle rubrique de la revue.  Deux fois par mois, nous vous parlerons d’un premier roman, pour comprendre comment il a été écrit, publié ou primé ! Ça tombe bien le mois de septembre inaugure les prix littéraires avec un cortège de salons dans toute la France les mettant en valeur.

Mais pour inaugurer ce nouvel espace, nous sommes d’abord allés voir les auteurs qui sont passés par les ateliers Aleph-Écriture, comme Laure Naimski, dont le premier roman a été publié par Belfond il y a deux ans.

Dans celui-ci, Laure Naimski élabore une critique sociale drôle et désespérée sur le non-sens de la vie, à travers le destin d’Hélène qui tente de vivre en huis-clos dans son appartement parisien. Nous republions ses impressions d’alors, avant l’interroger bientôt sur la réception de ce livre et les perspectives qu’il lui a ouvertes.

Résumé :

Parce que Samuel l’a quittée, elle plante sa tente dans le milieu du salon de son appartement et s’y met à l’abri avec son chat d’Artagnan. Mais malgré ce double toit, l’extérieur s’incruste. Entre une mère hôtesse de l’air qui tente de la raisonner, un vieux père juif rescapé de la Shoah, une voisine anglaise qui s’imagine encore vivre sous l’Occupation et des ouvriers sans papiers qui circulent sur un échafaudage devant ses fenêtres, Hélène n’a pas une seconde à elle.

Nourri par un style alerte « Si les angoisses m’assaillent en dehors des heures ouvrables, j’appelle mon père. Pas ma mère. Elle serait capable de se suicider à ma place », et désespéré « Si l’angoisse remonte et stagne à la surface comme le contenu d’un évier bouché, entendre des voix me fait du bien. Lorsque  c’est aux heures ouvrables, j’appelle Élisabeth, ma conseillère Pôle Emploi », le roman de Laure Naimski dresse un portrait sur le fil du rasoir d’une trentenaire en rupture de vie sociale.

Votre premier roman « En Kit », est paru aux Éditions Belfond, pouvez-vous nous en résumer le sujet ?

C’est l’histoire d’une femme qui est confrontée à une peine affective et qui est dans la galère, une femme borderline qui ne sait pas trop où elle en est ; alors elle décide de planter une tente dans son salon pour s’y réfugier. J’aimais bien cette idée d’un huis clos et de l’histoire de quelqu’un qui cherche sa place.

Quel a été le point de départ de ce livre ?

J’ai d’abord eu l’idée de cette femme, de cette impulsion qui la pousse à descendre dans sa cave récupérer cette tente qu’elle plante dans son salon.

À quel moment avez-vous su que vous alliez développer ce livre jusqu’au bout ?

Quand j’ai trouvé cette situation, j’ai senti que j’avais trouvé la tonalité d’un possible roman. C’était intéressant de dérouler l’histoire de cette femme. Je ne crois pas que j’avais l’intrigue au départ mais juste cette atmosphère un peu absurde de non sens, et j’ai pensé qu’une personne pourrait s’y déployer. Ce qui m’a plu c’est de jouer sur cet aspect un peu décalé.

Comment avez-vous écrit ce livre  ?

Je l’ai eu en tête assez longtemps et une fois que j’ai eu trouvé la voix d’Hélène, ça m’a beaucoup amusée. Elle peut aller jusqu’à faire croire que le non sens est de l’autre côté, pas du sien. Hélène a une part d’inconscience dans tout ce qu’elle dit. On ne sait pas si ce qu’elle dit est la vérité de ce qu’elle pense ou pas.

Et puis, il y a tous ces personnages secondaires qui, alors qu’Hélène veut être seule, n’arrêtent pas d’aller et venir chez elle. Elle ne peut pas être tranquille en fait ?

Parmi ces personnages, il y a celui de d’Emma Egglestone (une vieille dame qui croit toujours vivre sous l’Occupation) qui a des réserves de conserves dans sa cave. J’ai eu une voisine anglaise qui lui ressemblait un peu il y a longtemps. Mais je voulais parler aussi du rapport avec la précarité. Jehangir qui travaille sur l’échafaudage de l’immeuble, Massoud qui est sans papiers. Il y a une tranche de la population à la marge. Au fond, Hélène les reconnaît et se sent aussi très isolée. Tous ces personnages forment comme une description de ce qu’on peut trouver dans un immeuble parisien. Hélène est quelqu’un qui ne trouve pas sa place, qui a cette idée de se réfugier dans un abri précaire, mais tous, ils ne sont à l’abri de rien. Si le titre n’avait pas déjà été pris par Olivier Adam, le livre aurait pu s’appeler « A l’abri de rien ».

Je suis fascinée par les gens qui vivent chez eux, qu’on retrouve un jour morts entourés de piles de choses qu’ils ont gardées. Cela me fait penser à l’Américain Henry Darger, qui est resté enfermé chez lui 40 ans à peindre et à écrire. J’aime bien cette idée de la réclusion volontaire. En kit est une histoire très liée à la réclusion. Comme l’Étranger de Camus dans la dernière scène du livre. Ça me fait penser aussi à Jean-Paul Kaufman qui raconte que pendant sa captivité (en tant qu’otage) il se récitait intérieurement les noms des grands crus de Bordeaux. Comment peut-on arriver à s’échapper du monde extérieur ? Pour Hélène, c’est quelque chose qui la rattrape. Des gens arrivent chez elle, comme la rattrape la Shoah à travers la figure de sa voisine, Emma Egglestone, par exemple.

Il y a régulièrement dans ce récit la volonté de cacher la véritable identité des personnages, d’en parler sans les nommer, ça revient comme un gimmick et c’est très drôle, même si l’on comprend que ça rappelle la période de l’Occupation à Paris…

La question est : comment trouver sa place aujourd’hui alors que la Shoah a existé ? Qu’est-ce qui nous garantit que l’appartement que nous habitons aujourd’hui n’avait pas été réquisitionné pendant la guerre et n’appartenait pas à une famille juive envoyé en camp de concentration ?

Dans son recueil de poèmes « Là-bas », la poétesse et artiste Etel Adnan, née au Liban, expose le fait qu’à un moment il faut vivre avec son ennemi, en faire un ami, tracer une réconciliation invisible. J’aimerais réfléchir à ça par la suite. Comment seule l’amitié pourrait ouvrir une voie vers la paix. Pour Etel Adnan, il faut accepter son ennemi, en faire son ami.

Mon père a porté l’étoile jaune et quand j’étais petite, il me disait souvent, et à mon frère aussi, de ne jamais dire à personne que nous étions d’origine juive. J’ai grandi avec l’idée qu’il faut garder son identité secrète. Mon père a été caché à Villard-de-Lans au même moment que Pérec. Comme lui, il est devenu alors un petit catholique. Je pense que c’est dans le roman, aussi.

Ça parle de la question de comment trouver sa place dans une société d’après-guerre même après 60 ans. Moi, je le ressens. Comment s’en remettre, vivre avec.

Et le fait de publier sous votre nom, est-ce une question qui s’est posée dans ce contexte ?

Mon éditrice m’a dit que mon nom ressemblait déjà à un pseudonyme, alors… pas la peine d’en changer.

Pensez-vous comme l’écrivain argentin Carlos Liscano que l’écrivain est toujours deux : « qu’il y a l’écrivain et l’autre » ?

Beaucoup de gens qui ont vécu ce qu’a vécu mon père se sont trouvés sauvés par des choses artistiques. L’art, la musique. Je pratique les deux depuis toujours. J’aurais aimé devenir saxophoniste de jazz, j’aurais pu être photographe.

Mais pour moi, le plus grand moment de liberté c’est dans l’écriture. Le moment où le carcan explose. J’interviens à la limite de la bienséance. Je me sens autorisée à être pleinement moi. Je m’autorise à être, sans aucune préoccupation des conventions sociales, ce qui me sauve du désespoir.

Qu’a changé la publication de votre premier roman dans votre vie ?

Ça a été dur. J’ai connu toutes les phases de l’angoisse, un moment j’ai même pensé : « redonnez moi tous mes bouquins ». Ce qui change, c’est que tout à coup, d’autres peuvent me rencontrer à travers mon livre. J’écris seule depuis des années ; cela m’a permis de rencontrer l’autre à travers le livre. Tout à coup, cela m’ouvre des portes sur lui, sur ce que je vais pouvoir raconter sur le terrain de l’écriture qui pour moi fait sens. C’est une rencontre sur une personne, une histoire, une atmosphère. Ça change beaucoup de choses. C’est beaucoup plus intéressant pour moi de rencontrer des personnes à travers un livre. Par exemple, ça m’a permis de rencontrer Christophe Mangelle, qui a créé le site la fringale littéraire http://www.lafringalelitteraire.com, il voulait m’interviewer au sujet de mon livre.  Christophe est quelqu’un qui a dû affronter 5 cancers entre 20 et 30 ans et qui ne lâche rien, c’est une belle rencontre, passionnante pour moi.

Finalement, c’est un livre sur le non sens qui me fait rencontrer des gens qui ont vécu le même type d’expérience du non sens. C’est un livre qui parle de la fragilité de la vie. Si ce roman a pu toucher une personne, il sert à quelque chose.

Biographie de Laure Naimski

Laure Naimski est née en région parisienne en 1971, En Kit est son premier roman. Journaliste, elle a aussi été lauréate de la Scuola Holden de Turin et a suivi une formation d’ateliers d’écriture à Aleph-Ecriture.

Propos recueillis par Danièle Pétrès

Aller plus loin sur: le site de l’éditeur

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