Luc Bonnet

 

La route a été longue pour arriver ici. La côte est déchirée sur des kilomètres par les vagues, le vent et les embruns. Elle offre en débouchant en haut des falaises la vue sur le crépuscule naissant avec ses larges zébrures rouge sang qui barrent le soleil et suspend le temps avant de disparaitre dans la mer. Je n’ai jamais vu le rayon vert, cet instant divin que nous attendons notre vie durant, pourtant je l’ai frôlé, je crois.

Elle a été ma voisine et je me suis sauvé. Je l’ai connue voilà maintenant un an et demi, en avril, c’était une fin d’après-midi, elle est arrivée dans la maison d’à côté, grande femme brune, élégante, hautaine et tous les jours derrière ses lunettes de soleil elle m’ignora, fuyant mon regard et mes salutations. Par jeu peut-être je la guettais et un matin il y a trois mois je l’ai cueillie. Elle était allongée dans son jardin, dans une posture inadéquate, une jambe repliée sous elle, la tête renversée en arrière, inanimée, de l’écume blanche grésillait sur ses lèvres. Un A.V.C l’avait foudroyé.

Sur les falaises abruptes le sentier surplombe la mer. Ai-je choisi d’être là ? En contrebas le ressac blanchit les rochers émergents, quelques goélands jouent dans le creux des vagues. Je descends, admirant cette immensité changeante qui s’offre à moi. L’herbe à curry embaume. Des graminées, des bruyères, des oyats des dunes, du bois mort sec blanchi par le sel du vent portant et de petites fleurs ocre jaune ou fuchsia. Quel gâchis. Je suis déchiré, capturé dans un cocon de magnanerie, je me dérobe mais elle est présente sans cesse sur ma ligne d’horizon. Elle est là derrière son bureau contre lequel sa cuisse s’appuie discrètement, son avant-bras jusqu’au coude est calé dans une canne anglaise, tournée de trois quarts elle donne à voir son profil éblouissant d’où son œil limpide vous scrute mais sa commissure gauche affaissée laisse sourdre une trace luisante, salivaire qu’elle efface régulièrement, tout le côté de son visage et de son corps subit la gravité, un affaissement. Cet œil parfois larmoyant, attristé de cette situation semble dire.

— Que faites- vous ici ? Vous êtes venu voir le monstre.

De honte, je m’effondre et elle de remettre ses lunettes noires.

Lâche, j’ai fui. Les galets luisants et ce paysage, rives du Styx me semblent  propices, la sente devant moi descend à pic, des pierres roulent sous mes pieds, des chausse-trappes ricanent avec la houle et m’attirent, la mer moutonne et délivre sa bave blanche sur les rochers. Elle me guette.

Elle marchait péniblement  sa jambe trainait, des sons gutturaux sortaient de sa gorge, les mots lui manquaient, s’échappaient loin, eux aussi se défilaient  mais  sa pensée, sa personnalité exhalaient l’air du large. Nous ne nous sommes pas connus, nous sommes des étrangers l’un pour l’autre et pourtant nous nous sommes approchés, accrochés l’un à l’autre, elle et moi, quelques jours. Je suis un homme  lourd, un balourd, un geek enfermé dans son bureau et ses rêves.

— Il est gentil, dit-on de moi.

— Il n’y peut rien, c’est un problème de tyroïde.

Elle, une femme, un nuage translucidus opacus qui me plait.

Je m’attriste de la voir ainsi, la compassion m’envahit, et le désir aussi. Que lui reste-t-il ? Suis-je amoureux ? Et de quoi, d’elle ? De quelle femme ? De son handicap ? De sa nitescence ?

Arrivé sur la grève, je me demande si contre tous les vents dominants je surmonterai cette escalade, le jour s’obscurcit, le bleu passe du céruléen au cobalt, au bleu de minuit se noyant pour finir dans le bleu marine. Elle m’a attendu, elle m’attend, m’espère, je crois.

Quand on franchit la crête, que l’on se protège du vent, il s’apaise puis disparaît, une sorte de quiétude vous étreint, vous apercevez un amer, une lumière, n’importe quoi et cela vous attire comme un papillon dans la nuit.