Vos textes à partir de « La Femme aux Cheveux Roux » d’Orhan Pamuk (2/2)

Il y a un mois, Sylvette Labat vous a proposé d’écrire  à partir de « La Femme aux Cheveux  Roux » d’Orhan Pamuk (2016 et Gallimard, 2019). Parmi les 45 textes déposés sur notre plateforme, nous en avons sélectionné 8. Représentatifs des styles et thèmes abordées, ils sont à découvrir toute cette semaine !
Laurence Dautheville

C’est une fille 

Je rentrais juste dans l’enceinte du tribunal, lorsque je faillis télescoper une jeune avocate qui arrivait d’un pas énergique au même endroit que moi. On la sentait prête à en découdre. Visiblement je faisais connaissance avec mon adversaire. Une affaire de divorce où les deux parties n’étaient forcément pas d’accord, raison de notre présence ici ce matin-là. Je sentais une lassitude m’envahir au vu de ce type d’affaires, dont je refusais de m’occuper la plupart du temps. Cela me renvoyait à ma propre histoire où je m’étais battu bec et ongles pour conserver la maison héritée de mes parents lors de mon divorce. Depuis lors, je n’avais jamais eu de contact avec mon ex-femme. Cela ferait 25 ans, à peu près l’âge de ma consœur en face de moi. Elle plaidait bien. Elle avait incontestablement du talent. Elle me rappelait mes débuts dans le métier. Pleine de fougue et percutante. Les souvenirs affluaient à ma mémoire et je me contentais de la regarder sans vraiment l’écouter. L’affaire fut réglée à son avantage et sans que j’aie beaucoup à intervenir. Cela m’arrangeait plutôt, je me sentais fatigué.
Je restai assis à ma table pendant que la salle se vidait. Il n’y eut plus qu’elle qui farfouillait dans ses dossiers. Elle semblait m’avoir oublié.

Je me dis que j’allais aller la féliciter pour ce qui devait être une de ses premières victoires dans le métier.

Elle leva les yeux à mon approche. Son regard me renvoya bien des années en arrière. Je connaissais ses yeux. Elle me regarda avec un demi-sourire et c’est là qu’elle me dit : « Bonjour Papa. »

Paulien Giard

Aigue-Marine

Béryl. Elle me livre son nom de sa voix veloutée. Un frisson me parcourt. Moment de vérité. Finis les pseudos, finis les textos. Entrée dans la réalité.

Béryl. Un nom de pierre. Tranchante. Impossible à faire fondre. Sauf pour qui sait s’y prendre ! Mon sourire s’élargit, je pose un bras conquérant sur le dossier de la chaise d’à côté. Bon choix, cette terrasse. Le soleil de Monaco me chauffe la nuque. Je sais que le cadre me met en valeur. La Méditerranée scintille, idéale toile de fond pour mon costume en lin sur-mesure.

Béryl. La proie parfaite pour un gemmologue. A choisir j’aurais préféré Ruby ou Ambre. Je ne suis plus tout à fait sûr de l’effet que je lui fais, à cette pierre là. Elle est un peu trop à l’aise. Elle sent un peu trop Paris. Cette classe innée qui ne sera jamais la mienne et qu’elle cache derrière ses lunettes noires surdimensionnées.

Qu’est-ce-qu’il fait chaud aujourd’hui. Je n’avais pas pris le temps de retirer mon manteau à l’époque. Les vieux poussent toujours le chauffage trop fort, même sous les moulures haussmanniennes. Je me retrouve vingt ans en arrière. Le vieux ouvre le coffret. Ce bleu. Elles sont magnifiques. Je tends la main… Personne n’en saura rien…

La sueur perle à son front. Il est à point. Elle reste calme, elle attend ce moment depuis trop longtemps. D’un geste assuré, elle retire ses lunettes de soleil et enfonce son regard dans le sien.

Béryl. Échappées de leur écrin, les aigues-marines sont dans ses yeux et m’accusent.

Carine Rico
Hic

De plus en plus souvent ma femme prend plaisir à m’humilier. Ce soir, je tente de résister au mieux. Je fais face à nos amis, puisant dans ma réserve de patience. Je souris, on répond à mes sourires.

Très vite, la migraine sournoisement pointe. Bientôt ma femme parlera du jour où elle m’a sauvé la vie. Elle donnera tous les détails : comment la cacahuète coincée dans mon gosier m’a coupé le souffle, comment à ce moment-là, ma glotte, chargée de fermer l’entrée de la trachée, n’a pas fait son travail, comment j’ai commencé à tousser, comment je m’étouffais, suffoquais, rougissais.

Elle racontera comment elle a parfaitement exécuté la manœuvre de Heimlich, et avec quelle maîtrise elle s’est placée derrière moi, m’a penché tandis que son poing fermé se lovait dans le creux de mon estomac. Comment, délicatement, en maintenant ses coudes écartés au maximum pour ne pas écraser mes côtes, elle a  passé une jambe entre les miennes pour avoir un bon point d’appui, et comment, enfin, elle a enfoncé le poing d’un coup sec, vers le haut.

Mais là, ce soir, ma colère déborde, je ne peux plus l’entendre, je veux oublier. Alors je me lève, j’annonce que je vais de ce pas rejoindre Laura, ma maîtresse qui, elle aussi, me sauve la vie, à sa façon.

C’est arrivé si vite ! Laura n’a pas su quoi faire. Elle a juste appelé les secours. Maintenant elle doit prévenir sa femme et ne sait pas comment le lui annoncer. Comment lui dire que son mari est mort, si bêtement, en avalant de travers une cacahuète ? 

Sandrine Drappier

Comme un appel

Je me souviens, l’été de mes quatorze ans.

Une maison en Toscane. La chaleur moite. Mes parents. Elle, très belle, habillée de tuniques évanescentes. Lui, comme rajeuni. Chemises de lin ouvertes sur son torse. Ce jeune homme invité. Des vacances indolentes, sans but, passées au bord de la piscine. L’interdiction d’y aller à l’heure de la sieste. Il fait trop chaud. Je me souviens de ce 10 août après-midi.  Comme un appel vers la piscine. Ils sont là, tous les trois. Le soleil dans les yeux. Mon trouble. La femme de ménage attrape mon bras,  m’entraîne, « Tu ne dois pas dire ». Alors, j’ai oublié.

Des vacances familiales en Corse, passées au bord de la piscine. Mon fils a invité un copain. Mon mari lit, je somnole, j’entends mon fils dire « on monte dans la chambre jouer à la console, il fait trop chaud ». Ma crème solaire oubliée dans la salle de bains. Les rires rauques des garçons au bout du couloir. Comme un appel. Leurs torses nus collés, leurs mains sur le corps de l’autre. Mes joues rouges. Mon trouble.

Je me souviens, l’été de mes quatorze ans. Cette hydre à trois têtes. Au bord de la piscine, enchevêtrement de corps, de langues. Leurs soupirs, paroles rauques. Comme des miaulements. Le corps de ma mère comme un piano sur lequel jouent quatre mains. La bouche de mon père posée sur celle du jeune homme. Je me souviens de mon trouble de jeune fille découvrant la sensualité. La fin de l’enfance.

Mon mari plus tard. 

– On est quel jour aujourd’hui ?

– Le 10 août, je crois.

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