Mireille Bousset « Neige », Geneviève Bertois « Un 17 novembre »

Sur une proposition d’écriture de Béatrice Limon à partir du roman d’Astrid de Laage « De la main d’une femme », ces deux textes figurent parmi les douze sélectionnés.
Mireille Bousset
Neige

La neige était tombée abondamment. Impossible de prendre la route pour honorer ce rendez-vous qu’elle ne pouvait pas manquer. Elle prendrait le train.

Calée contre la vitre du wagon, elle était hypnotisée par les flocons, papillons blancs, qui valsaient, voltigeaient et recouvraient toute la campagne d’une poudreuse immaculée. À l’école quand la neige commençait à tomber, les élèves étaient tellement excités que la maîtresse permettait de suspendre la classe quelques minutes pour qu’ils puissent s’extasier devant les fenêtres. À la sortie c’était des batailles de boules de neige, on rentrait trempé. Dès que possible on glissait en luge dans les champs en pente. Thomas était toujours près d’elle.

Enfin arrivée, Violetta, émue, poussa la porte du bar restaurant de l’Hôtel de la Place où elle avait réservé une chambre. À son entrée, les conversations baissèrent d’un ton et tous les regards des clients se tournèrent vers cette étrangère. Elle, elle ne reconnaissait personne.

L’endroit avait bien changé. Le flipper sur lequel elle avait dépensé tant d’énergie avec Thomas avait disparu. Le jukebox aussi. Elle fut écœurée par une odeur du ragout qui flottait dans la salle. Non elle ne voulait pas déjeuner, elle souhaitait se reposer.

Dans la chambre, un sentiment de solitude l’envahit. Elle redoutait les heures qui allaient suivre. Elle avait froid. Elle s’allongea sous la couette en prenant soin de ses vêtements. Il fallait qu’elle soit présentable. Elle aurait tant voulu retrouver la chaleur des édredons en plume de son enfance.

Lorsqu’elle entendit les cloches de l’église proche, elle sût qu’il était temps. Elles sonnaient le glas, il était l’heure de rejoindre l’enterrement, dire un dernier adieu à Thomas.

M.B.


Geneviève Bertois

Un 17 novembre

La porte de sa voiture claque. Dans son rétro, la ferme. Longère, murs de briques, large cour, flaques d’eau de la veille. Dans ses phares, les moutons collés à la barrière. Elle n’a pas eu le temps de nourrir les bêtes. La ferme ça lui plait. 7h30 à sa montre. Elle appuie sur le bouton de l’autoradio machinalement. Ça grésille toujours. « la météo de ce 17 novembre sera en partie pluvieuse et ventée… Elle éteint. Le silence c’est mieux. Les champs mouillés forment un horizon vert et marron. Elle se dit qu’elle aime la campagne, que la ville c’est pour la lutte, qu’elle choisira plus tard un coin perdu pour vivre. Pas ici. Dans les Cévennes.

La route jusqu’à la gare d’Orléans, elle connait par cœur. Les feux, le carrefour de Nuisy, le parking, le train bondé. Tous ces employés qui vont bosser à Paris. Réveillez-vous ! Révoltez-vous, merde ? Elle aimerait leur parler, serrer leurs mains. C’est pour eux qu’elle se met en danger, qu’elle tire, qu’elle tue.

Côté fenêtre, elle a trouvé une place. Un peu de vert avant le gris de Paris. Avant chaque opération, la nuit est infinie, tordue. Demain, elle sombrera dans ses draps. Demain les rats deviendront fous ! Action Directe, Action Directe… Elle sourit. Elle sera une rock star, une icône à abattre.

Gare d’Austerlitz. Vitrines, bagnoles, parisiens têtes baissées. Tout est à revoir, à changer, à raser. Un petit homme à barbe grise lui tend le creux de sa main. Elle y pose deux pièces d’un franc avant de replonger ses doigts dans une poche de son blouson, dans le creux repose lourde, lisse et presque chaude sa compagne de vie. Marcher dans l’air froid, la pluie. Avancer tranquillement vers le quartier de Besse, putain de patron ! Boulevard Edgard Quinet. Sa mère l’aimait ce quartier. Faut dire qu’ici c’est bourgeois, au bon goût de sa mère !

Besse et les autres… L’ordre du monde va changer. L’ordre, il n’y en a plus. Le désordre oui. D’abord le désordre. Après le monde meilleur.

G.B.