IMG_6105Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de Promenade avec les hommes, d’Ann Beattie (2010 et Christian Bourgois, 2012). Envoyez-nous vos textes jusqu’au 16 novembre à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

1. L’extrait

« Deux ans après notre séparation, Ben Greenblatt apparut dans l’entrée de la brownstone de Chelsea avec une pile de prospectus signalant l’ouverture prochaine d’un centre de méditation à Yorkville.

« Encore du yoga à New York ? C’est un peu comme si on annonçait aux Moscovites l’inauguration d’une patinoire en Sibérie, non ? », observa Etch.

Le crâne de Ben s’était largement dégarni ; il avait à présent une queue-de-cheval et des lunettes. Une photographie du Dalaï-Lama était reproduite sur le devant de son T-shirt. Le tissu flottait sur Ben, fripant les joues du chef spirituel tibétain. Un emblème Yin Yang décorait la manche. Il portait d’épaisses chaussettes blanches aux orteils sales et aux talons râpés, des sandales Birkenstock et un pantalon en coton noir retenu à la taille par un cordon. Il était en grande conversation avec Etch.

« Je ne sais pas, vieux, j’ai des ennuis quand je ramasse des pubs de restaurants chinois et pourtant les locataires aiment commander des plats chinois », disait Etch lorsque je pénétrai dans le couloir.

Ben me vit arriver derrière Etch. J’aillais sûrement être descendue en flamme dans la brownstone où j’habitais. Il leva la main qui tenait les prospectus et dit seulement : « Je savais que tu habitais là. Je ne vais pas m’obstiner à parler d’illumination spirituelle, ni de quoi que ce soit qui pourrait causer de la peine. Namaste. J’apporte un message d’amitié destiné à deux individus qui ont été heureux ensemble et qui ont eu le privilège de se fréquenter longtemps.

— Putain de merde, il te connaît ? » (Etch pensait à part lui : Valérie Solanas[1].) »

2. Ma suggestion

La première des quatre pages que compte cette scène de genre figure dans Promenade avec les hommes, d’Ann Beattie (2010 et Christian Bourgois, 2012). Jane a quitté la ferme du Vermont où elle vivait avec Ben, pêcheur, vagabond, musicien et poète en herbe, pour s’installer à New York avec Neil, un professeur et écrivain plus âgé qu’elle, qui a pris en main son « éducation » (en lui dissimulant son état d’homme marié). Dans l’immeuble vivent également un manequin, un journaliste, un psychologue et le fils du propriétaire, Etch-a-Sketch, l’ardoise magique, ainsi qu’elle le surnomme. Un jour, au bout de deux ans, réapparaît Ben. On a là un topos inépuisable, celui de la rencontre inopinée, ou non désirée par l’un au moins des protagonistes. Chez Beattie, il se double d’une dimension plus moderne : rencontre inopinée d’un « ex ». Le double décalage à la fois temporel et des expériences vécues depuis la séparation est la source d’un authentique comique de situation, relancé par la présence d’un « témoin » qui découvre les enjeux de la scène alors même qu’elle se déroule sous ses yeux. Pour Jane, en quelques coups d’œil, le temps d’un portrait au laser, elle saisit la métamorphose du Ben nouveau. Sans doute avons-nous tous vécu ce genre de rencontre, qu’elle ait préludé à une scène comique, crispante ou carrément dramatique. Écririez-vous l’instant de la rencontre, sous la forme d’une scène en une seule page – sans nous en donner la suite et l’issue ?

3. Lecture

Ann Beattie, née en 1947 à Washington D.C., a publié des nouvelles au cours des années 70. Son premier recueil, Distortions, et son premier roman, Chilly scenes of winter, ont été publiés en 1976 et suivis par sept romans et huit recueils de nouvelles. Titulaire de la chaire de littérature et d’écriture créative de l’Université de Virginie, elle vit entre cet état et la Floride. Son travail de nouvelliste a été récompensé par le prix PEN/Malamud en 2000 et par le Rea Award for the short story en 2005. Son talent pour la brièveté, le sketch et la satire sociale s’épanouit dans un roman aussi court que Promenades avec les hommes. En une centaine de pages, elle nous restitue avec ironie toute la « scène » new-yorkaise des années quatre-vingts. Son sens du détail et des dialogues est impressionnant. Les liens externes de l’article que lui consacre Wikipedia permettront aux nouvellistes qui comprennent l’anglais de s’approprier des éléments de son art, par exemple sur les « ambiances sonores » dans les dialogues (conférence donnée au Séminaire littéraire de Key West en 2008).

[4 331 signes + photo © AA /IMG_6105.jpg : ]

[1] Féministe américaine qui a tenté de tuer Andy Warhol. (N.d.T.)

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