Comment un taxi pour « Broadway » a sauvé ma journée

Fabrice Caro a écrit un grand nombre de BD (dont le fameux Zaï Zaï Zaï Zaï, l’histoire d’un type pourchassé par la police parce qu’il a oublié sa carte de fidélité pour payer ses courses au supermarché). Il est passé depuis deux ans au roman. « Le Discours » (2018) relatait l’histoire d’un trentenaire aux prises avec la rédaction d’un discours pour le mariage de sa sœur alors que sa copine venait de le quitter.«  Broadway » portraiture un presque cinquantenaire qui reçoit un courrier de l’assurance maladie lui conseillant de se faire dépister du cancer colorectal. Le désenchantement tourne à l’angoisse, le narrateur père de famille se demande s’il n’est pas temps de tout quitter ; de vivre comme dans une comédie musicale à Broadway.

Je lis le livre de Fabrice Caro, j’ai du mal à me concentrer. Depuis quelques temps, il m’est de plus en plus difficile d’aller jusqu’au bout d’une phrase, et au milieu du roman je ne me souviens plus du nom des personnages. Je ne me rappelle ni du début, ni du milieu, la phrase devient une sorte d’île déserte où je m’échoue brutalement en me demandant comment je suis arrivée là. C’est qu’en vérité depuis quelque semaines, voire quelques mois, je ne pense plus à rien en continu, alternativement je pense bulles et aérosolisation, masques et visières, maladie, projets interrompus.

Alors je relis les premières phrases du livre de Fabrice Caro et là quelque chose d’imprévisible se passe. Je ris. Je ris puis tout de suite après je me reprends. Je viens de voir sur mon portable dix minutes auparavant les nouveaux chiffres des admissions à l’hôpital, j’ai jeté un coup d’œil dans la rue parfaitement déserte comme lors du 1er confinement, j’ai terminé ma plaque de chocolat et je pense au personnel soignant qui n’a pas eu la prime promise par le gouvernement. Non je ne devrais pas rire. Ce n’est absolument pas moral, ce n’est absolument pas ce que le gouvernement attend de moi ni les policiers terrorisés derrière leurs masques, et ma conscience me dit que l’heure est grave, de fait elle l’est. Le temps s’est emballé la nuit tombe deux heures plus tôt, les hôpitaux sont à saturation. Les phrases s’enchaînent dans les livres mais dans la réalité il y a des phrases coupées, des sauts de ligne et des informations qu’on n’arrive plus à intégrer.

Quand on a décongelé les myrtilles, on a ri, plus tôt dans l’après-midi. D’habitude on va voir une expo, on se promène dans le quartier, on découvre de nouveaux cafés. Notre curiosité semble s’être portée à présent sur ce qu’il y a de plus proche : le frigo, et à l’intérieur : les myrtilles surgelées. Ça n’a l’air de rien les myrtilles surgelées mais ça vous donne un goût d’été, un parfum de campagne ; on en oublie même qu’on s’était promis lors du dernier confinement qu’on ne nous y reprendrait plus. Pas deux fois. Nous, on respirerait l’air de la campagne, Paris c’était fini. Et puis les vacances étaient arrivées, et on avait tout oublié. Si bien que maintenant les myrtilles étaient notre coucher de soleil sur les pommes de terre, notre consolation, notre viatique pour nous rappeler que la vie pouvait être ailleurs, dans l’imagination des framboises ; loin de la menace des lieux de travail, des bars et des transports en commun.

Alors je relis sur la couverture du livre de Fabrice Caro ce mot magique : « Broadway », et je rêve que je retourne à New-York. Je vais au théâtre revoir Elephant Man ou La maison de poupée. J’ai 18 ans à nouveau, puis 28 puis 30 puis 56. Est-ce que c’est mal de rêver à Broadway alors qu’un grand nombre de personnes viennent d’entrer en réanimation et que des milliers de soignants se lèvent à 4 heures du matin pour travailler 20 heures par jour en attendant une prime de risque qui vient d’être transformée en compte épargne temps qu’ils ne pourront jamais dépenser vu qu’il n’y a pas assez de soignants ?

Pourtant, lire est peut-être bien la seule activité qui permette quand même de réfléchir un tout petit peu, même si on n’arrive pas à relier toutes les phrases ; et c’est pas mal de rire de temps en temps, pour relâcher la pression.

Les livres sont surement des produits de première nécessité, même en « drive », parce qu’une des 1ères nécessités aujourd’hui est de se situer dans le temps, de reconstruire l’espace et la mémoire pour réfléchir à ce qu’il y à faire (ou à ne pas faire).

Et puis tout simplement parce que lire finalement, lire c’est un peu comme de faire le premier pas qui nous permettra de reprendre un jour un taxi pour Broadway. Take a ride.

Danièle Pétrès – Rédactrice en chef de L’Inventoire

Broadway de Fabrice Caro. Sygne Gallimard (2020). L’Inventoire soutient les librairies indépendantes. Vous pouvez vous procurer le livre Broadway de Fabrice Caro en suivant un des liens suivants :

https://www.lalibrairie.com/

https://www.parislibrairies.fr

ante. suscipit libero tristique fringilla risus libero. ut Aenean lectus ut ipsum