Une journée de bonheur de Pascal Quignard

Pascal Quignard a fait paraître en mars 2017, chez Arléa, un ensemble de seize petits traités —comment les nommer autrement ?— intitulés Une journée de bonheur. Ils procèdent du célèbre fragment de vers écrit par Horace (XIe Ode) : « Carpe diem. Cueille le jour. »
J’ai saisi —ci-après— quelques pages extraites de cet ouvrage. Elles forment 7 entrées intitulées « fragment », « Freud », « beau », « art », « dépression », « bonheur » et « rêve ».

 

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Je m’arrête. Je songe que, depuis l’été 1991, au cours duquel j’ai lu les huit merveilleux volumes des Petits traités parus l’année précédente chez Maeght, merveilleuse médication pour un divorce en gestation, j’ai dévoré, avec un bonheur constant, des dizaines d’ouvrages de l’auteur, plus de quarante à jeter un coup d’œil sur les rayonnages de ma bibliothèque.

Les séries de petits traités suivants, tels que ceux du « Dernier royaume » parus chez Grasset ou ceux parus dans la livrée jaune de Calmann-Lévy, sans compter les ouvrages parus chez Galilée et les romans, bien sûr.

Je me souviens d’abord, invariablement, des Petits traités, puis des Tablettes de buis d’Aproninia Avitia (Gallimard, 1984), d’Albucius (P.O.L., 1990), de La Raison (Le Promeneur, 1990) et du court récit intitulé La Frontière (Michel Chandeigne, 1992). Parfois, rarement, leur disputent la place des  récits plus célèbres, comme Tous les matins du monde (Gallimard, 1991), ou plus récents, comme Une gêne technique à l’égard des fragments (Galilée, 2005), Villa Amalia (Gallimard, 2006) ou Les Solidarités mystérieuses (Gallimard, 2011). Une autre œuvre contemporaine a-t-elle jamais autant semé en moi que cette abondance merveilleuse de livrets, plaquettes, traités minuscules qui apportent l’un après l’autre davantage que maints gros essais à l’impérieuse et souvent dérisoire « scientificité » ? Je pense à Georges Perec, à Peter Handke, à quelques autres susceptibles d’être de leur vivant même déjà devenu des classiques —mais non, celle-ci m’a touché plus intimement, profondément, durablement.

J’ai vu deux fois l’auteur —je n’ai jamais été très doué pour aller manifester mes admirations, et pour aller « rencontrer » d’une façon générale. La première fois, je me trouvais en compagnie de Jacqueline Dupret, qui fut précieuse pour m’aider un jour à créer Aleph-Écriture. Il présentait au Divan, déjà dans le 15ème je crois, dûment remplacé à Saint-Germain par une boutique de frusques de luxe, Les Solidarités mystérieuses, roman magnifique, breton, lumineux. La seconde, je l’avais invité, par l’intermédiaire de la même Jacqueline qui était encore bien plus « enquignardée » que moi, comme peut l’être une femme éblouie, à intervenir dans le cadre des rencontres littéraires que nous avions imaginées, les « Inédits ».

Ce 9 novembre 2009, il avait exposé les trois façons différentes dont il envisageait de commencer l’un de ses livres. C’était précis, mieux qu’intelligent, évidemment brillant. Il y avait là, dans l’auditorium de l’Institut finlandais, une centaine de personnes. Lui n’était pas exactement à l’écoute, non : que l’un des assistants, assis au fond, à l’avant-dernier rang, remuât le petit doigt qu’il se tournait déjà vers lui, attendant la question, grand, déplumé, l’œil quasi-exorbité, tel un vautour généreux  néanmoins en quête d’une proie toute neuve. À la sortie, il m’avait souligné que l’étude l’emportait forcément sur la transmission, à laquelle Aleph est voué autant qu’à la création littéraire. Nous avions dîné à quelques-uns au Balzar : il riait, dévorait une tranche de foie poêlé gigantesque, avec un appétit réjouissant que je ne lui aurais pas soupçonné.

 

Et Une journée de bonheur, alors ?

C’est un traité de sagesse, qui vaut mieux que tous les traités de bien-vivre offerts par les papes contemporains du « développement personnel ».

Une réflexion étymologique et philosophique sur notre condition d’être non seulement mortels, mais construits sur le rythme alterné du jour et de la nuit.

Un condensé d’esthétique comparée —le Japon, la France.

Un hommage rendu à Sandor Ferenczi et à Sigmund Freud.

Un remède contre la dépression nerveuse.

Un voyage chamanique.

Une constante nostalgie du « jadis ».

Un éloge de l’écriture au petit jour.

Un souvenir de Sénèque : « Pense chaque journée singulière comme une vie singulière ».

J’en oublie beaucoup. Mais allez donc y voir.

Alain André

 

Alain André est l’auteur de romans, de fictions brèves et d’essais. Il est le directeur pédagogique d’Aleph-Écriture, qu’il a pris l’initiative de créer en 1985. Il vit désormais à La Rochelle, où il conduit divers ateliers d’écriture, notamment les modules de la « Formation générale à l’écriture littéraire » à partir du 19 novembre à La Rochelle, et un cycle consacré au Roman.

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