Vos textes à partir de «Extérieur monde» d’Olivier Rolin (2/2)

Il y a trois semaines, Alain André vous a proposé d’écrire à partir d’un ouvrage de la rentrée littéraire : celui d’Olivier Rolin, Extérieur monde (Gallimard, 2019). Parmi tous les textes reçus, nous en avons sélectionné 11, que nous publions en deux posts. Merci à tous de votre belle participation !

Solange Jarry

Naples, étendue au pied du Vésuve, sa baie immense noyée de bleu, au loin comme un appel au rêve Capri, ses rues étroites pavées de gris,  la lumière n’y passe pas,  ses églises, ses palais baroques en marbre rose, ses  façades décrépies, le linge aux fenêtres,  les chats qui s’enfuient quand on enjambe les poubelles, ses marchés en plein air, ses boutiques de luxe, le bruit infernal des voitures, des motos, des vespas,  les odeurs mêlées de café, de lessive, d’essence, ses habitants qui parlent fort, s’interpellent, rient.  Naples insupportable et attachante, polluée et vivifiante, voleuse et accueillante, une géographie qu’on apprivoise à pied, une histoire tapageuse, une poésie sans rime, un spectacle, une folie.

Chaque année en octobre Philoména m’accueille dans son studio de la rue Miradoi dans la Sanita, son quartier, celui où elle est née, celui où elle mourra. Les cinquante années d’exil à Dijon, une parenthèse. Elle a oublié le départ à 14 ans, ses rêves arrêtés, le froid qui ne l’a pas quittée. Elle m’attend assise sur sa chaise en plastique orange au milieu des escaliers qui  grimpent jusqu’au palais du Capodimonte, je la reconnais de loin,  sa robe jaune, celle du dimanche qui la serre maintenant et par-dessus, son tablier à carreaux roses bordé de dentelle blanche. Ses pieds gonflés ne supportent plus les chaussures, ses mules violettes rétrécissent d’année en année.  Dans la maison de mes parents où elle a travaillé toute sa vie, j’étais sa préférée.

S.J.

Joachim

Berck sur mer : la nudité blanche de son immense plage s’offre sans pudeur aux affres d’un ciel bipolaire, ses nuages engoncés roulent silencieusement vers l’horizon, ses bourrasques de vent indomptables ébouriffent les rares cheveux des dunes centenaires, siégeant face à l’océan telle une assemblée de bonhommes aux crânes dégarnis, ses vagues déposent en offrande une laisse de mer tissée d’écume où s’accrochent les algues, les os de seiche, les œufs de raie, les filets de pêche et le souvenir de Sylvia Plath. Quant à nous, ses blasés autochtones, longeons l’esplanade Parmentier sans jeter d’ordinaire un seul regard à ce tableau, tandis que chaque jour une armée de grands accidentés de la route, le coup pris dans une minerve, quittent leur chambre d’hôpital et dirigent jusqu’ici la manette téléguidée de leur fauteuil électrique pour pleurer à chaudes larmes face au vent, incapables de se protéger du sable volatile avec une simple main sur les yeux.

Aujourd’hui, moi dont le corps jouit d’une liberté totale de mouvement je veux  m’empêcher de cligner des paupières. Rien qu’une fois j’aimerais parvenir à pleurer en pensant à mon père. L’autre jour, je sais que c’était lui, caché derrière un peuplier du boulevard de Paris, l’épaule appuyée contre le tronc. Il a tiré une dernière bouffée sur sa cigarette avant que sa chaussure ne l’écrase, puis il a regardé vers moi. Deux ans sans se parler ; j’avoue que je m’y suis fais. J’ai tourné les talons et je me suis enfuis.

J.

Catherine Delamare

Les lapins blancs

Il est légèrement penché. Tout occupé à arranger les fleurs posées sur la tombe. Une arabesque de couleurs. C’est le jaune qui domine. Ses gestes sont précis et lents. Elégants. Des cheveux blancs dépassent d’un bonnet de laine. Il est maigre, avalé par un grand manteau gris. Des lapins blancs courent sur ses chaussettes noires. Ca fait des heures que je déambule dans ce lieu. Passage obligé à chacun de mes séjours à Moscou. Le cimetière Novodievitchi est un instantané de la  Russie. Le sombre, le tragique, le grandiose, les grands hommes, les anonymes, le discret, le fastueux, le mauvais goût, le clinquant, le délicat, le somptueux se côtoient. Des flocons de neige volètent sur l’après-midi qui se termine. Le vieil homme aux mains noircies ignore la grande histoire qui l’entoure, tout entier dans son histoire à lui, dans l’instant, dans le quotidien d’une vie que j’imagine solitaire. Il se relève maintenant. Contemple longuement le tableau vivant qu’il a composé et qui bientôt sera recouvert par la neige collante qui soudain tombe furieusement. Il frotte ses mains sur un mouchoir, relève le col de son manteau, regarde le ciel. Dans moins d’une heure la tombe et les fleurs jaunes seront recouvertes de neige. Le vieil homme le sait, comme il sait que demain il refera les mêmes gestes inutiles mais nécessaires. Il se dirige lentement vers la sortie, vers le tramway qui le rapportera dans son appartement surchauffé de la banlieue de Moscou. L’hiver vient de commencer.

C.D.

Agnès Heisler

Ajaya

À mon arrivée rien n’est vraiment comme prévu. Tout s’accélère. La pré-mousson est bien en avance et le taxi se noie presque dans la montée torrentielle des eaux. Le dieu-éléphant Ganesh accroché au rétroviseur fissuré sautille à chaque coup de klaxon ou de volant. Sous mon regard stupéfié, Ramesh faufile habilement son taxi à travers la forêt agitée de parapluies des piétons parés de rouge et d’orange, évite les milliers de scooters surannés sans casque, les innombrables cyclistes trempés, les vaches intouchables, les quelques taxis agiles, les vieilles calèches au ralenti, les étalages d’épices odorantes, de nourriture alléchante et de tissus multicolores.

Face au stoïcisme enviable des népalais, la pluie continue inlassablement à libérer la ville de cette poussière perpétuelle dégagée par les chemins de terre, de cette fumée piquante des tas d’ordures puants en feu, de ces crachats noirs des gros camions bariolés, de ces dernières poussières des secousses ayant fait trembler cette terre paisible et ses habitants.

J’y suis vraiment, à Katmandou. Devant son collège. Et tout est comme prévu. Ses yeux légèrement bridés m’aperçoivent avec un sourire caché. Ajaya s’élance vers moi et me salue les deux mains jointes en inclinant son dos juvénile. Mes mains maladroites devant mon cœur, je le sens battre au rythme expressif de son Namaste presque chanté. Et je me noie dans le noir bleuté de ses cheveux lisses et l’odeur dorée du teint mat de ses mains fines.

A.H.

Virginie Legrand

Gare du Midi. Froid cinglant. Je hèle un taxi, bande à damier jaune et noir. Direction centre ville, s’il vous plaît, quelque part près de Notre Dame du Finistère. Les façades art nouveau défilent. Les mille facettes du Parlement Européen scintillent dans le rétroviseur. La voix d’Arno à la radio, chaude, rauque, enveloppante. Enfin le clocher de Sainte Catherine. Je descends du taxi, m’imprègne des effluves de ces anciens quais, m’engouffre dans des ruelles aux murs graffités de bulles de bande dessinée. Bruxelles, ville irrévérencieuse où Magritte côtoie Franquin, où Peyo n’est jamais très loin de Bruegel, où les odeurs vanillées des gaufres se mêlent à celles de la carbonnade. Même la Senne semble avoir pris deux n comme un pied de nez à la Parisienne. Je flâne dans la galerie Saint Hubert. Je ne veux pas arriver la première. Un cake au citron chez Marcolini et des spéculoos chez Dandoy.

« Rue de l’étuve » annonce ironiquement le panneau à l’angle de la rue. J’y suis, le coeur serré. Je reconnais les bicyclettes aux couleurs primaires agriffées à la façade de cet estaminet, où règne une chaleur à l’image des Bruxellois. Il faut monter à l’étage pour trouver une table gravée aux noms des piliers de l’endroit toujours comble. Brel chante ses Vieux amants.  Une main sur mon épaule, je n’ai pas besoin de me retourner. « Il nous fallut bien du talent pour devenir vieux sans être adulte ». Deux Kwack et une assiette de gouda, dix années plus tard. Je suis toujours bleue de toi.

V.L.

Véronique Willmann Rulleau

Saudade

On vire de bord : blancheur éblouissante des terrils de sel sur la lagune, miroirs des claires tendus aux vols de flamands roses,  méandres paresseux d’un fleuve qui peine à recouvrir les bancs de galets assoupis.

C’est midi en ville : splendeur du soleil d’hiver sur les quais. Les feuilles des peupliers papillonnent, gouttelettes dorées, au-dessus d’un ballet singulier. D’une porte basse sans enseigne surgissent à intervalles réguliers, des serveurs portant des plateaux odorants, évitant le touriste, aisément repérable au plumage chamarré de son nylon technique, pour servir les autochtones, attablés à l’ombre : sobrement vêtus de noir, ils s’envoleront comme un seul homme, à l’heure de la sieste.

Celui qui restera là, dans son pull-over hors d’âge, n’aura pas l’air pressé de s’en aller. Oiseau migrateur bien installé, on le retrouve là tous les jours, au soleil. Indifférent à la gent touristique qui ne fait que passer, il savoure pensivement chaque bouchée de son très ordinaire baccalau. Saisissant tout à coup un carnet et notant quelque chose, il est dénoncé par le tintement inopiné de sa fourchette sur le sol. Ainsi que par son air ahuri, lorsqu’il considère le serveur, en disant qu’il n’a pas fini de déjeuner, non, et qu’il n’a pas fini de noter, non, et qu’il n’a pas fini de tenter de capturer, jour après jour, le sel, mais aussi la nostalgie d’un temps ralenti, à l’abri des vociférations du monde, et, dans l’instant présent, la lumière étincelante de Tavira.

W.R.

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